SOLESMES
Le lendemain et le surlendemain du Miracle, j'avais continué de me frotter les yeux avec de l'eau de Lourdes, en exprimant par quelque prière vocale mon sentiment de reconnaissance. Mais peu à peu je considérai rexcellent état de ma vue comme un fait acquis, comme un bénéfice net à mon avoir et qui ne demandait plus ni remerciements prolongés, ni oraisons indéfinies. M'étant confessé, ayant communié, je ne tardai pas h me regarder comme quitte et à rentrer dans la tiédeur de ma vie habituelle... En possession de la plénitude du bienfait, je commençais, hélas! à devenir ino-rat envers le Bienfaiteur.
Cinq jours après ma guérison,le
15 octobre, j'allai pendant raprès-midi,
faire une assez longue visite. Or il advint que
dans rentraînement d'une conversation très animée,
il me monta du lond du cœur comme une fumée
mauvaise, et que j'eus la tentation de dire des
choses que mon devoir m'ordonnait de taire
absolument.
En ce moment la grâce si merveilleuse que Dieu m'avait accordée si récemment se présenta à mon souvenir : « jMallieureux! pensai-je, iras-tu maintenant offenser Dieu de jDropos délibéré? ))
Une lutte s'engagea dans mon àme frémissante, tandis que je continuais de causer, une lutte secrele et terrible. Le Bien et le Mal me sollicitaient, chacun de son côté, avec une égale instance. A propos de quelques mots h prononcer ou à taire se livrait en moi-même un invisible et acharné combat entre les Phalanges célestes et les infernales Légions. Ainsi parfois nous voyons, dans le récit des historiens, deux irréconciliables armées concentrer tous leurs clforts pour se disputer une grange à moitié démolie, une colline aride ou un bouquet d'arbres, et le sort de deux vastes nations se décider par la défaite ou le triomphe sur ce point en apparence si restreint, si secondaire et si miséralde. Dans je ne sais plus quelle capitale bataille de Napoléon où se jouait sa destinée, tout dépendait de 1 assaut d'un moulin occupé par les ennemis. Leur laisser ce moulin, c'était perdre l'empire. Faire la conquête de ce moulin, c était faire celle du monde. '
Tel était le formidable débat dont mon àme était alors le théâtre.
Pour cette parole à prononcer ou à refouler,
toutes les puissances du ciel et de l'enfer
étaient aux prises dans le champ clos de mon
cœur. Et ma volonté, maîtresse d'elle-même et maîtresse
de tout, ma volonté, indépendante et tranquille au milieu
de ma conscience que Dieu armait contre moi, et de ma
passion que le démon faisait bouillonner, ma volonté, libre
calme, pouvait adjuger la victoire à son gré.
ictoire, je la donnai à ma j)assion, et j'eus l'indignité de
Dieu. Je parlai.
La lutte avait duré longtemps. Ma faute ne fut donc point le résultat d'une surprise, d'un mouvement subit et irréfléchi. Elle fut commise froidement et de propos délibéré. En la faisant, j'en mesurais toute la gravité. Ma'isje i'oulais la faire.
Le Miracle de ma guérison, auquel la Providence lui avait fait prendre une
part si directe, ne de la portée Je regrette
pouvait que frapper singulièrement un homme d'esprit de Freycinet.
que des raisons de discrétion et de haute convenance m'empêchent de m'arrêter et de faire une halte dans mon récit pour contempler un instant dans mon souvenir cet ami de ma jeunesse, méditant sur le fait extraordinaire qui s'était
accompli sous ses yeux... Je regrette crètre obligé de me borner h ma propre histoire.
Cependant je dois rétablir dans ses proportions vraies un incident divulgué depuis cette époque et raconté par les journaux avec de grandes inexactitudes.
Peu de jours après révénement miraculeux dont j'avais été l'objet, Freycinet eut le désir de règle monastique n'autorisant point à
connaîtreunReligieuxémi- '^>0' recevoir les femmes dans l'enceinte de nent dont je l'avais souvent la clôture. Mais dom Guéranger ne
entretenu : l'illustre dom ^^ voulut pas permettre qu'ils des-
^ cendissent dans un loofis merce-
Guéranger, abbé de Soles mes. A plusieurs reprises, j'avais été, pendant des semaines et des mois, l'hôte des Bénédictins, et le R. P. Abbé m'honorait d une affection paternelle. Je fus tout heureux d avoir h lui conduire et à lui présenter M. et Mme Freycinet.
Nous quittâmes Paris le mercredi soir 15 octobre.
11 y a, parmi les bâtiments de l'abbaye de Solesmes, une tour réservée aux visiteurs et dans laquelle j'habitais durant mes séjours chez les Bénédictin:
On m'y installa dans m; chambre accoutumée, ()uant il mes amis, ils ne pouvaient, commemoi,lo-
naire. Il leur donna 1 hospitalité
dans une maison extérieure qui
dépendait de son monastère.
Chaque jour, d'après ses ordres,
on leur apportait leur repas.
Le Père Abbé eut avec eux de
longs entretiens. Il fut charmé par
eux et les charma. L'élévation
d'idées, la science prodigieuse,
l'aimable simplicité et la bonne
grâce de ce Moine, si austère à
lui-même, si strict, disait-on, et
si inflexible en son orthodoxie,
produisaient sur Freycinet un
étonnement admiratif. Maloré le
portrait que je lui eu avais -^ fait, il s'était attendu quand même à trouver en dom Guéranger un rigoriste quelque peu dur,
gerdansla ^tlv/>v f^^É^ Tour, la ^J^-^^^r- ;^-^^^'-'^
En acceptant 1 hospitalité du Monastère, mon ami protestant avait naturellement pris parti du régime et s'attendait à vivre dumt son séjour, sinon dans toutes les obserinces de cette moderne Thébaïde, du moins iprès les préceptes catholiques relatifs à tinence des viandes en certains jours déterminés. Or, dès le lendemain de son arrivée, au déjeuner du vendredi, il vit déposer un poulet rôti sur la table... Dom Guéranger étant entré sur la fin du repas, Freycinet lui témoigna combien l'avait surpiis, ^u le lieu où il était, un tel mets en un tel jour.
Les commandements de l'Eglise, n'obligent que ceux qui sont dans
l'Eglise, leur répondit le vieillard avec un doux sourire; et, en devenant mes hôtes, vous n'avez pas cessé d'être chez vous. Aussi ai-je donné pour votre ' ordinaire les ordres que vous eussiez donnés vous-même dans
votre propre maison
Quelles furent, à Solesmes, les impressions de Freycinet? Quelles pensées agitèrent son esprit durant ses intimes causeries avec le vieux moine Bénédictin? Comment n'allat-il pas plus avant dans le chemin où Dieu me semblait le conduire? Que se passa-t-il dans le fond de / son âme? C'est son secret inviolable, et le secret de Dieu. Ce que j'en puis savoir, je n'ai point reçu le droit de le dire.
Lorsque mes amis quittèrent la maison des Religieux pour reprendre le chemin de Bordeaux, dom Guéranger murmura cette parole : "^-^a^ — Splritus jlat iibi çu/t ! Il faut prier et savoir attendre. Retournons un peu en arrière.
C'était précisément dans l'après-midi qui avait précédé mon départ de Paris pour notre voyage de Solesmes que j'avais commis la faute dont j'ai parlé plus haut... La pointe du remords n'avait pas tardé à s'enfoncer dans mon cœur, et ma conscience troublée se préparait à confesser ma faiblesse au vénéré Père des Bénédictins, lorsque, tnéveillant après un sommeil de quelques heures que j'avais pris en arrivant, je me sentis envahi brusc[uement sous l'arcade sourciliêre et à l'axe des paupières par cette pesanteur bien connue ^qui avait été lun des symptômes de la maladie redoutable dont Notre-Dame de Lourdes m avait ouéri six jours auparavant.
Ce n'était point ma maladie elle-même, car ma vu( demeura claire et nette et ne fut atteinte en aucuiu sorte, mais cette lourdeur permanente était comme un avertissement, comme une menace, comme la main de Dieu étendue sur moi e^ prête à Irapper : c était un signe du ciel qui me disait : « Prends garde ! »
Je fus épouvanté; mais je pensai ' '
à ma faute, à ma lâcheté, h mon ingratitude, et je ne me mépris point sur la cause de ce qui m'advenait.
« — Mon bon ami, me dis-je en moi-même, et me servant d'une expression familière, mon bon ami, tu ne l'as pas volé. »
Tondis que j'étais dans cet état, et comme mes amis Freycinet venaient de quitter 1 Abbaye où je prolongeai mon séjour d'une semaine environ, je reçus une lettre du R. P. Gratry.., Ayant appris la surnaturelle guérison dont j'avais été l'objet, il m'écrivait tout ému pour s'informer si cet événement était vrai et pour m'en demander les diverses circonstances. Sa lettre était datée de Tours. .Je lui répondis en lui relatant h grands traits tout ce qui m'était arrivé : — le Miracle qui marquait la toute-puissante miséricorde de Notre-Dame de Lourdes; — mon promjit oubli du bienfait; — la faute dont je m'étais rendu coupable, et la menace de châtiment qui manifestait que le Dieu bon est aussi le Dieu juste.
« Toutefois, ajoutais-jc, ce n'est qu'une menace qui « n'a touché en rien ii la réalité et à la plénitude de ma guérison « miraculeuse. Je continue en effet de pouvoir lire ou éciire des « heures entières sans nul effort, sans nulle difficulté, sans nulle « fatigue, tout aussi bien h la lumière d une lampe qu'à la (( lumière naturelle du jour. Seulement, j'ai maintenant à la « partie supérieure de la paupière comme une lourdeur morne (( qui semble constamment prête à tomber sur le globe de l'œil, « ce qui, vous le concevez, me jette dans une perpétuelle alarme. (( Je suis en un mot comme Damoclès. Rien n'est changé « et tout est changé. Pas un plat n'a été enlevé au royal
(( festin; mais je sens sur ma tète nne épée snscc pendue h un fil ténu, que quelque rechute morale (( romprait en toute certitude. — Je n'ai point, dans c( mon voyage, emporté d'eau de Lourdes. Ce n'est « qu'à mon retour à Pans que je pourrai me laver « les paupières avec l'onde sacrée, en demandant à « la Vierge de me faire grâce encore une fois. « Priez-la de m'exaucer.
« Du reste, puisque vous êtes à Tours en ce mo- « ment, mon cher et hon Père, je ferai un détour « après-demain en rentrant à Paris, afin de vous <( voir et de vous raconter très en détail ce que je ({ viens de vous dire en quelques mots. «
Deux jours plus tard en effet je m'arrêtais à Tours, dans l'intervalle d'un train à l'autre, -v^ et je gravissais, sur les hords de la Loire, le coteau qui conduit à la maison de campagne des Oratoriens.
Dans le cours de ma longue causerie ^'^ avec le R. P. Gralry, le nom de M. Dupont fut prononcé par lui, en quelque sorte par hasard.
— M. Dupont! m'écriai-je; mais c'est en qu'il habite ! Comment, me troupuis ce matin, la jiensée de cet aordinaire ne m'a-t-elle pas même sprit ? Certes, je ne perdrai point ui l'occasion de m'entretenir avec ù demeure-t-il?
ue Saint-Etienne, 10.
Je me diri^reai donc vers cette
rue, toute voisine de la cathédrale.
îf
mon
leu le don
Un seul mot suffira pour expliquer empressement. M. Dupont, prétendait-on, avait reçu
des Miracles. Dans sa maison bénie du ciel, et sur de simples onctions faites par ses mains avec une huile miraculeuse, se réalisait à la lettre la célèbre parole de lEvangile et la prophétie d'Isaïe. « Ccfci vident, c/aiidi ainhulaiit, leprosi mundantar. siirdi audunit. Les aveueles voient, les paralytiques marchent, les lépreux sont guéris, les sourds entendent. »