DU 2 OCTOBRE
J'arrivai à Paris par le train-poste, vers quatre heures et demie du matin.
La date était celle du 2 octobre 1862.
C'était la fête des saints Anges Gardiens. Je n'y faisais nulle attention ; et j'étais loin, en vérité, de songer à ces invisibles Esprist
Mais, bien que j'eusse le tort de les oublier, ils se souvenaient de moi cependant. En ce jour où l'Eglise les honore et les invoque spécialement, ils ^' réglèrent chacun de mes pas et les pas de ceux que Dieu voulait employer à ses desseins de miséricorde.
Et si je viens de relever, aNCC une précision qui doit sembler si mi nutieuse et presque ])uérile, ces diverses particulaiités; si j'ai montré mou amitié pour le jeune comte Polonais et notre mutuel désir
de nous r e ^ o i r ^^ comme Fiuiique cause de /non
voyage; si j ai cité ses lettres;
je
continue encore durant quelques instants cette analyse infinitésimale, c'est que tous ces détails étaient les fils cachés et imperceptibles que faisaient mouvoir les Messagers Divins, pour m'amener infailliblement vers le but qu'ils avaient déterminé.
^lon long- trajet en diligence, suivi d'une pénible nuit en chemin de fer, m'avait brisé. Parvenu à mon domicile, rue de Seine, je me couchai aussitôt et ne m'éveillai qu'au coup de midi. Ce x fut alors seulement que j'aperçus sur la cheminée un billet de Wladimir, qui m'attendait chez moi depuis deux ou trois jours. Il était conçu en ces termes :
« Mon cher ami, me disait-il, j'ai « reçu votre lettre si tard le samedi, qu'il m'a « été impossible ^ « de vous écrire au « Coux. Je m'empresse par conséquent « vous envoyer mon « de recon-
tl'
►sv'-
(( naissance « ment. Mille fois « décidé à arriver pi « écris pas plus Ion ( que je suis à neuf ( matin de votre arri^ :( prie pour vous.
« Hôtel Rastadt, i
Je m'habillai en hâte. Je déjeunai en cinq minutes ; et, m'élançant dans une voiture de place, je courus, en pressant le cocher, rue Neuve- Saint-Augustin, espérant que Wladimir y serait encore et que je le trouverais à l'issue de son repas.
Je me heurtai à une déception. N'ayant aucunement de mes nouvelles, ne m'ayant point vu venir de toute la matinée, il en avait conclu que j'étais encore en Périgord ou en route, et était sorti vers une heure, après m'avoir vainement attendu jusque-là.
On ne supposait pas qu'il dût reparaître is l'hôtel avant la nuit. Il avait coutume, me dit-on, de demeurer dehors toute la journée, dînait en ville et y passait la soirée. Cela ne me surprit point. Le jeune comte connaissait toute la colonie polonaise de Paris, et je comprenais qu'il devait, très probablement, s'exténuer en visites et en courses multiples. Je laissai donc ma carte avec quelques mots et me dirigeai vers les Boulevards. Il était environ une heure et demie.
A peine avais-je quitté l'hôtel Rastadt que Wladimir y rentra, contrairement à son habitude, après une courte promenade.
Il avait pensé que je pourrais bien, sans avoir eu le temps de le lui mander,
être arme à Paris par un train du matin ; et il était revenu, clans la vague espérance de me rencontrer.
Désolé de m'avoir manqué, il s'empressa, sans perdre une seconde, de m'écrire aussitôt les liones troublées que voici, lignes tracées aACC tant de précipitation que quelques lettres res- ^z^^ tèrent ça et là dans la plume. Cette petite missive, en apparence si totalement insignifiante, était appelée à devenir, bien des années après, un document historique. Et c'est à ce titre que nous la reproduisons par la photogravure, en la faisant précéder du texte impiimé, pour aider nos lecteurs à déchiffrer le manuscrit.
« Paris ce 2.
« Cher ami, « Quel guignon ! Paris me rend (ou, je ne sais y suffire. Je vous « embrasse, ce qui est la seule preuve contraire au manque de sens « commun.
« Je vous attends à une heure et demie, demain. — Si vous ne « le pouviez pas, alors après-demain neuf heures du matin, n est-
« ce pas ?
« De as nobisciitii .
« 44, iiic Xi'uvc Siiinl-Aiigiistin. RastadU »
Cet autographe hàtif, où la signature même était oubliée, était simplement daté ainsi : Paris, ce 2, et ne portait ni l'indication du mois, ni celle de I année.
jNIais comme dans le dessein providentiel cette indi- -' cation authentique était nécessaire et devait avoir son im-
if
joite
portance, voici que, dans cette chambre d'hôtel, ï^ il lut impossible à Wladimir de découvrir une seule enveloppe. Il se trouva donc obligé de plier sa lettre à l'ancienne manière, de façon cjue la poste (comme on le voit dans le fac-similé ci-contre) pût apposer ofiiciellement, sur le papier même de la lettre, son timbre irrécusable, attestant le lieu, attestant l'année, attestant le jour, attestant l'heure : Paris; — 5*^ levée-, — 2 octobre 62.
a 5* levée de la Poste de Paris comprend les lettres jetées à la après 1 h. 1/2 et avant 3 h. 1/2.
Donc, c'était le 2 octobre 1862, en la fête des Saints Anges Gardiens. Sur toute la surface du monde chrétien, l'Église catholique, dans son admirable Liturgie, avait renouvelé, durant le Saint-Sacrifice, cette promesse des livres sacrés : « Le Seigneur Dieu prononce ceci : « J'enverrai mon Ange qui « marchera devant toi, qui aura charge de te garder en ton chemin et qui « te conduira au lieu même que J'ai préparé ^^. » — A mon insu, cette prophétique parole se réalisait pour moi en ce moment.
Wladimir écrivait la lettre que nous venons de re])roduire, je longeais d'un pas mélancolique les grands Boulevards, m'ache- , , minant \ ers la Madeleine. Me ^^^^^^ ^ voyant toute une longue g) "^ après-midi à dépenser, l'idée se présenta tout à coup à mon esprit d'aller m'in-
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former si mon ami Freycinct ne serait point en ce moment à Paris. Je me dirigeai donc, en suivant les quais, vers le quartier du Gros-Caillou, où demeurait sa sœur.
Freycinet était justement arrivé le salon lorsque je fus introduit.
Le premier mot lut pour s'informer de mes yeux. ^C^
— Hélas ! mes veux sont toujours dans la même situation, et je commence à craiudre qu ils ne soient à jamais perdus. f^
— Mais pourquoi n'essayes-tu pas de mon remède? me dit mon ami. Je ne sais quoi me donne respérance que tu guérirais.
— Bah! lui répondisje, je t'avouerai que, sans nier précisément et sans être hostile, je n ai pas grande foi en toutes ces eaux de ISIiracles et en ces prétendues Apparitions. Tout cela est possible et je n'y répugnepoint; mais ne lavant point examiné, je ne l'affirme ni ne le conteste : c'est en dehors de moi. En somme, je n ai pas vie de recourir au mo que tu me proposes.
— Tu n'as pas do jections valables, me réplicpia - t-il.
D'après tes -i p r i n c i p c s
la veille ou le matin et se trouvait dans
religieux, tu dois croire et tu crois en effet à la possibilité de ces choses-là. Pourquoi donc ne tenterais-tu pas l'expérience? Qu'est-ce qu'il t'en coûte? Cela ne peut en tout cas te faire aucun mal, attendu que c'est de l'eau naturelle, de l'eau qui est chimiquement composée comme de l'eau ordinaire. X'es-tu pas déjà frappé qn un tel recours à la sainte Vierge te soit conseillé, et avec cette insistance, par un protestant? Je te le déclare à l'avance : si tu es guéri, ce sera là, contre moi, un terrible argument.
La sœur de Freycinet, fervente catholique, joignit ses instances aux siennes. J'étais poussé dans mes derniers retranchements.
Eh bien! leur dis-je alors, je vais vous dévoiler franchementtoutc la vérité et vous
vers, des faiblesses , mille misères .
qui tiennent, hélas! auxfibreslesplus vivantes et les plus sensibles de ma fragile nature.
Or, un miracle comme celui dont je pourrais être l'objet m'imposerait l'obligation de tout sacrifier et de devenir un saint; ce serait une responsabilité terrible, et je suis si lâche qu'elle me fait trembler. Avec un médecin, j'en serai quitte pour un peu d'argent: mais si Dieu me guérit, que va-t-il exiger de moi? C'est odieux, n'est-ce pas? Telle est pourtant la triste pusillanimité de mon cœur. Vous supposiez ma foi chancelante? vous vous imaginiez que je craignais de voir le Miracle ne pas réussir ? Détrompezvous : j ai peur qu'il réussisse!
Mon ami chercha à me convaincre que je m'exagérais d'un côté la responsabilité dont je parlais, et; que je la diminuais .^ de l'autre. ^
^^r"^^ — Tu n'es pas moins obligé maintenant à la vertu que tu ne le serais à la suite de l'événement miraculeux, me disait-il. Et
^ d'ailleurs, quand même ta guérisoii se ferait par
les mains dun médecin, ce serait tout aussi bien une grâce de Dieu, et alors tes scrupules auraient les mêmes raisons d'élever la voix contre tes fadjlesses ou tes passions.
Tout cela ne me semblait point parfaitement juste ; et Freycinet se rendait probablement compte que son raisonne ment n'était que spécieux : mais il voulait, autant que possible, calmer les appréhensions que je ressentais si vivement et me décider à suivre l'avis qu'il me donnait, sauf ensuite à me rappeler lui-même cette grave responsabilité sur laquelle il s'efforçait alors de me rassurer.
Ce fut inutilement que je tentai encore de me débattre contre la pression dont j'étais l'objet. Je finis, de guerre lasse, par céder.
— Dès que j'aurai un secrétaire, dis-je à Freycinet, j'écrirai à Lourdes. Je suis arrivé d aujourd'hui seulement, et je n'ai pas encore eu le temps d'en chercher un. ^.
— Mais je t'en servirai! sécria mon ami.
— Eh bien! soit; demain nous déjeunerons ensemble au café de Foy; je te dicterai une lettre après déjeuner.
— Pourquoi pas tout de suite? répliqua-t-il. Nous gaofnons un jour.
Il y avait sur une table du papier et de l'encre. Freycinet prit la plume.
— Eh bien! dit-il. je técoute. Et dabord, quel jour sommes-nous .'
— Le 2 octobre, répondis-je.
Le 2 octobre 1862, fête des Anges Gardiens! — Il entrait dans l'économie du céleste plan que cette
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lettre que nous allions adresser au Curé de Lourdes portât identiquement la même date que la lettre de Wladimir, pliotoo-raphiëe plus haut... Pourquoi?
Je me mis donc à dicter et Freycinet écrivit:
« Paris, 2 octobre 18G2.
« Monsieur le Curé,
« L'eau de Lourdes fait des miracles, et vous ne serez
« point surpris que je vienne lui en demander un de plus.
« Depuis deux ou trois mois ma vue s'est excessivement
« affaiblie, je ne sais par quelle cause, je suppose pour-
« tant que c'est par suite de vives préoccupations d'àme
« et d'esprit. Il m'est devenu impossible de lire ou d'écrire
« sans éprouver dès les premières lioucs une insurmontable
« fatigue qui m'empêche de continuer. J'ai consulté à Paris les
« spécialistes les plus éminents, M. le docteur Desmares et
« M. Giraud-Teulon; leurs remèdes ne m'ont rien fait et parfois
« même il me semble qu'ils ont aggravé le mal.
« C'est dans cet état que je viens, Monsieur le Curé, vous prier « de m'envoyer le plus tôt possible la quantité d'eau de la grotte « de Lourdes que vous jugerez nécessaire pour ma maladie. Je me « prépare à en faire usage dans les dispositons où Dieu veut que (c nous soyons pour obtenir une si grande faveur; et je souhaite « que cette eau privilégiée, en me rendant l'usage de mes yeux, « guérisse aussi plus d'un aveuglement de mon âme que je déplore « sans y pouvoir porter remède.
« Je vous serai reconnaissant, en me faisant cet envoi, d'y « joindre la brochure publiée par l'Évêché de Tarbes et de « m'indiquer le montant des frais que vous aurez faits pour
« moi ( t (loiil |( \ oiis ( ii\ ( 1-
c( rai le remboursement par le retour « du courrier.
« Veuillez agréer, Monsieur le Curé, avec mes remerciements « anticipés l'assurance de mes sentiments très respectueux.
— Et maintenant, sécria Freycinet, la lettre est laite! Tu n'as plus qu'à la signer.
Je pris la plume et traçai mon nom et mon adresse :
« Henri Lasserre,
« rue de Seine, 95, à Paris. »
On peut voir, aux pages suivantes, reproduit par la photogravure, le fac-similé de cette pièce qui établit avec une si irrécusable authenticité le triste état où j'étais réduit.
Cette lettre, écrite par Freycinet et signée par moi, fut portée à la poste immédiatement ^^
Ainsi se termina la journée du 2 octobre 1862, et la mystérieuse fête des Auges Gardiens. Ils avaient atteint leur but, qui était de me remettre directement aux mains de Notre-Dame de Lourdes.
Le lendemain, Freycinet vint chez moi.
Mon cher Lasserre, me dit-il, puisque le sort en est jeté et que tu tentes décidément d'obtenir un miracle, il l'aut te placer dans les conditions requises, sans quoi l'expérience serait vaine. Fais donc les prières nécessaires; confesse-toi; mets ton àme dans un état convenable; accomplis les dévotions que ta religion t'ordonne. Ceci, tu le comprends, est d'une nécessité primordiale.
— Tu es incontestablement dans le vrai, lui répondis-je, et je ne puis ([ue me ranger à ton avis. Mais il
vraiment convenir qne tu es un singulier protestant. Ces •s-ci, tu me prêchais la foi : anjonrcriiui tu me prêches les '^^ >^^ pratiques religieuses. Les rôles sont étrangement intervertis, et qui nous entendrait, toi, le protestant, f, moi, le catholique, serait fort étonné ; et
je ne puis, hélas! me le dissimuler, l'impression produite ne serait pas à mon avantage !
— Je suis un homme de science, me repartit Freycinet. Et puisque nous essayons une expérience, je veux que nous en observions riofoureusement toutes les données. Je raisonne comme si je faisais de la physique ou de la chimie.
A ma honte, je le déclare, je ne me préparai point comme me le conseillait avec tant de sagesse mon judicieux ami. Je traversais une crise morale et j'étais dans une très mauvaise disposition d'àme : ma nature était profondément aoitée, troublée et inclinée au mal.
Et cependant je reconnaissais la nécessité d'aller me jeter aux pieds du prêtre ! Mais, n'ayant point commis de ces fautes matérielles et brutales contre lesquelles on réagit soudain, je différais de jour en jour. L'homme est plus rebelle au sacrement pendant la tentation, que lorsque la faute commise est venue l'abattre et l'humilier.
C'est qu'il est' plus difficile de com battre et de résister, q mander grâce après l; Qui ne l'a éprouvé?...
MOTRE-DAME DE LOURDES ,1 25
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K.fcx
Je me partageais entre Wladimir et Freycinet. Toutefois, bien que j'eusse fait pour le premier le voyage de Paris, c'est le second que je vis davantao-e. Wladimir, en effet, était malheureusement absorbé, à sa grande contrariété et à la mienne, par les obligations et devoirs que lui créaient les exigences sociales.
— Mon très cher (c'était son expression habituelle avec moi), mon très cher, me disaitil, je suis comme saint Paul : je ne fais pas ce que j'aime et je fais ce que je déteste. Ce que, j'aimerais, en effet, ce serait de passer tout mon temps avec vous, de goûter un peu les charmes de l'intimité; voilà que je prodigue et dissipe la plupart mes heures avec je ne sais combien d'indifférents dont un certain nombre déverse sur moi un ennui mortel.
— Ce sont là les plaisirs du monde, lui répondis-je un jour en riant : d'après mon ami Freycinet, « ces plaisirs -^ consistent généralement à aller s'ennuyer chez les gens qu'on enn
— Qu'est-ce que c'est Freycinet ?
— C'est un homme beaucoup d'esprit. Il en cent fois plus que moi presque autant que voui Intelligence vive et nette cœur excellent et en quête de la vérité.
— En qucte
do la vérité? il ne la possède donc point?
— Pas tout à fait, mais il la cherche. Il est protestant ou plutôt simple philosophe. '' Voulez-vous que je vous le fasse connaître? Ou je me trompe fort sur vos deux natures, ou vous seriez charmés l'un de l'autre.
— Impossible, mon très cher! Je ne fais que traverser Paris et j'y ploie sous le faix des relations. Si votre ami est tel que vous me le dites, je ne gagnerais à faire sa connaissance qu'un regret de plus en vous quittant... « Vovons, mon très cher, reprenait AVladimir, ne pourriez-vous donc venir à Rome, malgré la triste situation de votre vue? Vous y trouveriez aisément un secrétaire.
— Hélas! mon cher Miro, combien je le désirerais, et
combien je voudrais recommencer notre délicieuse vie de
l'hiver dernier! Mais ce vœu n'est, hélas! qu'un beau rêve !...
Oui, un rêve! à moins d'un miracle que je me décide à
solliciter de la sainte Vierge, sur le conseil de mon ami Frey-
cinet.
— Comment! mais vous disiez qu'il était protestant?
— 11 lest, en effet.
— Et il vous donne un semblable conseil?
— Assurément.
Et je lui racontai la tentative que j'allais faire, me recommandant à ses prières ferventes.
Mais Wladimir n'ignorait point que les miracles sont rares ;
et, malgré sa haute piété et sa foi vive, il ne parut point
faire arand fond sur ce recours a Notre-Dame de Lourdes.
Les Apparitions de Marie a la Grotte de Massabielle,
Je -^
et les guérisons miraculeuses déjà obtenues, n'avaient point eu, d'ailleurs, ce retentissement universel qui, depuis lors, a propagé dans tout l'univers l'espérance en ce ^ nom beni. Aucun pèlerinage
fe
navait encore lépoiulii à la voix de Notre-Dame de Lourdes, appelant des processions. Les pieuses phalanges qui accourent aujourd'hui vers la célèbre Source ne devaient s'ébranler que quelques années plus tard.