‹ Épitaphier du vieux Paris (volume 4)Chapitre 17 sur 442 · LX1X · texte numérisé non relu

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les maisons particulières et employées, à raison do l’excellente qualité de la pierre, soit à des revêtements, soit à des marches d’escalier ou à d’autres usages. Ainsi dans les maisons voisines de la Sorbonne, qui ont pris la place de l’ancien collège de Cluny, on rencontre à chaque pas des morceaux de lombes qui ne pourront être utilement examinés que le jour où les constructions modernes dans lesquelles ils sont engagés disparaîtront à leur tour. A l’entrée d’une maison de la rue du Dragon, la tombe d’un théologien du xve siècle s’est usée depuis tant d’années qu’elle sert de seuil de porte. Nous aurons à citer dans la suite de ce recueil bien d’autres exemples du même genre. Les fouilles devenues nécessaires, depuis vingt ans, par les immenses travaux de transformation de la capitale, ont rendu à la lumière, au profit de l’épigraphie, plus d’un monument précieux h).

Aujourd’hui que le respect intelligent de toutes les œuvres d’art a pénétré profondément dans les esprits cultivés, on recueille avec un soin pieux et jaloux tous ces souvenirs du vieux Paris qui trouvent un asile assuré au musée Carnavalet (’1 2). Mais ce que l’on a pu réunir jusqu’ici paraît encore bien peu de chose si on le compare à l’admirable collection de sculptures qu’avait formée, durant la Révolution, le créateur du Musée des monuments français, Alexandre Lenoir. L’histoire de ce Musée, si malheureusement dispersé après une existence éphémère, est trop intimement liée à celle des monuments parisiens et en particulier des tombeaux, pour ne pas trouver place ici, du moins sous forme d’une esquisse sommaire. Il n’est que juste, d’ailleurs, de rendre un hommage mérité à la mémoire de l’archéologue dont le zèle dévoué et infatigable a préservé d’une destruction imminente quelques-unes de ces richesses artistiques.

Dès le 2 novembre 1789, l’Assemblée constituante avait décrété que les biens du clergé seraient mis à la disposition de la nation; le 1 7 mars 1790, elle prescrivit la vente d’une partie de ces biens, mais elle ordonna que les tableaux, statues, papiers, chartes, etc., seraient distraits du mobilier ecclésiastique et réunis dans des dépôts provisoires où iis devaient être conservés jusqu’à ce qu’elle en eût autrement décidé. Le Comité d’aliénation des biens nationaux, que présidait le duc de La Rochefoucauld, nomma alors une commission d’hommes spéciaux, de savants et d’artistes, qui furent chargés de choisir parmi ces objets ceux qu’il y avait lieu d’excepter de la vente comme intéressant les lettres, les sciences ou les arts. Après le décret du i3 octobre 1790, qui obligeait les directoires des départements à veiller

(1) Insmptions de la France , t. I, Préface, p. xi et xv.

(2) Il est bon d’ajouter que ce sentiment de fraîche date n’est pas encore très répandu. La preuve c’est que, lorsque la vieille église d’Auteuil

fut démolie, en 1878, personne ne songea à recueillir les deux pierres tombales du marquis de Nicolaï et du comte de Saisseval, qui s‘y trouvaient encore. Nos recherches pour savoir ce qu’elles étaient devenues, sont restées sans résultat.

à la conservation des églises et des maisons religieuses, la Municipalité de Paris confia aussi le soin de cette surveillance à un autre groupe de savants et d’artistes. Les deux commissions se réunirent, le 6 décembre 1790, en une seule, <pii prit le titre de Commission des monuments , et s’occupa sans retard de choisir des lieux convenables pour établir des dépôts provisoires où devaient être réunis les objets d’art. Les anciens couvents des Capucins de la rue Saint-Honoré, des Jésuites de la rue Saint-Antoine et des Cordeliers, furent désignés pour recevoir les livres et les manuscrits; l’bôtel de Nesle et le couvent des Petits-Augustins pour les tableaux, les statues, les marbres et les matières métalliques. L’un des membres de la Commission des monuments, le peintre Doyen, qui le premier avait pris l'initiative de la protection des monuments, proposa au maire de Paris Bailly, comme garde du dépôt des Petits-Augustins, Alexandre Lcnoir, qui avait été son élève pendant quinze ans. Lenoir fut agréé en cette qualité par la Municipalité, le G juin 1791, et c’est surtout à ce choix que nous sommes aujourd’hui redevables de la conservation des plus belles productions de la sculpture française.

Dès le début, le rôle de Lenoir fut des plus actifs. 11 accompagnait régulièrement les commissaires de la Municipalité pour procéder à la description des tableaux et statues qui se trouvaient dans les monastères supprimés et dont ils devaient dresser l’inventaire, en vue de leur transfert aux Petits-Augustins. Le Dépôt dont la garde lui était conliée ne devait être, à proprement parler, qu’un bureau de vente et de triage; les objets d’art que l'on y envoyait n’y étaient conservés qu'a titre provisoire. Les pièces d’orfèvrerie, les bijoux d’or et d’argent, les étoffes de prix 11’y séjournèrent pas longtemps. Le 26 juillet 1791, le Comité d’aliénation des biens nationaux décida qu’il y avait lieu de les vendre, et cette vente dura une année. Les bronzes et autres métaux furent livrés a la fonte.

Quant aux sculptures île marbre ou de pierre, si elles restèrent aux Petits-Augustins, ce fut surtout parce quelles ne trouvèrent pas d'acquéreur et que l’on n’avait pour le moment aucun besoin ou aucun moyen immédiat de les utiliser (l). Leur conservation, dans le principe, n’eut pas

(,) Le sculpteur Deseine ne manqua pas de faire valoir cette considération, lorsqu’il réclama la suppression du Musée : rr Monuments celtiques, et vous, statues momies du xiue siècle, écrivait-il, qui jouissez clans votre obscure retraite d’un respect idiot, rendez grâce au destin qui vous a fait naître

pierres; si le sort vous eût appelés à l’honneur d’être bronze, il y a longtemps que vous seriez liquéfiés comme meubles fort inutiles à l’histoire des progrès de l'art, n

II serait étrange, par suite, de présenter la création du Musée des monuments français comme

INTRODUCTION

d’autre cause. Lorsque l’Assemble'e nationale eut décrété, le 16 septembre 1791, que la Commission des monuments devait procéder sans délai au triage des objets d’art provenant des maisons royales et édifices religieux qu’il convenait de sauvegarder, la Commission dressa des inventaires et elle les adressa au Comité d’aliénation. Si cette mesure ne fut suivie, en fait, d’aucune décision officielle, elle eut du moins pour résultat de protéger moralement les œuvres d’art réunies aux Petits-Augustins et de les préserver de la destruction. Lenoir s’enhardit alors et porta tous ses efforts sur la conservation des sculptures réunies dans son Dépôt; il se mit à les classer et à les restaurer avec un soin pieux.

La grande quantilé de monumens recueillis dans le Dépôt, écrivait-il plus tard, dans son Rapport au Comité d’instruction publique, le besoin d’ordre, tout m’engagea à les replacer autant qu’il serait possible dans leur premier état, toujours persuadé que c’est le seul moyen de les conserver, et que des monumens démontés et oubliés dans un coin sont bientôt perdus et anéantis (1).

La création d’un Musée historique des monuments français avait dès lors germé dans son esprit; il en poursuivit la réalisation méthodiquement et sans bruit, n’ayant pour cela aucun mandat officiel et ne pouvant compter sur aucun appui effectif. Pour recueillir et restaurer les matériaux de l’œuvre patriotique qu’il avait projetée, il dut lutter seul contre la fureur inintelligente du populaire et contre la coupable indifférence des gens éclairés; il dut tenir tête aussi à l’hostilité marquée que lui témoignait la Commission des monuments. Ne lui reprochait-on pas, en effet, d’apporter trop de soins à l’entretien des objets d’art, dont la présence dans le Dépôt était considérée

l’œuvre propre des législateurs du temps. C’est cependant ce que prétendait faire Despois : rr Grâce à la Révolution, écrivait-il, l’art gothique allait avoir enfin un centre d’études, un musée. C’était sans doute de sa part une sollicitude bien désintéressée, et l’on peut s’étonner qu’au milieu de préoccupations écrasantes elle ait songé à constater la valeur historique ou artistique de monuments d’un passé qui n’intéressait guère les réformateurs et que leurs possesseurs même n’appréciaient pas. Ce fut pourtant dès 1791 qu’un artiste peintre, Alexandre Lenoir, fut chargé de recueillir et de réunir, dans le couvent des Petits-Augustins, devenu propriété nationale, les monuments d’une histoire exclusivement monarchique et cléricale. Sans s’inquiéter des périls qui pouvaient naître

d’un engouement passager, la Révolution éveillait ainsi le goût des recherches relatives au moyen âge et préparait l’avènement de la science historique qui, après quelques erreurs, rendue plus sérieuse par de graves expériences, tend tous les jours à devenir un enseignement moral et à cesser d’être l’adoration brutale du passé. » (Le Vandalisme révolutionnaire, 2 e édit., p. 2 25.)

Sans la difficulté de vendre les sculptures de marbre ou de pierre, et sans le zèle de Lenoir, tout aurait disparu à bref délai; et si plus tard la Convention , de sa propre initiative , avait songé à organiser un Musée des monuments français, elle n’eût trouvé nulle part les matériaux nécessaires à la réalisation de son projet.

(1) Archives du musée des mon. franc. , 1. 1, p, 25.

comme tout à fait provisoire. Lenoir, toutefois, fut utilement secondé dans ses opérations par l’un des commissaires, le peintre Doyen, son ancien maître, et, plus tard, par le sculpteur Daujon, membre de la Commune. Le marbrier Scel lier, qui démontait les monuments avec grand soin, et le menuisier Nadreau furent aussi pour lui deux auxiliaires intelligents et dévoués.

Et cependant les sculptures recueillies aux Petits-Augustins pendant les années 1790 à 1792 étaient bien peu de chose en comparaison de celles qui furent anéanties durant la même période et dont la Commission ne se préoccupa jamais d’assurer la conservation, ainsi qu elle en avait le droit et le devoir. L Assemblée nationale, en votant dans sa séance du 19 juin 1790 la suppression des titres nobiliaires et des blasons et la destruction des armoiries, avait provoqué, sinon encouragé, les regrettables mutilations dont la plupart des monuments parisiens furent aussitôt victimes (l), bien qu’elle eût spécifié que personne ne pourrait s’autoriser de son décret pour attenter à ces monuments. Sous prétexte de supprimer tous les et objets de féodalité», c’est-à-dire tout ce qui portait la marque du despotisme et de la superstition. sous prétexte de proscrire le passé de tous ces bronzes, marbres et pierres, la foule déchaînée donna libre carrière à ses instincts de destruction, et cela d’autant plus naturellement qu elle n avait encore reçu aucune éducation artistique et qu elle se trouvait hors d'état d’apprécier la valeur de ces productions. Le marteau des iconoclastes, frappant à tort et à travers sur les monuments, brisait avec un égal enthousiasme les attributs héraldiques qui avaient le tort de rappeler un régime social déchu et condamné et les merveilleuses sculptures qui attestaient l’admirable vitalité du goût et du génie de nos artistes pendant six siècles (2).

(1) Certains députés, du moins, avaient prévu et signalé ce résultat. C’est ainsi que le comte de Virieu disait à l’Assemblée : tr Votre intention n'est sûrement pas d’exciter le peuple à des mouvements différents, dont vous auriez à gémir. Prenez garde qu’il n’aille porter une main effervescente sur les armoiries qui décorent les châteaux, les églises, les tombeaux. Je vous prie de considérer combien il est essentiel d’établir des règles d’après lesquelles votre décret sera exécuté, car vous ne voudrez pas que votre décret porte partout le désordre, et j'oserai dire, puisqu’il est question d’églises et de tombeaux, le sacrilège. Vos décrets ne doivent jamais s’exécuter par la violence du peuple , mais par des formes légales, n

Le marquis de Foucault avait cru parer au danger en demandant que les destructions fussent opérées par des gens de l’art. ( Archives 'parlementaires , irc série, t. XVI, p. 374 et suiv.)

(2) Tous les historiens s’accordent à constater ces actes de vandalisme qu'il serait, d’ailleurs, puéril de vouloir nier. rrDe 1792 à 179.5, écrit Hennin, une immense quantité de destructions, fruit des passions populaires de ces temps, eurent lieu. Elles présentent des séries de faits déplorables arrivés sur presque tous les points de la France, résultats des dissensions politiques, de l’animosité contre le pouvoir monarchique qui venait d’être renversé, contre la noblesse et le clergé. » ( Les Monuments de l’histoire de France , p. 12 4.)

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