‹ Épistres en versChapitre 133 sur 177 · EPISTRE XXXIII · texte numérisé non relu

EPISTRE XXXIII

[écrite à Paris, entre le 16 juin et le 9 juillet 1646] -

Il se plaint à elle de sa longue absence, & la conjure de revenir à Paris.

Quoy donc ! adorable Marquise, La Cour, que vostre cœur mesprise, Doit-elle perdre tout l'esté L'ornement de vostre beauté 3 ?

Luy voulez-vous ravir les grâces

1. Agnès le Bailleul (}-ijo6), fille de Nicolas le Bailleul, surintendant des finances (voy. p. 106, n. 3), est mariée depuis deux ans (mars 1644) avec Henri Foucault (1608 ?-i678), marquis de Saint-Germain-Beaupré, gouverneur de la Marche et conseiller d'Etat, qui deviendra en 1649 maréchal des camps et armées du roi (Cab. des titres : Dossiers hleus 277 : 7242, f° 2 v°). Sur les rapports intimes des deux époux, voy. Tallemant (V, 399 ; IV, 532).

Elle est donc la belle-sœur de Louis Foucault (1616 r-1659). comte du Dognon, vice-amiral, qui vient de prendre part au combat naval d'Orbitello (14 juin).

Elle a deux sœurs : Elisabeth, dont il sera question plus loin

Qui par tout marchent sur vos traces ? [166] Pensez vous que l'amour aussi, Qui prend pour vous tant de soucv Et qui par tout vous accompagne,

io Se plaise tant à la campagne ?

Depuis que cet enfant aillé Avecque vous s'est envolé, Les yeux qu'il fournissoit d'amorce N'ont plus de pouvoir ny de force ;

15 Tous leurs charmes sont superflus,

Et je voy qu'on ne les craint plus.

Ouy, des la première desmarche Qu'il fit pour aller à la Marche 4, Par tout on fit trefve d'amour ;

20 Et, dans Paris & dans la Cour,

Nos beautez furent négligées, Et je les vy fort affligées.

« On nous punit de nostre orgueil, « Dirent-elles (la larme à l'œil).

25 « Par-ce qu'en tous lieux nos visages

« Recevoient mille vains hommages, « Nous crusmes que rien icy bas « N'estoit esgal à nos appas ; « Les fous qui nous ont adorées

50 « Nous ont faussement comparées

(p. 290, n. 1), et Marie (1626 ?-r7i2), mariée depuis neuf mois au marquis d'Uxelles (Moreri).

2. Cette épitre est écrite à Paris (voy. sous-titre et v. 71-74) pendant un été (v. 3). Pendant l'été de 1645, Bois-Robert séjourne en Normandie jusqu'au début du mois d'août ; puis, ne faisant que passer par Paris, il s'en va à la Ferté-sur-Aube, où il reste jusqu'en septembre (voy. Ep. x, xii et xxx). Ce n'est donc que pendant l'été de 1646 qu'il peut écrire cette épitre. Mais il l'écrit pendant que la cour est à Paris (v. 2-4, 69-74) ; or la cour rentre de son voyage en Picardie les 14 et

A MME LA MARQUISE DE S. GERMAIN' A la divine sainct Germain,

Et nostre cœur, superbe & vain [167]

Comme celuy du premier Ange,

S'est perdu dans cette louange ;

Ce pendant nous voyons trop bien

Que sans elle on n'avance rien,

Et que nos yeux, en son absence,

N'ont plus ny force ny puissance.

Que nous sert d'estre en ces beaux lieux,

Le charme & le plaisir des yeux,

Si pas une Ame ne soupire

Et ne reconnoit nostre Empire,

Si l'amour se va promener

Affin de nous abandonner,

Et si ce petit Dieu volage

N'aime & ne suit qu'un seul visage ? 0

Voyla comme elles murmuroient,

Dans le mal qu'elles enduroient ;

Et ces beautez inconsolables

D'aucun plaisir n'estoient capables.

D'un costé, leur esprit jaloux

Pestoit jour & nuit contre vous ;

Mais, sentans que leur impuissance

Duroit autant que vostre absence,

Et que vous les aliez priver

De leurs droits jusques à l'hyver,

J'ay pris plaisir de voir ces belles

i) juin (Galettes : 1646, p. 456 et 491), et part à Fontainebleau le 9 juillet (W., p. 603). Cette épitre date donc de la période comprise entre le 16 juin et le 9 juillet 1646.

3. La marquise de Saint-Germain-Beaupré est i une fort jolie personne » (Tallemant : V, 399).

4. Au château de Saint-Germain-Beaupré, dans la Marche, où la marquise est en train de passer l'été.

2l8 EPISTRE

Faire des vœux, en dépit d'elles, [168]

Pour avancer vostre retour 60 Qui restahlit icy l'amour.

Revenez, Marquise adorable,

Non tant pour estre favorable

A toutes ces tristes beautez,

Dont les esprits inquiétez 65 Contre vostre beauté conspirent

A mesme temps qu'ils la désirent,

Que pour rendre à ce lieu charmant

Et sa grâce & son ornement.

La Cour me paroist languissante, 70 Depuis que vous estes absente :

Avec vous, les jeux et les ris

Se sont esloignez de Paris ;

Le Cercle r est sans galanteries,

Aussi bien que les Tuilleries 2; 75 Bref je ne trouve aucuns appas

Dans les lieux où vous n'estes pas.

Faut-il donc qu'avec injustice

La Marche aujourd'huy nous ravisse

Ce que la demeure des dieux 80 Possedoit de plus précieux ?

Faut-il qu'un désert si sauvage

Nous dérobe un si beau visage,

Et que là ce trésor exquis

Perde son éclat & son prix ? ['69]

8s Marquise, voyez où vous estes,

1. ■ Cercle se dit aussi d'une assemblée qui se fait chez la Reine, où les Dames se tiennent en rond autour d'elle, où les Duchesses ont le privilège d'estre assises sur un tabouret. » (Furetière 1690).

2. Le jardin des Tuileries, qui s'étend le long de la rive droite de la Seine, à l'ouest du palais des Tuileries.

A MME LA MARQUISE DE S. GERMAIN. 2l<)

Considérez ce que vous faittes ;

Les lieux que vous embellissez

Valent-ils ceux que vous laissez ?

Pouvez vous, sans ingratitude,

Vous cacher dans la solitude,

Quand ce climat qui vous est doux

Languit & souspire après vous ?

Que l'amour, qui vous accompagne,

Va faire une rude campagne !

Car c'est la pure vérité,

Qu'il souffrira de son costé ;

Ce n'est pas qu'il n'aime vos charmes,

Qui par tout luy fournissent d'armes ;

Mais Paris est un lieu charmant

Qui sans doute est son Elemant ;

Ce Dieu vous estant inutile

Loin de la Cour et de la ville,

Il vous seroit bien obligé

S'il avoit deux mois de congé :

Il feroit cesser mille plaintes,

Rallumant des mesches esteintes

En des yeux qu'il rend nos vainqueurs

Et qui n'en veulent qu'à nos cœurs.

Mais, ô Marquise sans pareille,

Vous nous faittes la sourde oreille, [170]

Car en fin vous ne voulez pas

Que ce dieu quitte vos appas ;

Vous sçavez bien, en conscience,

Qu'il n'aura nulle impatience

Tant qu'il aura la liberté

D'accompagner vostre Beauté.

MONSIEUR

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