‹ Episodes from Sans famille. Selected and edited, with notes by W.E. RussellChapitre 14 sur 30 · NEIGE ET LOUPS · texte numérisé non relu

NEIGE ET LOUPS

Il fallut de nouveau emboîter le pas derrière mon maître et, la bretelle de ma harpe tendue sur mon épaule endolorie, cheminer le long des grandes routes, par la pluie comme par le soleil, par la poussière comme par la boue. 5

Il fallut faire la bête sur les places publiques et rire ou pleurer pour amuser l'honorable société.

La transition fut rude, car on s'habitue vite au bien-être et au bonheur.

J'eus des dégoûts, des ennuis et des fatigues que 10 je ne connaissais pas avant d'avoir vécu pendant deux mois de la douce vie des heureux de ce monde.

Justement pour accroître mon désespoir, qui pourtant était déjà bien assez grand, le temps devint 15 détestable ; la saison était avancée, l'hiver approchait, et les marches sous la pluie, dans la boue devenaient de plus en plus pénibles. Quand nous arrivions le

soir dans une mauvaise auberge ou dans une grange,

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20 harassés par la fatigue, mouillés jusqu'à la chemise, crottés jusqu'aux cheveux, je ne me couchais point avec des idées riantes.

Lorsque, après avoir quitté Dijon, nous traversâmes les collines de la Côte-d'Or, nous fûmes pris par un 25 froid humide qui nous glaçait jusqu'aux os, et Joli- Cœur devint plus triste et plus maussade que moi.

Le but de mon maître était de gagner Paris au plus vite, car à Paris seulement nous avions chance de pouvoir donner quelques représentations pendant 30 l'hiver ; mais, soit que l'état de sa bourse ne lui permît pas de prendre le chemin de fer, soit toute autre raison, c'était à pied que nous devions faire la route qui sépare Dijon de Paris.

Quand le temps nous le permettait, nous donnions 35 une courte représentation dans les villes et dans les villages que nous traversions, puis, après avoir ramassé une maigre recette, nous nous remettions en route.

Jusqu'à Châtillon, les choses allèrent à peu près, 40 quoique nous eussions toujours à souffrir du froid et de l'humidité ; mais après avoir quitté cette ville, la pluie cessa et le vent tourna au nord.

Par malheur, le vent ne resta pas au sec ; le ciel s'emplit de gros nuages noirs, le soleil disparut en- 45 tièrement, et tout annonça que nous aurions bientôt de la neige.

Nous pûmes cependant arriver à un gros village sans être pris par la neige, mais l'intention de mon

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maître était de gagner Troyes au plus vite, parce que Troyes est une grande ville dans laquelle nous pour- 50 rions donner plusieurs représentations, si le mauvais temps nous obligeait à y séjourner.

— Couche-toi vite, me dit-il, quand nous fûmes installés dans notre auberge ; nous partirons demain matin de bonne heure; je crains d'être surpris par la 55 neige.

Pour lui, il ne se coucha pas aussi tôt, mais il resta au coin de l'âtre de la cheminée de la cuisine pour réchauffer Joli- Cœur qui avait beaucoup souffert du froid de la journée et qui n'avait cessé de gémir, 60 malgré que nous eussions pris soin de l'envelopper dans des couvertures.

Le lendemain matin je me levai de bonne heure comme il m'avait été commandé; il ne faisait pas encore jour, le ciel était noir et bas, sans une étoile; 65 il semblait qu'un grand couvercle sombre s'était abaissé sur la terre et allait l'écraser. Quand on ouvrait la porte, un vent âpre s'engouffrait dans la cheminée et ravivait les tisons qui la veille au soir avaient été enfouis sous la cendre. 70

— A votre place, dit l'aubergiste, s'adressant à mon maître, je ne partirais pas ; la neige va tomber.

— Je suis pressé, répondit Vitalis, et j'espère arriver à Troyes avant la neige.

— Trente kilomètres ne se font pas en une heure. 75 Nous partîmes néanmoins.

Vitalis tenait Joli-Cœur serré sons sa veste pour lui

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communiquer un peu de sa propre chaleur, et les chiens joyeux de ce temps sec couraient devant nous ;

80 mon maître m'avait acheté à Dijon une peau de mouton, dont la laine se portait en dedans, je m'enveloppai dedans et la bise qui nous soufflait au visage me la colla sur le corps.

Il n'était pas agréable d'ouvrir la bouche : nous

85 marchâmes gardant l'un et l'autre le silence, hâtant le pas, autant pour nous presser que pour nous échauffer.

Bien que l'heure fût arrivée où le jour devait paraître, il ne se faisait pas d'éclaircies dans le ciel.

90 Personne sur la route, personne dans les champs, pas un bruit de voiture, pas un coup de fouet ; les seuls êtres vivants étaient les oiseaux qu'on entendait, mais qu'on ne voyait pas, car ils se tenaient abrités sous les feuilles; seules des pies sautillaient

95 sur la route, la queue relevée, le bec en l'air, s'envolant à notre approche pour se poser en haut d'un arbre, d'où elles nous poursuivaient de leurs jacassements qui ressemblaient à des injures ou à des avertissements de mauvais augure.

100 Tout à coup un point blanc se montra au ciel, dans le nord; il grandit rapidement en venant sur nous, et nous entendîmes un étrange murmure de cris discordants; c'étaient des oies ou des cygnes sauvages, qui du Nord émigraient dans le Midi ; ils 105 passèrent au-dessus de nos têtes et ils étaient déjà loin qu'on voyait encore voltiger dans l'air quelques

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flocons de duvet, dont la blancheur se détachait sur le ciel noir.

Le pays que nous traversions était d'une tristesse lugubre qu'augmentait encore le silence ; aussi loin 110 que les regards pouvaient s'étendre dans ce jour sombre, on ne voyait que des champs dénudés, des collines arides et des bois roussis.

Bientôt quelques flocons de neige, larges comme des papillons, nous passèrent devant les yeux ; ils mon- 115 taient, descendaient, tourbillonnaient sans toucher la terre.

Nous n'avions pas encore fait beaucoup de chemin et il me paraissait impossible d'arriver à Troyes avant la neige ; au reste cela m'inquiétait peu et je me di- 120 sais même que la neige en tombant arrêterait ce vent du nord et apaiserait le froid.

Mais je ne savais pas ce que c'était qu'une tempête de neige.

Je ne tardai pas à l'apprendre, et de façon à 125 n'oublier jamais cette leçon.

Les nuages qui venaient du nord-ouest s'étaient approchés, et une sorte de lueur blanche éclairait le ciel de leur côté; leurs flancs s'étaient entr'ouverts, c'était la neige. 130

Ce ne furent plus des papillons qui voltigèrent devant nous, ce fut une pluie de neige qui nous enveloppa.

— Il était écrit que nous n'arriverions pas à Troyes, dit Vitalis; il faudra nous mettre à l'abri dans la première maison que nous rencontrerons. 135

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C'était-là une bonne parole qui ne pouvait m'être que très-agréable ; mais où trouverions-nous cette maison hospitalière ? Avant que la neige nous enveloppât dans sa blanche obscurité, j'avais ex- 140 aminé le pays aussi loin que ma vue pouvait s'étendre et je n'avais pas aperçu de maison, ni rien qui annonçât un village.

Il ne fallait donc pas trop compter sur cette maison promise; mais après tout la neige ne continuerait 145 peut-être pas.

Elle continua, et elle augmenta.

En peu d'instants elle avait couvert la route ou plus justement tout ce qui l'arrêtait sur la route: tas de pierres, herbes des bas côtés, broussailles et buissons 150 des fossés, car poussée par le vent qui n'avait pas faibli, elle courait ras de terre pour s'entasser contre tout ce qui lui faisait obstacle.

L'ennui pour nous était d'être au nombre de ces

obstacles; lorsqu'elle nous frappait elle glissait sur

155 les surfaces rondes, mais partout où se trouvait une

fente elle entrait comme une poussière et ne tardait

pas à fondre.

Pour moi, je la sentais me descendre en eau froide dans le cou, et mon maître, dont la peau de mouton 160 était soulevée pour laisser respirer Joli-Cœur, ne devait pas être mieux protégé.

Cependant nous continuions de marcher contre le vent et contre la neige sans parler; de temps en temps nous retournions à demi la tête pour respirer.

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Les chiens n'allaient plus en avant, ils marchaient 165 sur nos talons, nous demandant un abri que nous ne pouvions leur donner.

Nous avancions lentement, avec peine, aveuglés, mouillés, glacés, et bien que nous fussions depuis assez longtemps déjà en pleine forêt, nous ne nous trou- 170 vions nullement abrités, la route étant exposée en plein au vent.

Heureusement (est-ce bien heureusement qu'il faut dire), ce vent qui soufflait en tourmente s'affaiblit peu à peu, mais alors la neige augmenta, et au lieu de 175 s'abattre en poussière, elle tomba large et compacte.

En quelques minutes la route fut couverte d'une épaisse couche de neige dans laquelle nous marchâmes sans bruit.

De temps en temps je voyais mon maître regarder 180 sur la gauche comme s'il cherchait quelque chose, mais on n'apercevait qu'une vaste clairière dans laquelle on avait fait une coupe au printemps précédent, et dont les jeunes baliveaux aux tiges flexibles se courbaient sous le poids de la neige. 185

Tout à coup, je vis Vitalis étendre la main dans la direction de la gauche, comme pour attirer mon attention. Je regardai, et il me sembla apercevoir confusément dans la clairière une hutte en 'branchages recouverte de neige. Nous ne tardâmes pas à arriver 190 à cette hutte.

Elle était formée de fagots et de bourrées, audessus desquels avaient été disposés des branchages

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en forme de toit ; et ce toit était assez serré pour que 195 la neige n'eût point passé à travers.

C'était un abri qui valait une maison.

Plus pressés ou plus vifs que nous,, les chiens étaient entrés les premiers dans la hutte et ils se roulaient sur le sol sec et dans la poussière en poussant des 200 aboiements joyeux.

Notre satisfaction n'était pas moins vive que la leur, mais nous la manifestâmes autrement qu'en nous roulant dans la poussière ; ce qui cependant n'eut pas été mauvais pour nous sécher.

205 — Je me doutais bien, dit Vitalis, que dans cette jeune vente devait se trouver quelque part une cabane de bûcheron ; maintenant la neige peut tomber. — Oui, qu'elle tombe ! répondis-je d'un air de défi. Et j'allai à la porte, ou plus justement à l'ouverture 210 de la hutte, car elle n'avait ni porte ni fenêtre, pour secouer ma veste et mon chapeau, de manière à ne pas mouiller l'intérieur de notre appartement.

Il était tout à fait simple, cet appartement, aussi bien dans sa construction que dans son mobilier qui 215 consistait en un banc de terre et en quelques grosses pierres servant de sièges. Mais ce qui, dans les circonstances où nous nous trouvions, était encore d'un plus grand prix pour nous, c'étaient cinq ou six briques posées de champ dans un coin et formant 220 le foyer.

Du feu ! nous pouvions faire du feu.

Il est vrai qu'un foyer ne suffit pas pour faire

Gh. VIL] NEIGE ET LOI/PS. 109

du feu, il faut encore du bois à mettre dans le foyer.

Dans une maison comme la nôtre, le bois n'était pas 225 difficile à trouver, il n'y avait qu'à le prendre aux murailles et au toit, c'est-à-dire à tirer des branches des fagots et des bourrées, en ayant pour tout soin de prendre ces branches çà et là, de manière à ne pas compromettre la solidité de notre maison. 230

Cela fut vite fait, et une flamme claire ne tarda pas à briller en pétillant joyeusement au-dessus de notre âtre.

Ah ! le beau feu ! le bon feu !

Il est vrai qu'il ne brûlait pas sans fumée, et que 235 celle-ci, ne montant pas dans une cheminée, se répandait dans la hutte ; mais que nous importait ? c'était de la flamme, c'était de la chaleur que nous voulions.

Bientôt Joli-Cœur écarta la veste de son maître, et, mettant prudemment le bout du nez dehors, il regarda 240 où il se trouvait ; rassuré par son examen, il sauta vivement à terre, et, prenant la meilleure place devant le feu, il présenta à la flamme ses deux petites mains tremblotantes.

Nous étions assurés maintenant de ne pas mourir 245 de froid, mais la question de la faim n'était pas résolue.

Il n'y avait dans cette cabane hospitalière ni huche à pain ni fourneau avec des casseroles chantantes.

Heureusement, notre maître était homme de pré- 250 caution et d'expérience : le matin, avant que je fusse

no SANS FAMILLE. [Ch. VII.

levé, il avait fait ses provisions de route : une miche de pain et un petit morceau de fromage; mais ce n'était pas le moment de se montrer exigeant ou diffi-

255 cile : aussi, quand nous vîmes apparaître la miche, y eut-il chez nous tous un vif mouvement de satisfaction.

Malheureusement les parts ne furent pas grosses, et pour mon compte mon espérance fut désagréable-

260 ment trompée ; au lieu de la miche entière, mon maître ne nous en donna que la moitié.

— Je ne connais pas la route, dit-il en répondant à l'interrogation de mon regard, et je ne sais pas si d'ici à Troyes nous trouverons une auberge où manger.

265 De plus, je ne connais pas non plus cette forêt. Je sais seulement que ce pays est très-boisé ; peut-être sommes-nous à plusieurs lieues d'une habitation? Peut-être aussi allons-nous rester bloqués longtemps dans cette cabane? Il faut garder des provisions

270 pour notre dîner.

C'était là des raisons que je devais comprendre, mais elles ne touchèrent point les chiens qui voyant serrer la miche dans le sac, alors qu'ils avaient à peine mangé, tendirent la patte à leur maître, lui grattèrent

275 les genoux, et se livrèrent à une pantomime expressive pour faire ouvrir le sac sur lequel ils dardaient leurs yeux suppliants.

Prières et caresses furent inutiles, le sac ne s'ouvrit point.

280 Cependant, si frugal qu'eût été ce léger repas, il

Ch. VIL] NEIGE ET LOUPS. III

nous avait réconfortés; nous étions à l'abri, le feu nous pénétrait d'une douce chaleur ; nous pouvions attendre que la neige cessât de tomber.

Rester dans cette cabane n'avait rien de bien effrayant pour moi, d'autant mieux que je n'admet- 285 tais pas que nous dussions y rester bloqués longtemps, comme Vitalis l'avait dit, pour justifier son économie; la neige ne tomberait pas toujours.

Il est vrai que rien n'annonçait qu'elle dût cesser bientôt. 290

Par l'ouverture de notre hutte nous apercevions les flocons descendre rapides et serrés ; comme il ne ventait plus, ils tombaient droit, les uns par-dessus les autres, sans interruption.

On ne voyait pas le ciel, et la clarté, au lieu de 295 descendre d'en haut, montait d'en bas, de la nappe éblouissante qui couvrait la terre.

Les chiens avaient pris leur parti de cette halte forcée, et s'étant tous les trois installés devant le feu, celui-ci couché en rond, celui-là étalé sur le flanc, 300 Capi le nez dans les cendres, ils dormaient.

L'idée me vint de faire comme eux; je m'étais levé de bonne heure, et il serait plus agréable de voyager dans le pays des rêves, que de regarder cette neige. 305

Je ne sais combien je dormis de temps ; quand je m'éveillai la neige avait cessé de tomber, je regardai au dehors ; la couche qui s'était entassée devant notre hutte avait considérablement augmenté; s'il fallait se

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310 remettre en route, j'en aurais plus haut que les j genoux.

Quelle heure était-il ?

Je ne pouvais pas le demander au maître, car en ces derniers mois les recettes médiocres n'avaient pas 315 remplacé l'argent que la prison et son procès lui avaient coûté, si bien qu'à Dijon, pour acheter ma peau de mouton et différents objets pour lui et pour moi, il avait dû vendre sa montre, la grosse montre en argent sur laquelle j'avais vu Capi dire l'heure, 320 quand Vitalis m'avait engagé dans la troupe.

C'était au jour de m'apprendre ce que je ne pouvais plus demander à notre bonne grosse montre. Mais rien au dehors ne pouvait me répondre. Rien de tout n'indiquait à quelle heure de la 325 journée nous étions.

Les oreilles n'en apprenaient pas plus que les yeux, car il s'était établi un silence absolu.

Comme je restais dans l'embrasure de la porte, émerveillé devant ce spectacle, je m'entendis inter- 330 peller par mon maître.

— As-tu donc envie de te remettre en route ? me dit-il.

— Je ne sais pas ; je n'ai aucune envie ; je ferai ce que vous voudrez que nous fassions.

335 — Eh bien, mon avis est de rester ici, où nous avons au moins un abri et du feu.

Je pensai que nous n'avions guère de pain, mais je gardai ma réflexion pour moi.

Ch. VIL] NEIGE ET LOUPS. 113

— Je crois que la neige va reprendre bientôt, poursuivit Vitalis, il ne faut pas nous exposer sur la route 340 sans savoir à quelle distance nous sommes des habitations ; la nuit ne serait pas douce au milieu de cette neige ; mieux vaut encore la passer ici ; au moins nous aurons les pieds secs.

La question de nourriture mise de côté, cet arran- 345 gement n'avait rien pour me déplaire.

Il faudrait se serrer le ventre dans notre hutte, voilà tout.

Ce fut ce qui arriva lorsque, pour notre dîner, Vitalis nous partagea entre six ce qui restait de la miche. 350

Hélas ! qu'il en restait peu, et comme ce peu fut vite expédié, bien que nous fissions les morceaux aussi petits que possible, afin de prolonger notre repas.

Lorsque notre pauvre dîner si chétif et si court fut terminé, je crus que les chiens allaient recommencer 355 leur manège du déjeuner, car il était évident qu'ils avaient encore terriblement faim. Mais il n'en fut rien, et je vis une fois de plus combien vive était leur intelligence.

Notre maître ayant remis son couteau dans la poche 360 de son pantalon, ce qui indiquait que notre festin était fini, Capi se leva et après avoir fait un signe de tête à ses deux camarades, il alla flairer le sac dans lequel on plaçait habituellement la nourriture. En même temps il posa délicatement la patte sur le sac 365 pour le palper. Ce double examen le convainquit qu'il n'y avait rien à manger. Alors il revint à sa

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place devant le foyer, et après avoir fait un nouveau signe de tête à Dolce et à Zerbino, il s'étala tout de 370 son long avec un soupir de résignation.

— Il n'y a plus rien ; il est inutile de demander. Ce fut exprimé aussi clairement que par la parole. Ses camarades, comprenant ce langage, s'étalèrent

comme lui devant le feu, en poussant le même soupir, 375 mais celui de Zerbino ne fut pas résigné, car à un

grand appétit Zerbino joignait une vive gourmandise,

et ce sacrifice était pour lui plus douloureux que pour

tout autre.

La neige avait repris depuis longtemps et elle 380 tombait toujours avec la même persistance ; d'heure

en heure on voyait la couche qu'elle formait sur le sol

monter le long des jeunes cépées, dont les tiges seules

émergeaient encore de la marée blanche, qui allait

bientôt les engloutir.

385 La nuit n'arrêta pas la chute de la neige, qui, du

ciel noir, continua à descendre en gros flocons sur la

terre blanche.

Puisque nous devions coucher là, le mieux était de

dormir au plus vite ; je fis donc comme les chiens et 390 après m'être roulé dans ma peau de mouton qui,

exposée à la flamme, avait séché durant le jour, je

m'allongeai auprès du feu, la tête sur une pierre plate

qui me servait d'oreiller.

— Dors, me dit Vitalis, je te réveillerai quand je 395 voudrai dormir à mon tour, car bien que nous n'ayons

rien à craindre des bêtes ou des gens dans cette ca-

Ch. VIL] NEIGE ET LOUPS. 115

bane, il faut que l'un de nous veille pour entretenir le feu ; nous devons prendre nos précautions contre le froid qui peut devenir âpre, si la neige cesse.

Je ne me fis pas répéter l'invitation deux fois, et 400 m'endormis.

Quand mon maître me réveilla la nuit devait être déjà avancée; au moins je me l'imaginai; la neige ne tombait plus ; notre feu brûlait toujours.

— A ton tour maintenant, me dit Vitalis, tu n'auras 405 qu'à mettre de temps en temps du bois dans le foyer; tu vois que je t'ai fait ta provision.

En effet, un amas de fagots était entassé à portée de la main. Mon maître, qui avait le sommeil beaucoup plus léger que moi, n'avait pas voulu que je 410 l'éveillasse en allant tirer un morceau de bois à notre muraille chaque fois que j'en aurais besoin, et il m'avait préparé ce tas, dans lequel il n'y avait qu'à prendre sans bruit.

C'était là sans doute une sage précaution, mais elle 415 n'eut pas, hélas ! les suites que Vitalis attendait.

Me voyant éveillé et prêt à prendre ma faction, il s'était allongé à son tour devant le feu, ayant Joli- Cœur contre lui, roulé dans une couverture, et bientôt sa respiration, plus haute et plus régulière, m'avait 420 dit qu'il venait de s'endormir.

Alors je m'étais levé et doucement, sur la pointe des pieds, j'avais été jusqu'à la porte, pour voir ce qui se passait au dehors.

La neige avait tout enseveli, les herbes, les buis- 425

u6 SANS FAMILLE. [Ch. VIL

sons, les cépées, les arbres ; aussi loin que la vue pouvait s'étendre, ce n'était qu'une nappe inégale, mais uniformément blanche; le ciel était parsemé d'étoiles scintillantes, mais, si vive que fût leur clarté,

430 c'était de la neige que montait la pâle lumière qui éclairait le paysage. Le froid avait repris et il devait geler au dehors, car l'air qui entrait dans notre cabane était glacé. Dans le silence lugubre de la nuit, on entendait parfois des craquements qui indiquaient

435 que la surface de la neige se congelait.

Nous avions été vraiment bien heureux de rencontrer cette cabane ; que serions-nous devenus en pleine forêt, sous la neige et par ce froid ?

Je demeurai encore quelques instants à regarder la

440 neige, enfin je me rapprochai du feu, et l'ayant chargé

de trois ou quatre morceaux de bois croisés les uns

par-dessus les autres, je crus que je pouvais m'asseoir

sans danger sur la pierre qui m'avait servi d'oreiller.

Mon maître dormait tranquillement ; les chiens et

445 Joli-Cœur dormaient aussi, et du foyer avivé s'élevaient de belles flammes qui montaient en tourbillons jusqu'au toit, en jetant des étincelles pétillantes qui, seules, troublaient le silence.

Pendant assez longtemps je m'amusai à regarder

450 ces étincelles, mais peu à peu, la lassitude me prit et m'engourdit sans que j'en eusse conscience.

Si j'avais eu à m'occuper de ma provision de bois, je me serais levé, et, en marchant autour de la cabane, je me serais tenu éveillé ; mais, en restant assis,

Ch. VIL ] NEIGE ET LO UPS. 1 1 7

n'ayant d'autre mouvement à faire que d'étendre la 455 main pour mettre des branches au feu, je me laissai aller à la somnolence qui me gagnait et, tout en me croyant sûr de me tenir éveillé, je me rendormis.

Tout à coup je fus réveillé en sursaut par un aboiement furieux. 46°

Il faisait nuit; j'avais sans doute dormi longtemps, et le feu s'était éteint, ou tout au moins il ne donnait plus de flammes qui éclairassent la hutte.

Les aboiements continuaient : c'était la voix de Capi ; mais, chose étrange, Zerbino, pas plus que 465 Dolce ne répondaient à leur camarade.

— Eh bien, quoi ? s'écria Vitalis se réveillant aussi, que se passe-t-il ?

— Je ne sais pas.

— Tu t'es endormi et le feu s'éteint. 470 Capi s'était élancé vers la porte, mais n'était point

sorti, et c'était de la porte qu'il aboyait.

Aux aboiements de Capi répondirent deux ou trois hurlements plaintifs dans lesquels je reconnus la voix de Dolce. Ces hurlements venaient de derrière notre 475 hutte, et à une assez courte distance.

J'allais sortir ; mon maître m'arrêta en me posant la main sur l'épaule.

— Mets d'abord du bois sur le feu, me commanda-t-il. 480

Et pendant que j'obéissais, il prit dans le foyer un tison sur lequel il souffla pour aviver la pointe carbonisée.

n8 SANS FAMILLE. [Ch. VII.

Puis au lieu de rejeter ce tison dans le foyer, lors- 485 qu'il fut rouge, il le garda à la main.

— Allons voir, dit-il, et marche derrière moi ; en avant, Capi !

Au moment où nous allions sortir, un formidable hurlement éclata dans le silence, et Capi se rejeta 490 dans nos jambes, effrayé.

— Ce sont des loups ; où sont Zerbino et Dolce ? A cela je ne pouvais répondre. Sans doute les

deux chiens étaient sortis pendant mon sommeil. Les loups les avaient-ils emportés? Il me sem- 495 blait que l'accent de mon maître, lorsqu'il avait demandé où ils étaient, avait trahi cette crainte.

— Prends un tison, me dit-il, et allons à leur secours.

J'avais entendu raconter dans mon village d'ef- 500 frayantes histoires de loups; cependant je n'hésitai pas ; je m'armai d'un tison et suivis mon maître.

Mais lorsque nous fûmes dans la clairière nous n'aperçûmes ni chiens, ni loups.

On voyait seulement sur la neige les empreintes 505 creusées par les deux chiens.

Nous suivîmes ces empreintes; elles tournaient

autour de la hutte ; puis à une certaine distance se

montrait dans l'obscurité un espace où la neige avait

été foulée, comme si des animaux s'étaient roulés

510 dedans.

— Cherche, cherche, Capi, disait mon maître et en même temps il sifflait pour appeler Zerbino et Dolce.

Ch. VIL] NEIGE ET LOUPS. 119

Mais aucun aboiement ne lui répondait, aucun bruit ne troublait le silence lugubre de la forêt, et Capi, au lieu de chercher comme on lui commandait, restait 515 dans nos jambes, donnant des signes manifestes d'inquiétude et d'effroi, lui qui ordinairement était aussi obéissant que brave.

La réverbération de la neige ne donnait pas une clarté suffisante pour nous reconnaître dans l'obscu- 520 rite et suivre les empreintes ; à une courte distance, les yeux éblouis se perdaient dans l'ombre confuse.

De nouveau, Vitalis siffla, et d'une voix forte il appela Zerbino et Dolce !

Nous écoutâmes ; le silence continua ; j'eus le 525 cœur serré.

Pauvre Zerbino ! Pauvre Dolce !

Vitalis précisa mes craintes.

— Les loups les ont emportés, dit-il ; pourquoi les as-tu laissés sortir? 530

Ah ! oui, pourquoi ? Je n'avais pas, hélas ! de

réponse à donner.

C'était terrible d'abandonner ainsi ces deux pauvres chiens, ces deux camarades, ces deux amis, pour moi particulièrement, puisque je me sentais responsable 535 de leur faute ; si je n'avais pas dormi, ils ne seraient pas sortis.

Mon maître s'était dirigé vers la hutte et je l'avais suivi, regardant derrière moi à chaque pas et m'arrêtant pour écouter ; mais je n'avais rien vu que la 540

120 SANS FAMILLE. [Ch. VIL

neige, je n'avais rien entendu que les craquements de la neige.

Dans la hutte, une surprise nouvelle nous attendait; en notre absence, les branches que j'avais en- 545 tassées sur le feu s'étaient allumées, elles flambaient, jetant leurs lueurs dans les coins les plus sombres.

Je ne vis point Joli-Cœur.

Sa couverture était restée devant le feu, mais elle était plate et le singe ne se trouvait pas dessous. 550 Je l'appelai; Vitalis l'appela à son tour; il ne se montra pas.

Qu'était-il devenu ?

Vitalis me dit qu'en s'éveillant, il l'avait senti près de lui, c'était donc depuis que nous étions sortis qu'il 555 avait disparu ?

Avait-il voulu nous suivre ?

Nous prîmes une poignée de branches enflammées, et nous sortîmes, penchés en avant, nos branches inclinées sur la neige, cherchant les traces de Joli- 5G0 Cœur.

Nous n'en trouvâmes point : il est vrai que le passage des chiens et nos piétinements avaient brouillé les empreintes, mais pas assez cependant pour qu'on ne pût pas reconnaître les pieds du singe. 565 II n'était donc pas sorti.

Nous rentrâmes dans la cabane pour voir s'il ne s'était pas blotti dans quelque fagot.

Notre recherche dura longtemps ; dix fois nous passâmes à là même place, dans les mêmes coins ; je

Ch. VIL] NEIGE ET LOUPS. 121

montai sur les épaules de Vitalis pour explorer les 570 branches qui formaient notre toit ; tout fut inutile.

De temps en temps nous nous arrêtions pour l'appeler; rien, toujours rien.

Vitalis paraissait exaspéré, tandis que moi j'étais sincèrement désolé. 575

Pauvre Joli-Cœur.

Comme je demandais à mon maître s'il pensait que les loups avaient pu aussi l'emporter :

— Non, me dit-il, les loups n'auraient pas osé entrer dans la cabane ; je crois qu'ils auront sauté 580 sur Zerbino et sur Dolce qui étaient sortis, mais ils n*ont pas pénétré ici ; il est probable que Joli-Cœur épouvanté se sera caché quelque part pendant que nous étions dehors ; et c'est là ce qui m'inquiète pour lui, car par ce temps abominable il va gagner froid 585 et pour lui le froid serait mortel.

— Alors cherchons encore.

Et de nouveau nous recommençâmes nos recherches, mais elles ne furent pas plus heureuses que la première fois. 590

— Il faut attendre le jour, dit Vitalis.

— Quand viendra-t-il ?

— Dans deux ou trois heures, je pense.

Et il s'assit devant le feu, la tête entre ses deux mains. 595

Je n'osai pas le troubler. Je restai immobile près de lui, ne faisant un mouvement que pour mettre des branches sur le feu; de temps en temps il se

122 SANS FAMILLE. [Ch. VIL

levait pour aller jusqu'à la porte, alors il regardait le 600 ciel et il se penchait pour écouter ; puis il revenait prendre sa place.

Il me semblait que j'aurais mieux aimé qu'il me grondât, plutôt que de le voir ainsi morne et accablé.

605 Les trois heures dont il avait parlé s'écoulèrent avec une lenteur exaspérante; c'était à croire que cette nuit ne finirait jamais.

Aussitôt que la clarté froide du matin eut donné aux buissons et aux arbres leurs formes réelles, nous 610 sortîmes. Vitalis s'était armé d'un fort bâton et j'en avais pris un pareillement.

Capi ne paraissait plus être sous l'impression de frayeur qui l'avait paralysé pendant la nuit ; les yeux sur ceux de son maître il n'attendait qu'un signe pour 615 s'élancer en avant.

Comme nous cherchions sur la terre les empreintes de Joli-Cœur, Capi leva la tête et se mit à aboyer joyeusement ; cela signifiait que c'était en l'air qu'il fallait chercher et non à terre.

620 En effet, nous vîmes que la neige qui couvrait notre cabane avait été foulée çà et là, jusqu'à une grosse branche penchée sur notre toit.

Nous suivîmes des yeux cette branche, qui appartenait à un gros chêne, et tout au haut de l'arbre, 625 blottie dans une fourche, nous aperçûmes une petite forme de couleur sombre.

C'était Joli-Cœur, et ce qui s'était passé n'était

Ch. VIL] NEIGE ET LOUPS. 123

pas difficile à deviner : effrayé par les hurlements des chiens et des loups, Joli-Cœur au lieu de rester près du feu, s'était élancé sur le toit de notre hutte, quand 630 nous étions sortis, et de là il avait grimpé au haut du chêne, où se trouvant en sûreté, il était resté blotti, sans répondre à nos appels.

La pauvre petite bête si frileuse devait être glacée.

Mon maître l'appela doucement, mais il ne bougea 635 pas plus que s'il était mort.

Pendant plusieurs minutes, Vitalis répéta ses appels : Joli-Cœur ne donna pas signe de vie.

J'avais à racheter ma négligence de la nuit.

— Si vous voulez, dis-je, je vais l'aller chercher. 640

— Tu vas te casser le cou.

— Il n'y a pas de danger.

Le mot n'était pas très-juste; il y avait danger au contraire, surtout il y avait difficulté; l'arbre était gros, et de plus il était couvert de neige dans les 645 parties de son tronc et de ses branches qui avaient été exposées au vent.

Heureusement j'avais appris de bonne heure à grimper aux arbres et j'avais acquis dans cet art une force remarquable. Quelques petites branches avaient 650 poussé çà et là, le long du tronc ; elles me servirent d'échelons, et bien que je fusse aveuglé par la neige que mes mains me faisaient tomber dans les yeux, je parvins bientôt à la première fourche. Arrivé là, l'ascension devenait facile ; je n'avais plus qu'à veiller 655 à ne pas glisser sur la neige.

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