CHAPIIKE I LES AMIS ET LES ANGES
E 31 octobre 1861, Vigile de la Toussaint, comme sonnaient aux innombrables Églises et Basiliques de Rome les cloches qui annonçaient la Fête du jour suivant, j'entrai, pour la première fois de ma vie, dans la Ville Éternelle. J'avais alors trente-trois ans.
De mes religieuses émotions parmi les grands souvenirs que l'on rencontre à chaque pas dans la capitale du monde chrétien, de la longue audience que daigua m'accorder le pape Pie IX, de mes entrevues avec le cardinal Antonelli, je n'entretiendrai point le lecteur, tous ces incidents étant entièrement étrano-ers à l événement que j ai a raconter ici.
Peu de jours après mon arrivée, j'eus Ihonneur d'être présenté chez la princesse Sophie Odeschalchi. Cette grande dame romaine était Lithuanienne d'origine et appartenait à l'illustre famille des Branicki de Bialvstok.
La princesse Sophie avait auprès d'elle un neveu à qui les médecins avaient ordonné le climat de Rome. C'était un jeune comte polonais, âgé d'environ vingt-six ans. J'ai rarement entendu une conversation plus attachante, plus émaillée de traits heureux, plus profonde parfois que celle de AVludimir : je n'ai jamais vu de physionomie plus distinguée et plus expressive.
Ses yeux clairs et doux étaient pénétrants comme
xr^:
y.ir.
la pointe d'une épée, son vaste front était plein de pensées. L'esprit, sous forme de subtiles remarques, de fines observations ou de thèses puissantes, avait si -^ souvent passé par ses lèvres minces et mobiles qu'elles en avaient gardé comme la jjermanente empreinte et qu'elles étaient spirituelles, même quand elles se taisaient.
Toutes les irradiations de la vie s'étaient d'autant
plus concentrées dans les lignes délicates de cet
aristocratique visage que le reste du corps était
affligé par de précoces infirmités,
Chétif et maladif dès son
enfance,
le comte
Wladimir
ne pouvait
se tenir
debout et se mouvoir que
d'une façon en quelque sorte artificielle. Ses os, mal unis aux jointures, se seraient déboîtés h chaque pas sans l'aide d'articulations d'acier, adaptées au genou par la science des chirurgiens. Grâce à cet appareil et muni d'une canne, il parvenait à marcher assez facilement, quoique d'une allure un peu saccadée. Chaque jour il se plaisait à faire une promenade pédestre le long du Corso ou sur les hauteurs ombreuses du monte Pincio.
C'est avec un admirable courage et une résignation enjouée qu'il supportait son pénible état, fré quemment
compliqué de douleurs dans les membres et de violentes migraines. Il avait cherché, il avait trouvé, dans les vivifiantes pratiques de la piété chrétienne, la source et le principe de cette patience sans effort.
Ce jeune Polonais, grandi au soleil d'Italie, réunissait en sa personne toute la ofrâce caressante des Slaves, et toute la vivacité des habitants du Midi.
Son intelligence forte et souple était apte à comprendre et à s assimiler toutes choses. Histoire, philosophie , politique , théologie , rien ne lui était étranger
La conversation était le lieu de sa puissance et de son irrésistible attrait. C était là le vrai champ de bataille où il excellait à faire la conquête des hommes. Il eu connaissait à fond la stratégie : les marches et contremarches, les évolutions et circonvolutions, les calmes démonstrations, les rapides surprises, voire même les embuscades.
Possédant le bel art de parler à un suprême degré, il était également passé maître dans l'art, plus rare encore, d'écouter. Entrant merveilleusement dans la pensée des autres pour les amener à la sienne, ilgagnait déjà son interlocuteur par la façon dont il lu. prêtait son at- ^ .
teution et V
dont il paraissait s'intéresser à ses paroles. Une de ses grandes tactiques pour triompher, c était d'avoir lair de se rendre : il combattait en fuyant, il subjuguait en se dérobant. Tout lui servait de projeci tiles : les raisonnements concluants, les bons mots, les fines reparties, les compliments bien tournés. Quand il ne parvenait point à abattre et à terrasser immédiatement son adversaire, il entreprenait de le séduire, ou plutôt il se livrait à la fois aux deux tentatives, et réussissait toujours, au moins dans la dernière: car si on pouvait le quitter sans être convaincu ou vaincu, nul ne pouvait le voir et l'entendre sans être charmé.
S'exprimant avec une pal^A^.^ reille aisance, en TDolonais.
sorte de coquetterie cosmopolite à entretenir chacun dans son idiome national. Il parlait surtout notre langue avec une exquise perfection, nuançant les mots et ciselant les phrases
avec autant de délicatesse que Chamfort ou que Rivarol. Il l'écrivait beaucoup moins bien. Impuissante à suivre les tours imprévus de son esprit preste et rapide, sa plume s'embarrassait entre ses mains, se heurtait, trébuchait, et finissait par prendre une marche alourdie et latiguée, en essayant vainement de courir aussi vite que la pensée. C'était un tempérament, non d'écrivain mais de causeur.
Le comte ^Vladimir, avons-nous dit, était d'une haute piété. Il communiait tous les jours et remplissait, si ma mémoire est fidèle, les obligations strictes d'un tiers ordre relio-ieux, celui de Saint-François ou de Saiut-Dominique. Aussi n'était-il pas besoin de le fréquenter longtemps pour s'apercevoir que la sérénité et la paix du vrai croyant habitaient ce cœur très pur que n'avait jamais visité aucun bas instinct et qui ne semblait accessible qu'à des appétits immatériels ou à des passions intellectuelles.
Nul plus que lui ne s'était rendu compte de tous les traités, de toutes les révolutions, de toutes les guerres, de tous les faits internationaux qui ont constitué la carte de l'Europe moderne; et il dissertait de ces choses avec une supériorité de vue et une profondeur d'esprit qui faisait involontairement songer aux grands diplomates du commencement de ce siècle, aux Talleyrand et aux Metternich.
Son exceptionnelle ferveur et sa lecture régulière de certains Offices, son extrême sagacité, l'étendue de son savoir, sa merveilleuse connaissance de l'échi quier politic^ue, sa conversation pétillante, la noblesse native de toutes ses manières et de tous ses sentiments, faisaient de lui une personnalité des plus remarquables et comme un diamant à facettes diverses. Il y avait en lui du piètre, de l'homme d'État et du ofrand sei<rneur.
Le portrait que je viens de tracer explique ^aa rapide amitié pour lui. D'expliquer pourquoi il m'aima, ce serait infiniment plus malaisé ; et en vérité je ne l'entreprendrai point.
Homme du monde et vivant dans le monde, le comte AYladimir s'imposait trop vivement l'attention pour ne pas provoquer à son les jugements les plus opposés; et s'il des enthousiastes, il était difficile qu'il n'eût pas aussi des contradicteurs. Ne pouvant nier les côtés lumineux de cette nature d'élite, quelques désen- ^: chantés, quelques sceptiques (disons même quelques envieux pour ne commettre aucun oubli) murmuraient obstinément à mon oreille :
(( — Comme toutes les mé dailles frappées dans les métaux humains, est-il bien sûr que cette médaille d oi n'ait pas également son revers? Ce Slave si onduleusement séduisant possède-t-il autant de fermeté
NOTRE-DAME DE LOURDES
de grâce, autant de solidité que d'éclat?... C'est 5" ^F»«' u^^ admiia])le théoricien : serait-il aussi fort dans la pratique?
« Ce charme prestigieux qu il se plaît à exercer et qu'il exerce en effet sur quiconque l'approche n'a-t-il point fait ^ naître en lui l'illusion que gagner un ennemi à sr personne, c'est à moitié le conquérir à sa cause;? et la poursuite d'un tel résultat ne lincline-t-elle jamais à cette courtoisie un peu extrême, à ces avances trop aimables, qui constituent ce que l'on pourrait appeler la diplomatie des condescendances et la politique de la politesse?
« Cette merveilleuse finesse d'analyse qui décuple, à la façon d'une loupe, la puissance de son regard intellectuel, ne contribue-t-elle pas aussi à le tromper, précisément par le relief exagéré qu'elle donne h tel ou tel détail de son examen? De même que le microscope nous montre, aussi rugueuse qu'une râpe ou une lime, la main la plus douce et la peau la plus unie; de même qu'il transforme un cheveu en câble de navire, la perspicacité grossissante de ^Vladimir ne peut-elle pas l'exposer quelquefois à faire erreur tant sur les choses que sur les hommes, soit qu'il porte sa vue sur les défauts, soit qu'il considère les qualités? Ne l'entraîne-t-elle pas tautôt à des engouements sans mesure, tantôt à des défiances soudaines et à de brusques revirements?
« Lui, si souple avec les adversaires pour les capter, accepterait il une contradiction sincère et dévouée et n'en prendrait-il point tout à coup ombrage comme d'un acte d'hostilité? La constance de ses
tendresses est-elle en proportion de leur vivacité et de leur longue? Avec lui l'amitié , quelque intime qu'elle soit, est-elle toujonrs sûre du lendemain ? Ou bien, comme chez les Scythes ses aïeux, ce c|ui semble une maison stable, une demeure où l'on peut s'établir en toute sécurité, n'est-il point simplement une tente dressée dans le lieu de la halte, une tente, parfois stationnaire durant des années sur le même sol, mais toujours prête à disparaître d'une minute à l'autre au moindre bruit lointain venant alarmer l'oreille toujours inquiète du Slave? »
Ainsi j'entendais ces vagues rumeurs et ses dénigrements, mais je ne les écoutai jamais. Cette loupe dont les contradicteurs parlaient, ne l'employaient-ils pas eux-mêmes pour métamorphoser des minuties en énormités, et en grands arbres d'imperceptibles brins d'herbe?
L'amour ne va pas sans la loi. Obéissant à la voix de mon attachement profond comme à la pente de ma nature, je puis me rendre cette justice que je crus à Wladimir sans réticence et que je l'aimai sans restriction.
Notre intimité ne tarda pas à devenir des plus étroites, intimité de cœur, intimité d'esprit.
Nous nous voyions habituellement trois fois le jour. Le matin, j'allais chez lui recevoir sa fraternelle accolade, et causer quelques instants. Notre second rendez-vous était à midi dans la petite salle d un restaurateur de la place d Espagne, nommé Nazzari, où nous déjeunions ensemble : puis, si le temps était beau, nous nous promenions côte à côte, devisant de nulle et mille sujets, à ce doux soleil d hiver qui baigne Rome dans ses rayons. Le soir, je retrouvais encore Wladimir dans le salon de la Princesse, sa tante.
Il tenait à ce que la forme du langage s'adaptât au fond des sentiments, et que la familiarité des appellations traduisît manifestement le progrès de notre amitié.
nos lations j'avais tout ^'g
naturellement salué du nom de « Monsieur le Comte )) celui qu'au Palazzo Odeschalehi tout le monde, sauf sa parenté, appelait Il s'ignor Conte. Mais arriva bien vite le moment où il se plaignit. A cette forme cérémonieuse je dus substituer «Mon cher Comte ». Il ne tarda guère à ne pas être satisfait ; et, prenant occasion d'un bdlet que je lui avais écrit avec ce vocatif, il me répliqua qu'il ne recevrait plus une seule lettre de moi qui ne commençât par « Mon cher ami ». Cela répondait trop bien à ma propre tendance pour que je soulevasse ia moindre objection. Toutefois l'expression « mon cher ami » elle-même dut bientôt être remplacée par celle plus familière encore de « Wladimir ». Enfin, comme la princesse Odeschalchi et les membres de sa famille lui donnaient souvent son petit nom d'enfant, ayant fait, de Wladimir, Wlodimiro, et de Wladimiro, Miro, je dus adopter, moi aussi, ce diminutif. Je le fis d'autant plus volontiers que dans le latin
^--^^^ archaïque de Plante ou de Yarron Miro
M0F ■■cri- . ' ' •*'
signine J admire, et qu en vente
j'admirais autant que je l'aimais
cette âme pure, cet esprit délicat et
charmant, cette radieuse intelligence.
Si je laisse ainsi ma plume s'éteiidye
ï'mr
sur ces souvenirs, c'est qu'ils
me sont doux; c'est qu'ils remontent à vingt ans, et que mou vieux cœur tressaille encore à la mémoire de ce passé lointain ; c'est enfin qu'il était nécessaire de bien indiquer dès à présent pour la suite de ce récit, comment la Providence m'avait à cette époque mis en rapport avec le jeune comte Wladimir et comment je l'avais tendrement, j'allais presque dire passionnément affectionné, en ces jours évanouis de notre ardente jeunesse.
Je quittai Rome dans les premiers mois de 1862, avec la pensée d'y retourner à la fin de l'automne. Wladimir se réjouissait comme moi de cette espérance.
Mais peu de temps après ma rentrée à Paris, je fus menacé d'un malheur qui allait bouleverser tous nos projets. Mes yeux devinrent malades.
J'avais toujours joui d'une vue excellente. Je distinguais les objets à une immense distance; et, d'autre part, je lisais couramment tout manuscrit ou tout imprimé, quelque ténus qu'en fussent les caractères. Des nuits consacrés à l'étude ne m'avaient jamais causé la moindre fatigue. J'étais émerveillé, j'étais heureux de l'acuité et de la force de cette vue, si puissante et si nette. Aussi, ce fut pour moi une grande surprise et un cruel désenchantement lorsque, dans le courant de juin et de juillet 1862, je la sentis s'affaiblir peu à peu, s'appesantir aux travaux du soir et finir graduellement par me refuser tout service, au point que je dus cesser de lire et d'écrire. Sjrj'essayais d'ouvrir un livre, voilà qu'au bout de trois ou quatre lignes, quelquefois dès le premier regard, j'éprouvais dans la partie supérieure des yeux une telle lassitude, qu'il m'était absolument impossible de continuer. Je consultai plusieurs médecins et, entre autres, deux illustres spécialistes, M. Desmares
et M. Giraud-Teulon. L'un et l'autre constatèrent une hyperémie du nerf optique.
Les traitements qui me furent ordonnés n'eurent ï.ucun résultat satisfaisant. Après un régime ferrugineux et un repos assez suivi, je pus un jour, dans l'aprèsmidi, lire et écrire pendant une heure ou deux : mais, le lendemain, j'étais retombé. C'est alors que j'usai de remèdes locaux, de douches d'eau Iroide sur la prunelle, de ventouses à la nuque, dun système d'hvdrothérapie générale, de lotions alcooliques aux régions voisines de l'oeil. Soins inutiles! Si parfois, de loin en loin, j'obtenais un minime soulagement, :îela ne durait que quelques instants; et, en somme, mon mal prenait insensiblement cette physionomie chronique qui caractérise les infirmités incurables.
^les yeux étaient condamnés à l'inaction. On me prescrivit de les garantir de la lumière troj) vive et de la variété des couleurs. Je ne sortis plus qu'en me précautionnant de lunettes bleues, avec des gardes opaques sur le côté. Puis, toujours d'après le conseil des médecins, je quittai Pans pour la campagne et me retirai chez ma mère, au Coux, sur les bords de la Dordogne. Un enfant, dont j'avais fait mon secrétaire, me lisait les livres ou les journaux, et écrivait sous ma dictée.
Septembre était arrivé.
Il y avait environ trois mois que je me trouvais dans cet état, de plus en plus grave et inquiétant. J\Hais en *^ proie à d'immenses abattements dont je ne parlais à per-
sonne. Mes parents et mes amis avaient aussi de sérieuses appréhensions qu'ils s'efforçaient de ne me point laisser deviner : nous avions fini, moi comme eux et eux comme moi, par être à peu pris persuadés que ma , vue était perdue ; mais cliacun de nous tentait dt SS' donner un espoir qu'il n'avait plus lui-même, et
nous nous cachions nos mutuelles alarmes. Sauf en de rares moments d'illusion, comme en ont parfois les malades les plus désespérés, je ne comptais plus ni sur les ressources de la science ni sur les forces de la nature. L'amère conviction que rien ne me pourrait secourir m'avait envahi peu à peu. Je priais, mais je ne demandais jamais autre chose à Dieu (pie la résignation à l'épreuve qu'il m'envoyait. L'idée d'implorer de lui une intervention spéciale pour me guérir ne m'abordait même pas. Avec Biaise Pascal, j'étais du reste porté h croire que la période de ces manifestations exceptionnelles de la puissance divine était un cycle achevé; et souvent je me répétais ces vers attristés d'un poète aveugle de nos contrées :
Comme la prophétie et comme les oracles, Hélas! il est passé Iheureux temps des miracles. Christ ne dit plus aux morts : « Levez-vous et marchez! » Par lui les yeux éteints ne seront plus touchés'*'.
Mais, autour de moi et au-dessus de moi, un Bienfaiteur caché, semblable au Raphaël de Tobie, s'était p. is de pitié pour mes angoisses.
Wi
Avez-vous quelquefois réfléchi, cher :i^ lecteur, au rôle rempli par l'Ange Gardien dans les divers actes de notre vio.' ^
^^^j v^i^^^Çg
^'Àii'v.
lelle infatio-able sollic;-
Avec quc^ ^.
tude ce mystérieux compagnon ne nous suit-il pas, depuis le berceau jusqu'à la tombe, depuis le premier vagissement jusqu'au dernier soupir ! N'ayant ni le droit ni le pouvoir de violenter notre liberté, condition absolue de notre mérite, il concentre tous ses efforts à bien disposer la spontanéité de nos sentiments, à illuminer nos pensées, à nous détourner des mauvais sentiers, à nous montrer la vraie route que nous n'apercevioHs point, à susciter des occurrences qui y tournent nos pas.
Tantôt notre radieux Protecteur agit seul, directement et par luimême, faisant naître en nous une intuition soudaine, envoyant à notre cœur une heureuse inspiration, nous inclinant h écrire telle lettre, à dire telle parole, à accomplir telle démarche, qui semblent indifférentes en soi, mais dont il sait la portée future et qui sont le premier anneau de la chaîne de faits et de causes secondes, qui doit nous tirer de l'abîme. Tantôt, se sentant insuffisant, l'invisible frère de notre âme fait appel à d'autres Anges Gardiens, et tous ensemble concertent une sorte de plan de campagne, célestement élaboré, pour jjarvenir à la bienfaisante victoire qu'il médite de remporter. C'est alors que l'heureuse inspiration nous arrive par le conseil d'un ami , par un livre qu'on nous prête, par une rencontre imjDrévue, par la nécessité d'un voyage qui nous amène inopinément et contre toute prévision en tel lieu, à telle heure, chez telle personne dont l'influence fera, presque à coup sûr, pencher notre libre arbitre...
Et c'est ainsi que ces purs Esprits travaillent constamment en ce monde pour arrêter les envahissements du Mal, agrandir le domaine du Bien, suofoérer des résolutions fécondes, solliciter les volontés, et — quand les volontés résistent — préparer les conjonctures favorables, les incidents décisifs qui doivent enfin, par toute une série d'impulsions diverses et de voies indirectes, conduire, vers l'événement
■ÎJ
f général on particulier voulu de Dieu, le mortel
confié à leur garde.
Ce qui caractérise habituellement cette action des bons Anges, c'est qu'elle se cache avec soin sous des apparences toutes naturelles : jeu normal de la vie, cours fortuit des affaires, hasard des relations. Tout ce que ces divins Messagers accomplissent semble s'être fait de soi-même, tant ils touchent avec délicatesse aux ressorts qui nous déterminent. Tandis qu'ils sont partout et en tout, on ne les aperçoit en lien ni nulle part. Leur essence, supérieure à la nôtre, est invisible; leur bras puissant est impalpable ; leurs bienfaits immenses sont anonymes. Mêlées h notre humanité, ces milices du Seigneur gouvernent, pondèrent, disposent toutes choses, en silence et incognito.
Après coup cependant, et lorsque leur œuvre est achevée il advient parfois que l'harmonique déroulement des faits successifs, que l'étonnante concordance de tous les incidents vers le même but; que la minutieuse juxtaposition des circonstances ; que le choix extraordinaire de telles individualités pour instruments et pour moyens; que la rigoureuse précision de telles dates prédestinées; que mille particularités frappantes, dévoilent avec autant de certitude leur secrète intervention que les mouvements coordonnés d'une armée dénotent la présence des Officiers et du Général, que l'aspect d'une maison construite fait deviner la main des ouvriers et \ rend évident le plan de l'architecte.
Le rappel de
ces vérités , ^
peut-être peu connues ou trop oubliées, n'est point une digression vaine. C'est un flambeau que nous allumons, et qu avant de poursuivre notre route no:s mettons aux mains du lecteur pour l'éclairer et le guiderai
èyif^:,
Le moment maintenant est venu de parler d'un ami autre que Wladimir. Celui-là était mon compatriote, et notre étroite liaison remontait à l'enfance. Elle s'était formée au collège et avait traversé notre jeunesse.
Si ma vive affection paur ^Vladlmir en était à la période enthousiaste de tous les commencements et de toutes les aurores, mon amitié pour Charles de Freycinet (c'était son nom) était à l'heure du plein midi. De mes pensées et de mes sentiments, il n'ignorait rien; et je savais également tout ce qui se passait en lui. Il était le confident de mes peines et de mes joies : j'avais part à toutes les siennes. Nos intelligences, très différentes par leur nature, s'harmonisaient merveilleusement et se fécondaient lune par l'autre. Plus d une fois son cœur s'échauffa à ma parole : bien souvent mon esprit s'éclaira à ses entretiens. Que de soirées passées ensemble, assis face à face aux reflets du même foyer! Nous agitions tour à tour les divers problèmes, les problèmes redoutables qui depuis six mille ans préoccupent la race d'Adam, de sorte f[u il nous arrivait fré- -''' quemment d'oublier le sommeil et les heures, et que le jour,
faisant pâlir notre lampe, surprenait les deux amis •- sc^ s'entretenant encore des mystères de l'existence &W<
'^T^^'^J présente et de ceux de la vie future... -^î^M^
Bien que mes goûts me portassent à la re- j.''w<^ ^ Iraite et à la solitude et que ses ten- ~^ dances comme ses aptitudi^s
v?fC
t-sc; ^
"r kj^.
ri-:
tVf.if.
lentraînasscnt au milieu des hommes et do eurs grands intérêts, Charles ne pouvait comprendre que nous pussions jamais être séparés en notre destfnée et en nos voies; et, dans ses songes d'avenir, il nous rêvait toujours à côté Tun de 1 autre.
Les divergences d'idées, les changements de pays, les lointains voyages, les longues absences, le mariage, toutes les crises auxquelles succombent en mainte occasion les amitiés ordinaires, n'avaient en rien altéré la nôtre. Il était protestant et j'étais catholique. Il m'avait connu au collège ayant perdu la foi et il m'avait vu redevenir crovant dès m.i vingtième année. J'étais alors oarcon et il était marié : comme lui, sa femme était protestante. Sa demeure était à ■ Bordeaux où il était chef d'exploitation des chemins de fer du Midi; ihabitais tour à tour Paris ou le Périaord. Inoénieur de haut mérite et mathématicien distingué, il publiait des volumes hérissés de chiffres sur les pentes et les courbes des voies ferrées ou sur la métajjhvsiquc du haut calcul, tandis que j'étais invniciblcment attiré vers les études religieuses et littéraires... Mais ni le temps, ni l'espace, ni les diversités, ni les oppositions, ne touchaient ;i notre intimité ; et de loin comme de près, nous étions toujours les amis d autrefois.
Donc je lui écrivis du Coux, par rintermédiaire de mon petit secrétaire, quelques mots assez mélancoliques, dans lesquels je lui confiais mes angoisses et lui exprimais mes craintes de devenir tout à fait aveugle.
Eu ce moment, il était chez son père, à Négrepelisse, dans Tani-et-Garonne.
Sa réponse ne se fit pas attendre. Elle me parvint le 15 septembre et me surprit étrangement. Eu voici le texte :
yy'.^K:
Itl
(( lignes m'ont fait plaisir, « mais ainsi qne je t'ai déjà dit, il me tarde cf d'en voir de toji écriture. Ces jours derniers, en (( revenant de Cauterets, je suis passé à Lourdes près de Tarbes); j'y ai visité la célèbre Grotte : et « j'ai appris des choses si merveilleuses en fait de (( guérisons produites par ses eaux^ principalement (c pour les maladies d'yeux, que je t'engage très sé- « rieusement à en essayer. Si j'étais catholique, « croyant, comme toi, et si j'étais malade, je n'hésite- (( rais pas à courir cette chance. S'il est vrai que des « malades ont été subitement guéris, tu peux espérer « d'en grossir le nombre ; et si cela n'est pas -s rai, '( qu'est-ce que tu risques h en essayer? J'ajoute que (( j'ai un peu un intérêt personnel à cette expérience. '^'J^^ « Si elle réussissait, quel fait important pour moi à
(( enregistrer ! Je serais en présence d'un fait mira- '*'^ « culeux, ou tout au moins d'un événement dont le \ j
« témoin principal serait hors de toute suspicion... "fi*'*^
(c Adieu, cher ami, donne-moi de tes nouvelles et « arrange-toi pour nous voir bientôt.
« Ton vieil ami,
« C. DE Freycinet.
« Négrepelisso, ce 12 septembre 1862.
(( Il paraît, ajoutait-il en postce scriptum, qu'il n'est pas nécessaire d'aller à Lourdes même, « pour prendre cette eau, et « qu'on peut s'en faire envoyer. Tu (( n'as qu'à en demander au
« Curé de Lourdes, il t'en « expédiera. Il faut préalablement ac- « complir certaines dévotions, que je ne sauce rais t'indiquer; mais le Curé de Lourdes te « renseignera. Prie-le aussi de t'envoyer une « petite brochure à 1 franc, du vicaire général « de Tarbes, qui relate les faits miraculeux les « mieux constatés, w
Cette lettre de mon ami était vraiment faite pour m'étonner. Charles de Freycinet était un esprit net, positif, mathématique, très élevé par sa nature, mais en même temps très peu porté aux illusions du fanatisme; avec cela, protestant... Un conseil comme celui qu'il me donnait, un tel conseil venant de lui me jeta dans la stupéfaction.
Je résolus pourtant de ne pas le suivre.
« Il me semble, » lui répondis-je (toujours par la plume de mon secrétaire), « il « me semble que je vais aujourd'hui un peu « moins mal. Si ce moins mal devient un « mieux, et si ce mieux se continue, je n'au- « rai pas besoin de recourir pour cette fois (( au remède extraordinaire que tu me con- (( seilles, et pour le([uel d'ailleurs je n'ai « point peut-être la foi nécessaire, »
FV-î
'Il
Mi
II faut qu'ici je confesse, non sans rougir, les secrets motifs de ma résistance.
La lettre de Freycinet avait produit en moi une impression plus grande que je ne voulais en convenir.
L'appel fait par lui aux logiques
consequences de mes croyaii-
\ ces catholiques avait éveillé en ma raison des
réflexions et des arguments qui ébranlaient mon scepticisme et é c a r taientpeu à peu de
mon esprit les
idées de Pascal au suj(
des miracles contemp
rains. — « Pourquoi, en effet, me de-
mandais-je, le bras de Dieu se refuserait-il
à opérer aujourd'hui ce qu'il opérait jadis? La force du
Très-Haut est-elle affaiblie, ou son cœur est-il devenu moins
compatissant aux douleurs des humains? Au dire de Pascal, les
nations païennes avaient besoin de cette preuve... Est-elle donc
moins nécessaire, présentement, à ces immenses multitudes qui se
précipitent dans les ténèbres de l'impiété? »
Mes pensées s'étaient donc profondément modifiées sous l'empire de ces considérations qu'une voix intérieure me répétait ,/' constamment.
fc,;
-'V=^>^^-±^^:^Erz:^
y AI
Aussi, quoi que je pusse alléguer pour prétexte, la foi ne m e manquait point ou plutôt ne m e ni a n q u a i t plus; et, sans savoir ce que c'était que la Grotte et la Source de Lourdes autre- ^,
ment que pai' les impertinences de —^ uelques journaux antichrétiens, je comprenais que là, comme
en maint autre endroit, la puissance de Dieu pouvait se manifester par des guérisons. Bien plus : après avoir souvent commenté en moimême la surprenante lettre de mon ami, il m'était venu je ne sais quel mystérieux pressentiment que, si j'avais recours à cette eau (que 1 on rfssuralt avoir jailli à la suite d'une xVpparition de la sainte Vierge), je serais guéri. Mais je redoutais, je l'avoue, la responsabilité d'une
grâce si exception - ' nelle. — « Si
la médecine ordinaire réussit
enfin à te guérir, me disais-je, tu seras entièrement quitte, après avoir payé le Docteur; tu te trouveras, en un mot, dans les mêmes conditions que tout le monde. Mais, si Dieu te délivre par un miracle, par une intervention directe et personnelle, ce sera pour toi une bien autre affaire, et tu seras obliffé d'amender sérieusement ta vie et de devenir un saint... Ah ! cela n'est pas possible ! »
Et mon misérable cœur, redoutant sa faiblesse, se refusait à la ofràce de Dieu.
Voilà pourquoi, voilà comment je me roidissais contre le conseil de m'adresser au Ciel et d'implorer un miracle, contre le conseil que la Providence, toujours profonde dans ses voies, m'envoyait par un protestant, par un hérétique en dehors de l'Eglise. Mais je m'agitais et résistais vainement. J'entendais en moi je ne sais quel secret avertissement qui faisait entrer en mon âme cette persuasion que la science des hommes serait inhabile à me guérir, et que le Maître si souvent offensé par moi voulait lui-même me rendre la vue, et, me gratifiant ainsi d'une vie nouvelle, expérimenter Si je la saurais mieux employer.
Mon état demeurait a peu près stationnairc ou même s'aggravait.
Je parlais tout à l'heure des bons Anges et de leur céleste diplomatie pour susciter et préparer de longue main les occurrences et rencontres qui sont destinées à triompher des volontés rebelles et des obstinations persistantes. La lettre de Freycinet n'ayant pu me déterminer, ils avaient à me conduire au lieu lointain, et à Iheure précise, où devait être dressé le céleste piège.
Regardons-les agir. Etaient-ils cette fois désireux de se faire deviner un jour et, pour ainsi dire, de signer leur œuvre ? — Peut-être. . .
çr^
Les intimités les plus portées à la causerie lorsque l'on est l'un près de lautre, les amitiés les plus communicatives sont parfois paresseuses dans leur correspondance. Depuis le commencement de ma maladie, j'avais négligé de faire ^YIadimir. 11 me répugnait d'emprunter, os entretiens, le secours d'une plume ère... Ce fut donc lui qui m'adressa ectueuses plaintes sur mon long siqu'il ne parvenait point à s'expliquer.
re,queje reçus huitjours après celle de net, était datée des eaux d'AUemao^ne, t allé suivre un traitement. Ne me point malade et ignorant que je en Périgord, il exprimait toute son
resse de me revoir en traver- % sant Paris lors de son retour en Italie, retour dontilnemefixaitpas l'époque, mais ^*
NOTRE-DAME DE LOURDES
êê>'^
^^to
kV*,
-Tp-îv''
que je présumais devoir^
s'ofTectucr au commencement de novend:)re.
J'ai raconté plus haut à quel point j'avais été charmé par ce jeune Slave : j'ai raconté à quel point je l'aimais . D( sorte que, bien que le Coux soit s^paié de Paris par environ cent quarante lieues, dont une grande partie se faisait aloi s en voiture, je résolus de franchir cetie longue distance pour avoir le bonheur de lui serrer la main et de l'embrasser cordialement h son passage dans ma patrie.
iNIa réponse fut à la fois pour lui une joie et une tristesse : — une joie, car l'espérance de nous retrouver lui dilatait le cœur; — une tristesse, car, sans que j'eusse insisté sur mon état ni parlé de sa gravité^ par crainte de l'affliger, la nécessité où j'étais de recourir à la main d'autrui lui donnait mille Vli craintes.
« Mon cher ami, m'écrivit-il « avec inquiétude, qu'açez- ^ ({ vous donc aux yeux? ... C est « désolant, puisque cela vous « empêche même d'écrire. Est-ce j§%C, hl^ ce la uicme cliose pour lire?...
« Vous ne sauriez croire combien « je suis heureux de l'idée ^ que « Je vous reverrai ! et cela (( bientôt : puisque je « serai à Paris vers le « 25 septembre el (c c[ue j'y reste-
rai une
t^iy
i^At
vA\\
Jt'
\jrcU
« dizaine de jours, mais je ne puis préci- (( ser davantage.
« Je suis'aussi bien souffrant depuis plus de quinze « jours. J ai des maux de tète d'une violence « épouvantable, ce qui lait que je ne suis bon à ^*^vs « rien. Je vous embrasse et me recommande « avec tout ce que j'ai de cher en ce monde à vos (c bonnes prières. Quant à celles que je vous des- (( tine, ce ne sont pas les moins chaudes. — Que « Dieu nous garde ! — \V. w
Par suite des lenteurs de la poste en ces temps-là, cette lettre, partie de Baden-Baden le 20 septembre, ne me parvint que le 24 ou le 25, c'est-à-dire au moment où Wladimir était déjà sans doute à Paris. illle jeta un certain trouble dans mes projets.
Ayant toujours compté cpi'il passerait tout le mois doctobre à sa station thermale, j'avais cru pouvoir disposer encore de cinq ou six semaines, tandis que, si je voulais le voir, il me fallait partir à peu près immédiatement, au grand dommage de diverses affaires de famille, assez graves, qui me retenaient en Périgord... En toute autre circonstance, je n'eusse point hésité à rester; mais ma tendre amitié pour mon cher
Wladimir fut plus forte que toute
autre considération. Je 1 informai
donc que je surmonterais tous
ces obstacles personnels, ne lui demandant que quatre ou cinq jours, pour pourvoir aux choses ^ les plu