SANS FAMILLE. [OU. VI
prenant les chiens ainsi que Joli-Cœur avec moi, nous attendîmes l'arrivée de notre maître.
Les chiens étaient inquiets comme s'ils se doutaient de quelque chose, Joli-Cœur était indifférent, et pour
740 moi j'étais terriblement ému.
Je m'étais placé dans un coin de la cour de la gare, tenant mes trois chiens en laisse, et Joli-Cœur sous ma veste, et j'attendais sans trop voir ce qui se passait autour de moi.
745 Ce furent les chiens qui m'avertirent que le train était arrivé, et qu'ils avaient flairé notre maître. Tout à coup je me sentis entraîné en avant, et comme je n'étais pas sur mes gardes, les chiens m'échappèrent. Ils couraient en aboyant joyeusement, et presque
750 aussitôt je les vis sauter autour de Vitalis qui, dans son costume habituel, venait d'apparaître. Plus prompt, bien que moins souple que ses camarades, Capi s'était élancé dans les bras de son maître, tandis que Zerbino et Dolce se cramponnaient à ses jambes.
755 Je m'avançai à mon tour, et Vitalis, posant Capi à terre, me serra dans ses bras : pour la première fois, il m'embrassa en me répétant à plusieurs reprises : — Buon di> povero caro !
Mon maître n'avait jamais été dur pour moi, mais
760 n'avait jamais non plus été caressant, et je n'étais pas habitué à ces témoignages d'effusion ; cela m'attendrit, et me fit venir les larmes aux yeux, car j'étais dans des dispositions où le cœur se serre vite.
Je le regardai, et je trouvai qu'il avait bien vieilli
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en prison; sa taille s'était voûtée; son visage avait pâli, 765 ses lèvres s'étaient décolorées.
— Eh bien ! tu me trouves changé, n'est-ce pas,
mon garçon? me dit-il; la prison est un mauvais
séjour, et l'ennui une mauvaise maladie; mais cela
va aller mieux maintenant. 770
En entrant dans l'appartement de madame Milligan, je trouvai Arthur en larmes et sa mère penchée sur lui pour le consoler.
— N'est-ce pas, Rémi, que vous n'allez pas partir ? s'écria Arthur. 775
Ce fut madame Milligan qui répondit pour moi, en expliquant que je devais obéir.
— J'ai demandé à votre maître de vous garder près de nous, me dit-elle d'une voix qui me fit monter les larmes aux yeux, mais il ne veut pas y consentir, et 780 rien n'a pu le décider.
— C'est un méchant homme ! s'écria Arthur.
— Non, ce n'est point un méchant homme, poursuivit madame Milligan, vous lui êtes utile, et de plus je crois qu'il a pour vous une véritable affection. 785 D'ailleurs, ses paroles sont celles d'un honnête homme
et de quelqu'un au-dessus de sa condition. Voilà ce qu'il m'a répondu pour expliquer son refus : 1 J'aime cet enfant, il m'aime ; le rude apprentissage de la vie que je lui fais faire près de moi lui sera plus 790 utile que l'état de domesticité déguisée dans lequel vous le feriez vivre malgré vous. Vous lui donneriez
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de l'instruction, de l'éducation, c'est vrai ; vous formeriez son esprit, c'est vrai, mais non son caractère. Il 795 ne peut pas être votre fils ; il sera le mien ; cela vaudra mieux que d'être le jouet de votre enfant malade, si doux, si aimable que paraisse être cet enfant. Moi aussi je l'instruirai.'
— Puisqu'il n'est pas le père de Rémi ! s'écria 800 Arthur,
— Il n'est pas son père, cela est vrai, mais il est son maître, et Rémi lui appartient, puisque ses parents le lui ont loué. Il faut que pour le moment Rémi lui obéisse.