CH. VI.] EN BA TE A U
Que faire ?
Bien que Zerbino fût coupable et nous eût mis tous par sa faute encore dans une terrible situation, je ne 485 pouvais pas avoir l'idée de l'abandonner. Que dirait mon maître si je ne lui ramenais pas ses trois chiens? Et puis, malgré tout, je l'aimais ce coquin de Zerbino.
Je résolus donc d'attendre jusqu'au soir, mais il 490 était impossible de rester ainsi dans l'inaction.
Il fallait inventer quelque chose qui pût nous occuper tous les quatre et nous distraire.
Si nous pouvions oublier que nous avions faim, nous aurions assurément moins faim pendant ces 495 heures d'oubli.
Mais à quoi nous occuper?
Comme j'examinais cette question, je me souvins que Vitalis m'avait dit qu'à la guerre quand un régiment était fatigué par une longue marche, on faisait 500 jouer la musique, si bien qu'en entendant des airs gais ou entraînants, les soldats oubliaient leurs fatigues.
Si je jouais un air gai, peut-être oublierions-nous tous notre faim ; en tous cas étant occupé à jouer et 505 les chiens à danser avec Joli-Cœur, le temps passerait plus vite pour nous.
Je pris ma harpe, qui était posée contre un arbre, et tournant le dos au canal, après avoir mis mes comédiens en position, je commençai à jouer un air de 510 danse, puis après une valse.
9û SANS FAMILLE. [Ch. VI.
Tout d'abord mes acteurs ne semblaient pas trèsdisposés à la danse, il était évident que le morceau de pain eût bien mieux fait leur affaire, mais peu à peu
515 ils s'animèrent, la musique produisit son effet obligé, nous oubliâmes tous le morceau de pain que nous n'avions pas et nous ne pensâmes plus, moi qu'à jouer, eux qu'à danser.
Tout à coup j'entendis une voix claire, une voix
520 d'enfant crier : ' bravo!' Cette voix venait de derrière moi. Je me retournai vivement.
Un bateau était arrêté sur le canal, l'avant tourné vers la rive sur laquelle je me trouvais ; les deux chevaux qui le traînaient avaient fait halte sur la rive
525 opposée.
C'était un singulier bateau, et tel que je n'en avais pas encore vu de pareil ; il était beaucoup plus court que les péniches qui servent ordinairement à la navigation sur les canaux, et au-dessus de son pont peu
530 élevé au-dessus de l'eau était construite une sorte de galerie vitrée ; à l'avant de cette galerie se trouvait une verandah ombragée par des plantes grimpantes, dont le feuillage accroché çà et là aux découpures du toit retombait par places en cascades vertes ; sous
535 cette verandah j'aperçus deux personnes : une dame jeune encore, à l'air noble et mélancolique, qui se tenait debout, et un enfant, un garçon à peu près de mon âge qui me parut couché.
C'était cet enfant sans doute qui avait crié 'bravo.'
540 Remis de ma surprise, car cette apparition n'avait
Oh. VI. ] EN BA TE A U. 9 1
rien d'effrayant, je soulevai mon chapeau pour remercier celui qui m'avait applaudi.
— C'est pour votre plaisir que vous jouez ? me demanda la dame, parlant avec un accent étranger.
— C'est pour faire travailler mes comédiens et aussi 545 . . . pour me distraire.
L'enfant fit un signe et la dame se pencha vers lui.
— Voulez-vous jouer encore ? me demanda la dame en relevant la tête.
Si je voulais jouer ! Jouer pour un public qui 550 m'arrivait si à propos. Je ne me fis pas prier.
— Voulez-vous une danse ou une comédie? dis-je.
— Oh ! une comédie ! s'écria l'enfant.
Mais la dame interrompit pour dire qu'elle préférait une danse. 555
— La danse, c'est trop court, s'écria l'enfant.
— Après la danse, nous pourrons, si l'honorable société le désire, représenter différents tours 'tels qu'ils se font dans les cirques de Paris.'
C'était une phrase de mon maître, je tâchai de la 560 débiter comme lui avec noblesse. En réfléchissant, j'étais bien aise qu'on eût refusé la comédie, car j'aurais été assez embarrassé pour organiser la représentation, d'abord parce que Zerbino me manquait et aussi parce que je n'avais pas les costumes et les 565 accessoires nécessaires.
Je repris donc ma harpe et je commençai à jouer une valse; aussitôt Capi entoura la taille de Dolce avec ses deux pattes et ils se mirent à tourner en mesure.
92 SANS FAMILLE. [Ch. VI.
570 Puis Joli-Cœur dansa un pas seul. Puis successivement nous passâmes en revue tout notre répertoire. Nous ne sentions pas la fatigue. Quant à mes comédiens, ils avaient assurément compris qu'un dîner serait le paiement de leurs peines, et ils ne
575 s'épargnaient pas plus que je m'épargnais moi-même.
Tout à coup, au milieu d'un de mes exercices, je vis
Zerbino sortir d'un buisson, et quand ses camarades
passèrent près de lui, il se plaça effrontément au milieu
d'eux et prit son rôle.
580 Tout en jouant et en surveillant mes comédiens, je regardais de temps en temps le jeune garçon, et, chose étrange, bien qu'il parût prendre grand plaisir à nos exercices, il ne bougeait pas : il restait couché, allongé, dans une immobilité complète, ne remuant que
585 les deux mains pour nous applaudir.
Était-il paralysé ? il semblait qu'il était attaché sur une planche.
Insensiblement le vent avait poussé le bateau contre la berge sur laquelle je me trouvais et je voyais main-
590 tenant l'enfant comme si j'avais été sur le bateau même près de lui : il était blond de cheveux, son visage était pâle, si pâle qu'on voyait les veines bleues de son front sous sa peau transparente ; son expression était la douceur et la tristesse, avec quelque chose de
595 maladif.
— Combien faites-vous payer les places à votre théâtre ? me demanda la dame.
— On paye selon le plaisir qu'on a éprouvé.
Ch. VI.] EN BA TE A U. 93
— Alors, maman, il faut payer très-cher, dit l'enfant. 600
Puis il ajouta quelques paroles dans une langue que je ne comprenais pas.
— Arthur voudrait voir vos acteurs de plus près, me dit la dame.
Je fis un signe à Capi qui prenant son élan, sauta 605 dans le bateau.
— Et les autres ? cria Arthur.
Zerbino et Dolce suivirent leur camarade.
— Et le singe !
Joli-Cœur aurait facilement fait le saut, mais je n'é- 610 tais jamais sûr de lui ; une fois à bord, il pouvait se livrer à des plaisanteries qui n'auraient peut-être pas été du goût de la dame.
— Est- il méchant? demanda-t-elle.
— Non, madame ; mais il n'est pas toujours obéis- 615 sant et j'ai peur qu'il ne se conduise pas convenablement.
— Eh bien ! embarquez avec lui.
Disant cela, elle fit signe à un homme qui se tenait à l'arrière auprès du gouvernail, et aussitôt cet 620 homme passant à l'avant jeta une planche sur la berge.
C'était un pont. 11 me permit d'embarquer sans •
risquer le saut périlleux, et j'entrai dans le bateau gravement, ma harpe sur l'épaule et Joli-Cœur dans 625 ma main.
— Le singe ! le singe ! s'écria Arthur.
94 SANS FAMILLE. [ch. VI.
Je m'approchai de l'enfant, et, tandis qu'il flattait et caressait Joli-Coeur, je pus l'examiner à loisir. 630 Chose surprenante, il était bien véritablement attaché sur une planche, comme je l'avais cru tout d'abord.
— Vous avez un père, n'est-ce pas, mon enfant? me demanda la dame.
635 — Oui, mais je suis seul en ce moment.
— Pour longtemps ?
— Pour deux mois.
— Deux mois ! Oh ! mon pauvre petit ! comment seul ainsi pour si longtemps à votre âge !
640 — Il le faut bien, madame !
— Votre maître vous oblige sans doute à lui rapporter une somme d'argent au bout de ces deux mois ?
— Non, madame; il ne m'oblige à rien. Pourvu que je trouve à vivre avec ma troupe, cela suffit.
645 — Et vous avez trouvé à vivre jusqu'à ce jour ?
J'hésitai avant de répondre : je n'avais jamais vu
une dame qui m'inspirât un sentiment de respect
comme celle qui m'interrogeait. Cependant elle me
parlait avec tant de bonté, sa voix était si douce, son
650 regard était si affable, si encourageant, que je me
décidai à dire la vérité. D'ailleurs, pourquoi me taire?
Je lai racontai donc comment j'avais dû me séparer
de Vitalis, condamné à la prison pour m'avoir défendu,
et comment depuis que j'avais quitté Toulouse, je n'a-
655 vais pas pu gagner un sou.
Pendant que je parlais, Arthur jouait avec les
Ch. VI.] EN BA TE A U. 95
chiens, mais cependant il écoutait et entendait ce que je disais.
— Comme vous devez tous avoir faim ! s'écriat-il. 660
A ce mot, qu'ils connaissaient bien, les chiens se mirent à aboyer et Joli-Cœur se frotta la ventre avec frénésie.
— Oh ! maman, dit Arthur.
La dame comprit cet appel : elle dit quelques mots 665 en langue étrangère à une femme qui montrait sa tête dans une porte entre-bâillée et presque aussitôt cette femme apporta une petite table servie.
— Asseyez-vous, mon enfant, me dit la dame.
Je ne me fis pas prier, je posai ma harpe et m'assis 670 vivement devant la table; les chiens se rangèrent aussitôt autour de moi et Joli-Cœur prit place sur mon genou.
— Vos chiens mangent-ils du pain ? me demanda Arthur. 675
S'ils mangeaient du pain ! Je leur en donnai à chacun un morceau qu'ils dévorèrent.
— Et le singe ? dit Arthur.
Mais il n'y avait pas besoin de s'occuper de Joli- Cœur, car tandis que je servais les chiens, il s'était 680 emparé d'un morceau de croûte de pâté avec lequel il était en train de s'étouffer sous la table.
A mon tour, je pris une tranche de pain, et si je ne m'étouffai pas comme Joli-Cœur, je dévorai au moins aussi gloutonnement que lui. G85
96 SANS FAMILLE, [Ch. VI.
— Pauvre enfant ! disait la dame en emplissant mon verre.
Quant à Arthur, il ne disait rien, mais il nous regardait les yeux écarquillés, émerveillé assurément 690 de notre appétit, car nous étions aussi voraces les uns que les autres, même Zerbino, qui cependant aurait dû se rassasier jusqu'à un certain point avec la viande qu'il avait volée.
— Et où auriez-vous dîné ce soir si nous ne nous 695 étions pas rencontrés ? demanda Arthur.
— Je crois bien que nous n'aurions pas dîné.
— Et demain où dînerez-vous ?
— Peut-être demain aurons-nous la chance de faire une bonne rencontre comme aujourd'hui.
700 Sans continuer de s'entretenir avec moi Arthur se tourna vers sa mère, et une longue conversation s'engagea entre eux dans la langue étrangère que j'avais déjà entendue : il paraissait demander une chose qu'elle n'était pas disposée à accorder ou tout au
705 moins contre laquelle elle soulevait des objections. Tout à coup il tourna de nouveau sa tête vers moi car son corps ne bougeait pas.
— Voulez-vous rester avec nous ? dit-il.
Je le regardai sans répondre, tant cette question 710 me prit à Timproviste.
Mon fils vous demande si vous voulez rester
avec nous.
— Sur ce bateau !
Oui, sur ce bateau : mon fils est malade, les
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médecins ont ordonné de le tenir attaché sur une 715 planche ainsi que vous voyez. Pour qu'il ne s'ennuie pas, je le piomène dans ce bateau. Vous demeurerez avec nous. Vos chiens et votre singe donneront des représentations pour Arthur qui sera leur public. Et vous, si vous le voulez bien, mon enfant, vous nous 720 jouerez de la harpe. Ainsi vous nous rendrez service, et nous de notre côté nous vous serons peut-être utiles. Vous n'aurez point chaque jour à trouver un public, ce qui pour un enfant de votre âge n'est pas toujours très-facile. 725
En bateau ! Je n'avais jamais été en bateau, et c'avait été mon grand désir. J'allais vivre en bateau, sur l'eau, quel bonheur !
Ce fut la première pensée qui frappa mon esprit et l'éblouit. Quel rêve ! 730
Quelques secondes de réflexion me firent sentir
tout ce qu'il y avait d'heureux pour moi dans cette
proposition, et combien était généreuse celle qui me
l'adressait.
[Rémi lived on the house-boat with his new friends till the time came for Vitalis' release from prison. Word was sent to the old man where to meet them, and on his arrivai a proposai was made to him that he should give up Rémi, and allow him to live entirely with Arthur, and be educated with him. To this however Vitalis, who had an affection for the boy himself, would not consent, and thus their tramps through France began again.]
Je demandai la permission d'aller à la gare, et 735