‹ Episodes from Sans famille. Selected and edited, with notes by W.E. RussellChapitre 8 sur 30 · DEVANT LA JUSTICE · texte numérisé non relu

DEVANT LA JUSTICE

Nous avions parcouru une partie du midi de la France : l'Auvergne, le Velay, le Vivarais, le Quercy, le Rouergue, les Cévennes, le Languedoc.

Notre façon de voyager était des plus simples ; nous allions droit devant nous, au hasard, et quand 5 nous trouvions un village qui de loin ne nous paraissait pas trop misérable, nous nous préparions pour faire une entrée triomphale. Je faisais la toilette des chiens, coiffant Dolce, habillant Zerbino, mettant une emplâtre sur l'œil de Capi pour qu'il pût jouer le 10 rôle d'un vieux grognard, enfin je forçais Joli-Cœur à endosser son habit de général. Mais c'était là la partie la plus difficile de ma tâche, car le singe, qui savait très-bien que cette toilette était le prélude d'un travail pour lui, se défendait tant qu'il pouvait, et in- 15 ventait les tours les plus drôles pour m'empêcher de l'habiller. Alors j'appelais Capi à mon aide, et par sa vigilance, par son instinct et sa finesse, il arrivait presque toujours à déjouer les malices du singe.

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20 La troupe en grande tenue, Vitalis prenait son

fifre, et nous mettant en bel ordre nous défilions par

le village.

Si le nombre des curieux que nous entraînions

derrière nous était suffisant, nous donnions une 25 représentation ; si, au contraire, il était trop faible

pour faire espérer une recette, nous continuions notre

marche.

Dans les villes seulement nous restions plusieurs

jours, et alors le matin j'avais la liberté d'aller me 30 promener où je voulais. Je prenais Capi avec moi, —

Capi, simple chien, bien entendu, sans son costume

de théâtre, et nous flânions par les rues.

Vitalis, qui d'ordinaire me tenait étroitement près

de lui, pour cela me mettait volontiers la bride sur le 35 cou.

— Puisque le hasard, me disait-il, te fait parcourir

la France à un âge où les enfants sont généralement

à l'école ou au collège, ouvre les yeux, regarde et

apprends.

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Nous avions couché dans un village assez misérable, et nous en étions partis le matin, au jour naissant. Longtemps nous avions marché sur une route poudreuse, lorsque tout à coup nos regards, 45 jusque-là enfermés dans un chemin que bordaient des vignes, s'étendirent librement sur un espace immense, comme si un rideau, touché par une baguette magique, s'était subitement abaissé devant nous.

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— C'est Bordeaux, me dit Vitalis.

Pour un enfant, élevé comme moi, qui n'avait vu 50 jusque-là que les pauvres villages de la Creuse, ou les quelques petites villes que le hasard de la route nous avait fait rencontrer, c'était féerique.

Sans que j'eusse réfléchi, mes pieds s'arrêtèrent, je restai immobile, regardant devant moi, au loin, au- 55 près, tout à l'entour.

Mais bientôt mes yeux se fixèrent sur un point : la rivière et les navires qui la couvraient.

En effet, il se produisait là un mouvement confus qui m'intéressait d'autant plus fortement que je n'y 60 comprenais absolument rien.

Des navires, leurs voiles déployées, descendaient la rivière légèrement inclinés sur un côté, d'autres la remontaient; il y en avait qui restaient immobiles comme des îles, et il y en avait aussi qui tournaient 65 sur eux-mêmes sans qu'on vît ce qui les faisait tourner; enfin il y en avait encore qui, sans mâture, sans voilure, mais avec une cheminée qui déroulait dans le ciel des tourbillons de fumée, se mouvaient rapidement, allant en tous sens en laissant derrière eux, sur 70 l'eau jaunâtre, des sillons d'écume blanche.

— C'est l'heure de la marée, me dit Vitalis, répondant sans que je l'eusse interrogé, à mon étonnement; il y a des navires qui arrivent de la pleine mer, après de longs voyages : ce sont ceux dont la 75 peinture est salie et qui sont comme rouilles ; il y en

a d'autres qui quittent le port ; ceux que tu vois au

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milieu de la rivière, tourner sur eux-mêmes, évitent sur leurs ancres de manière à présenter leur proue au 80 flot montant. Ceux qui courent enveloppés dans des nuages de fumée sont des remorqueurs.

Que de mots étranges pour moi ! que d'idées nouvelles !

Jusque-là nous n'avions jamais fait long séjour 85 dans les villes qui s'étaient trouvées sur notre passage, car les nécessités de notre spectacle nous obligeaient à changer chaque jour le lieu de nos représentations, afin d'avoir un public nouveau. Avec des comédiens tels que ceux qui composaient 'la 90 troupe de l'illustre signor Vitalis/ le répertoire ne pouvait pas en effet être bien varié, et quand nous avions joué le Domestique de M. Joli-Cœur, la Mort du général, le Triomphe du juste, le Malade purgé et trois ou quatre autres pièces, c'était fini, nos acteurs 95 avaient donné tout ce qu'ils pouvaient ; il fallait ailleurs recommencer le Malade purgé ou le Triomphe du juste devant des spectateurs qui n'eussent pas vu ces pièces.

Mais Bordeaux est une grande ville, oîi le public 100 se renouvelle facilement, et en changeant de quartier, nous pouvions donner jusqu'à trois et quatre représentations par jour, sans qu'on nous criât, comme cela nous était arrivé à Cahors :

— C'est donc toujours la même chose ?

105 De Bordeaux, nous devions aller à Pau. Notre itinéraire nous fit traverser ce grand désert qui, des

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portes de Bordeaux, s'étend jusqu'aux Pyrénées et

qu'on appelle les Landes.

De Pau il m'est resté un souvenir agréable : dans cette ville le vent ne souffle presque jamais. 110

Et, comme nous y restâmes pendant l'hiver, passant nos journées dans les rues, sur les places publiques et sur les promenades, on comprend que je dus être sensible à un avantage de ce genre.

Ce ne fut pourtant pas cette raison qui, contraire- 115 ment à nos habitudes, détermina ce long séjour en un même endroit, mais une autre toute-puissante auprès de mon maître, — je veux dire l'abondance de nos recettes.

En effet, pendant tout l'hiver, nous eûmes un 120 public d'enfants qui ne se fatigua point de notre répertoire et ne nous cria jamais : ' C'est donc toujours la même chose ! '

C'étaient, pour le plus grand nombre, des enfants anglais : de gros garçons avec des chairs roses et de 125 jolies petites filles avec de grands yeux doux, presque aussi beaux que ceux de Dolce. Ce fut alors que j'appris à connaître les Albert, les Huntley et autres pâtisseries sèches, dont avant de sortir ils avaient soin de bourrer leurs poches, pour les distribuer 130 ensuite généreusement entre Joli-Cœur, les chiens et moi.

Quand le printemps s'annonça par de chaudes journées, notre public commença à devenir moins

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135 nombreux, et, après la représentation, plus d'une fois des enfants vinrent donner des poignées de main à Joli-Cœur et à Capi. C'étaient leurs adieux qu'ils faisaient ; le lendemain nous ne devions plus les revoir.

140 Bientôt nous nous trouvâmes seuls sur les places publiques, et il fallut songer à abandonner, nous aussi, les promenades de Pau.

Un matin nous nous mîmes en route, et nous ne tardâmes pas à perdre de vue les tours de la ville.

145 Nous avions repris notre vie errante, à l'aventure, par les grands chemins.

Pendant longtemps, je ne sais combien de jours, combien de semaines, nous allâmes devant nous, suivant des vallées, escaladant des collines, laissant

150 toujours à notre droite les cimes bleuâtres des Pyrénées, semblables à des entassements de nuages.

Puis, un soir, nous arrivâmes dans une grande ville, située au bord d'une rivière, au milieu d'une plainç fertile : les maisons, fort laides pour la plupart,

155 étaient construites en briques rouges ; les rues étaient pavées de petits cailloux pointus, durs aux pieds des voyageurs qui avaient fait une dizaine de lieues dans leur journée.

Mon maître me dit que nous étions à Toulouse et

160 que nous y resterions longtemps.

Comme à l'ordinaire, notre premier soin, le lendemain, fut de chercher des endroits propices à nos représentations.

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Nous en trouvâmes un grand nombre, car les promenades ne manquent pas à Toulouse, surtout dans 165 la partie de la ville qui avoisine le Jardin des Plantes; il y a là une belle pelouse ombragée de grands arbres, sur laquelle viennent déboucher plusieurs boulevards qu'on appelle des allées. Ce fut dans une de ces allées que nous nous installâmes, 170 et dès nos premières représentations nous eûmes un public nombreux.

Par malheur, l'homme de police qui avait la garde de cette allée, vit cette installation avec déplaisir, et, soit qu'il n'aimât pas les chiens, soit que nous fus- 175 sions une cause de dérangement dans son service, soit toute autre raison, il voulut nous faire abandonner notre place.

Peut-être, dans notre position, eût-il été sage de céder à cette tracasserie, car la lutte entre de pauvres 180 saltimbanques tels que nous et des gens de police n'était pas à armes égales, mais mon maître n'en jugea pas ainsi.

Bien qu'il ne fût qu'un montreur de chiens savants pauvre et vieux,— au moins présentement et en ap- 185 parence, il avait de la fierté ; de plus il avait ce qu'il appelait le sentiment de son droit, c'est-à-dire, ainsi qu'il me l'expliqua, la conviction qu'il devait être protégé tant qu il ne ferait rien de contraire aux lois ou aux règlements de police. 190

Il refusa donc d'obéir à l'agent lorsque celui-ci voulut nous expulser de notre allée.

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Lorsque mon maître ne voulait pas se laisser emporter par la colère, ou bien lorsqu'il lui prenait

195 fantaisie de se moquer des gens, — ce qui lui arrivait souvent, — il avait pour habitude d'exagérer sa politesse italienne : c'était à croire alors, en entendant ses façons de s'exprimer, qu'il s'adressait à des personnages considérables.

200 — L'illustrissime représentant de l'autorité, dit-il en répondant chapeau bas à l'agent de police, peut-il me montrer un règlement émanant de ladite autorité, par lequel il serait interdit à d'infimes baladins tels que nous d'exercer leur chétive industrie sur cette

205 place publique ?

L'agent répondit qu'il . n'y avait pas à discuter, mais à obéir.

— Assurément, répliqua Vitalis, et c'est bien ainsi que je l'entends ; aussi je vous promets de me con-

210 former à vos ordres aussitôt que vous m'aurez fait

savoir en vertu de quels règlements vous les donnez.

Ce jour-là, l'agent de police nous tourna le dos,

tandis que mon maître, le chapeau à la main, le bras

arrondi et la taille courbée, l'accompagnait en riant

215 silencieusement.

Mais il revint le lendemain et, franchissant les cordes qui formaient l'enceinte de notre théâtre, il se jeta au beau milieu de notre représentation.

— Il faut museler vos chiens, dit-il durement à 220 Vitalis.

— Museler mes chiens !

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— Il y a un règlement de police ; vous devez le connaître.

Nous étions en train de jouer le Malade purge \ et comme c'était la première représentation de cette 225 comédie à Toulouse, notre public était plein d'attention.

L'intervention de l'agent provoqua des murmures et des réclamations.

— N'interrompez pas ! 230

— Laissez finir la représentation.

Mais d'un geste, Vitalis réclama et obtint le silence.

Alors ôtant son feutre dont les plumes balayèrent le sable tant son salut fut humble, il s'approcha de 235 l'agent en faisant trois profondes révérences.

— L'illustrissime représentant de l'autorité n'a-t-il pas dit que je devais museler mes comédiens ? demanda-t-il.

— Oui, muselez vos chiens et plus vite que ça. 240

— Museler Capi, Zerbino, Dolce, s'écria Vitalis, s'adressant bien plus au public qu'à l'agent, mais votre seigneurie n'y pense pas ! Comment le savant médecin Capi, connu de l'univers entier, pourra-t-il ordonner ses médicaments purgatifs pour expulser la 245 bile de l'infortuné M. Joli-Cœur, si ledit Capi porte

au bout de son nez une muselière ?

Sur ce mot, il y eut une explosion de rires et l'on entendit les voix cristallines des enfants se mêler aux voix gutturales des parents. 250

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