A MONSIEUR L ABBE DE BEAUMOXT
Que tu vins en pleurant m'annoncer mon malheur r ;
La mort seule auroit deu finir cette disgrâce,
Mais Jule, avec honneur, me remit dans ma place 2 :
Malgré mes ennemis & les Dieux conjurez, [24]
Je rapproché des lieux que j'avois adorez ;
Je r'entré dans ma gloire, après ce coup de foudre
Qui devoit en tombant m'avoir réduit en poudre,
Et perdis aussi-tost, par la perte d'Armand,
Le bien que je n'avois possédé qu'un moment.
Par ces biens passagers, par ces biens périssables,
Tu peux voir des Mortels les destins misérables,
Et que l'on cherche en vain de la solidité
Où tout est inconstance, où tout est vanité.
Ce monde est composé de pipeurs & de traistres ;
J'ay veu qui dans cet art estoient les plus grands Mais-
J'ay rompu les filets que l'on m'avoit tendus, [très ;
J'ay veu mes ennemis ou morts ou confondus > ;
Mais le Ciel, qui me vange & m'applanit la voye
Des Mers où j'a)' vogué tout plein d'heur & de joye,
Me monstre en mesme temps leur flus & leur reflus
Et me conseille enfin de n'y retourner plus.
1. Il s'agit de la disgrâce qu'encourut Bois-Robert en janvier 1641 à la suite de la représentation de la Mirante de Desmarets, et qui ne prit fin qu'en novembre 1642, dix-huit jours avant la mort de Richelieu (Lettres écrites à Monsieur le Président de Barillon : II, 226 v° et 234 v° ; IV, 165). Il faut lire dans Tallemant (II : 395 et suiv.) le récit détaillé de l'incident qui motiva la disgrâce, ainsi que l'exposé des causes réelles de celle-ci (II, 398 à 400) (calomnies de a Monsieur le Grand », c'est-à-dire du marquis de Cinq-Mars, grand écuyer de France).
Ce fut l'abbé de Beaumont qui vint, en pleurant hypocritement, apporter à Bois-Robert, déjà chassé de la cour, l'ordre de quitter Paris (Tallemant : N, 398).
2. Tallemant (II, 401) confirme que Mazariu contribua à la rentrée en grâce de Bois-Robert en novembre 1642.
3. Le marquis de Cinq-Mars, principal auteur de la disgrâce de Bois-Robert, fut décapité à Lyon le 12 septembre 1642.
45 Je vy plus seurement, dans cette solitude Où je ne suis gesné d'aucune inquiétude, Où mon ame est contente, où tout rit à mes sens Chatouillez de plaisirs purement innocens ; Je ne crains point ici qu'un flateur me corrompe,
50 Qu'un jaloux me trahisse, ou qu'un Amy me trompe ; L'Echo, sans m'offenser, redit innocemment [25]
Tout ce que je luy dis ici confidemment ; Et ces eaux & ces bois murmurent, sans envie Des plaisirs qui sans trouble accompagnent ma vie.
$S D'ici je voy la Cour & ses charmes plaisans ;
Son port & ses escueils me sont tousjours presens ; Et, comme je connoy cette mer inconstante, C'est pour toy désormais que je crains sa tourmente. Ta prudence, il est vray, va jusqu'au dernier poinct ;
60 Quand on t'appelle Sage, on ne te flatte point ;
Et JULE, qui t'atache auprez d'un si grand Maistre, Ayant depuis long-temps appris à te connestre, Fait bien connestre aussi, par ce choix qu'il a fait, Que par tout il agit d'un jugement parfait.
65 Mais, quoy que ce Héros, appuyant ta fortune, Semble en avoir banni toute chose importune, Une fièvre, un catherre, un funeste attentat Peut perdre avecque luy ta fortune & l'Estat ; Et, comme ce grand homme, à qui les Destinées
7° Devroient avoir promis d'éternelles années,
Peut n'estre pas demain ce qu'il est aujourd'huy, Comme je crains pour toy, je crains aussi pour luy. Si je ne gardois pas encor dans mes pensées Quelque reste importun des tendresses passées
75 Pour ceux dont j'ay connu les actes généreux, [26]
J'aurois l'Ame trop calme & vivrais trop heureux. Je ne puis, cher Abbé, bannir de ma mémoire
A MONSIEUR L'ABBÉ DE BEAUMONT. 6t
Ta charmante amitié, qui fit jadis ma gloire :
11 faut que du désert je passe dans la Cour
Pour te donner encor quelque marque d'amour.
Je te veux tesmoigner, avec nostre Province,
L'espoir que je conçoy de nostre jeune Prince,
Qui, dés le berceau mesme estant miraculeux,
Par ton aide ira loin au delà de nos vœux.
Que cette enfance est belle & nous promet de choses !
En elle on void des-ja mille Vertus écloses ;
On y connoit des fruicts meurs avant la saison,
Qui semblent toutefois meuris par la raison r.
Tasche à t'eterniser par un coup mémorable ;
Cultive avec plaisir cette plante admirable,
Qui va s'estendre au loin par ses rameaux divers
Pour donner de l'ombrage à tout cet Univers.
i. Lorsque l'abbé de Beaumcnt devint son précepteur, Louis XIV n'avait pas encore six ans.