‹ Épistres en vers. Éd. critique avec un commentaire tiré de documents pour plupart inéditsChapitre 90 sur 236 · A MONSIEUR SCARON. 12J · texte numérisé non relu

A MONSIEUR SCARON. 12J

Et de tant d'Arrests qui sont pires,

Dont on a mis la teste à prix,

Qu'on eust pendu si l'on l'eust pris,

Prend luy-mesme ses Commissaires

Et fait assez bien ses affaires ;

Puisque la chose a réussi,

Il fera les nostres aussi ;

Car enfin qu'esperons-nous estre

Si le Roy n'est jamais le Maistre ?

Tout le monde icy gouvernoit.

Et rien ne se determinoit ;

On voyoit les fols & les sages

Jouer cent divers personnages

Et former cent divers advis

Qui pourtant n'estoient point suivis.

11 m'est advis que l'on nous berne

Quand plus d'une teste gouverne ;

Il faut qu'un Chef bien respecté [92]

Fonde toute l'Authorité.

Dieu veuille enfin qu'on la refonde.

Et qu'au gré mesme de la fronde

Un plus seur chemin soit tracé

Que ceux par où l'on a passé.

Que les choses déconcertées

Soient enfin si bien rajustées •

Que Jule puisse en tous les corps

Former de tres-parfaits accords ;

S'il punit & s'il recompense.

Je vous répons de la cadance.

A MONSIEUR DE

PRIEUZAC,

Conseiller d'Estat ordinaire '.

Il luy conte la perte qu'il a faite de son procès à l'Audience, & le prie de luy rendre, en son Absence, Monsieur le Chancelier favorable \

[écrite à Rouen, au mois de septembre d'une année inconnue] ^

Cher PRIEUZAC, qui sur tout autre excelles En l'art d'aymer les neuf doctes Pucelles, Qui, mieux que tous, de ces Divinitez Sçais discerner les diverses Beautez, Et qui veux bien avoir un peu d'estime Et d'amitié pour celle qui m'anime, Souffre qu'icy je te conte comment, [94]

Par un chagrin conceu très-justement, Elle va perdre & perd déjà peut-estre La liberté qui la faisoit parestre.

I. Daniel Guiny (i 590-1662), seigneur de Priézac, conseiller d'Etat^ est académicien depuis 1639. Il vit depuis longtemps chez le

A MONSIEUR DE PRIEUZAC. I29

Ne sentant plus ce bel air enjoué

Qjai par ta bouche eut l'heur d'estre loué.

Je t'ay déjà, si j'ay bonne mémoire,

De mon procès conté toute l'Histoire :

Qu'en mon absence, un certain Vendredy

Que l'on plaida ma Cause après Midy,

Tout d'une voix, ou plustost tout d'un somme.

Seize Dormans, par l'organe d'un homme.

Firent passer l'Arrest le plus bourru

Et le plus dur qui jamais ait paru.

A mon retour ma bile en fut émeue ;

Le Président reconnut sa béveue.

Et s'engagea de faire tout pour moy

Si je gagnois Messieurs les Gens du Roy 4 ;

Mais ces gens-là me firent conscience

De radouber un Arrest d'Audience ;

La vérité leur fit dire tout haut

Qu'au fonds mon droit n'avoit aucun défaut,

Mais qu'en la forme, une raison subtile

Seule fondant ma Requeste Civile,

chancelier Séguier (voy. T. I": p. 190, n. i). Il est âgé d'une soixantaine d'années.

Sur ce personnage, voy. Un bibliophile corrézicn, Daniel de Priéiac. m

2. Cette épître, ainsi que les épîtres xi et xii du même livre, fait allusion à un procès dont je n'ai pas retrouvé de traces dans les archives. C'est un procès civil au sujet d'une affaire d'argent (Ep. ix, V. 56, 69-70, 101-102 ; Ep. XI, V. 2^-24; Ep. XII, V. 40), procès qui fut jugé à la grand chambre du parlement de Paris (Ep. ix, v. 98 ; Ep. XI, V. 51 ; Ep. XII, V. 3-4, 7-8, 50) par des juges endormis (Ep.ix, V. 17-20 ; Ep. XI, V. 33-38 ; Ep. xir, v. 17-22).

3. Le lieu est indiqué par les vers 46 et 107-110. Pour le mois, voy. p. 132, n. i.

4. « On appelle les Gens du Roy ou le Parquet, les Advocats & Procureurs Généraux dans les Cours Souveraines, ou simplement Advocats ou Procureurs du Roy dans les Sièges inférieurs. » (Furctière 1690).

Il valoir mieux, pour l'honneur de la Court, Souffrir la touche ^ & m'arrester tout court ; du'au Grant Conseil, à Rouen, à Toulouse, Où des Arrests la Cour est moins jalouse,

35 On voit juger sur un droit évident [95]

Le Ressisoire avec le rescindant.

Mais qu'à Paris, sur Arrest d'Audience, Il faut payer & prendre patience.

Sur ces raisons, craignant d'estre tondu,

40 Je rengainé mon Placet répondu,

Car l'Audience estoit trop dangereuse ; Je la sentois, de plus, tumultueuse, Veu qu'en ce jour les roolles & les plaids Mis au Jeudy finissoient au Palais.

4 ) Je partis donc pour éviter l'amende.

Et vins icy, pressé par ma Prébende *, M'imaginant qu'un si cruel Destin Se deust remettre après la Saint Martin. Mais, PRIEUZAC, au moment où j'arrive

50 On me rappelle : une double Missive

Du Procureur m'apprend qu'on en viendroit Au premier jour à peine de l'exploit; Que, sans l'appuy d'un Mortel adorable Qui se leva pour m'estre secourable,

55 Ce Jeudy-là, que j'avois négligé,

J'eusse eu l'amende, & mon larron congé ; Que je revinsse enfin en diligence Pour éviter l'amende à l'Audience.

T. « Touche signifie aussi l'action de frapper, de faire impression violente sur quelque chose. Les gens craintifs craignent la touche. )) (Furetière 1690).

2. C'est-à-dire pour remplir ses fonctions de chanoine (à la cathédrale de Rouen).

A MONSIEUR DE PRIEUZAC. I3I

Juge par là Testât de mon mal-heur 60 Et compatis à ma juste douleur ;

Illustre amy, voy quelle est ma disgrâce, Et juge enfin ce qu'il faut que je fasse. Je suis perdu si j'avance d'un pas, [96]

Et le suis mieux si je n'avance pas ; 65 Ma cause, au fonds, se trouve indubitable,

Et voy pourtant ma perte inévitable.

Dois-je, dy-moy, me faire laschement, En Jobelin -, Martyr du Parlement ?

Dois-je céder au Larron Domestique 70 Qui veut mon bien par mauvaise pratique.

Qui me chicane, & m'a déjà soumis Par accident de Juges endormis ?

Non, PRIEUZAC, ton modeste silence M'apprend qu'un Dieu va prendre ma défense, 75 Dit que j'espère & qu'un bras généreux

Me va tirer de ce pas dangereux :

Le grand SEGUIER^, ce merveilleux Génie, Dont la Sagesse & la force infinie.

Digne soutien de l'Estat des François, 80 Fait d'un Enfant le plus puissant des Roys,

Plus aisément fait la Métamorphose D'un droit certain en une bonne Cause.

Haste-toy donc de luy faire sentir • Que sans miracle il me peut garantir ; 85 Dy-luy qu'il doit, par un Arrest propice,

En ma faveur rétablir la Justice ;

1. « JOB. subst. m. C'est le nom d'un Sainct du Vieux Testament, proposé pour un exemple de fermeté & de patience... Il faudroit avoir une patience de Job pour souffrir ce valet. On dit aussi, au diminutif, Jobelin & Jobet. » (Furetiére 1690).

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