S AINT-ANTOINE-DE S-CHAMPS
NOTICE HISTORIQUE
Les origines de cette abbaye sont restées de tout temps assez obscures h), et les pieuses traditions recueillies par les chroniqueurs ne fournissent, à défaut d’actes authentiques, que des indications incertaines touchant 1’époque de sa fondation^. Il paraît vraisemblable, toutefois, qu’elle fut établie vers la fin du xne siècle, auprès d’une ancienne chapelle de Saint-Antoine, peu éloignée de l’enceinte du vieux Paris, par Foulques, curé de Neuilly, qui réunit en ce lieu, pour vivre dans la retraite et la pénitence, des femmes et des filles de mœurs
légères, converties par ses prédications &
(1) Brice fait observer que «Ton raconte plusieurs histoires assez singulières touchant la fondation de cette ancienne maison» , mais qu’il ne juge pas à propos de les rapporter parce qu’elles ont été' réfutées par les savants (t. II, p. 246.); Félibien remarque de même que rrl’on ne doit pas s’arrêter au tableau que l’on cite pour la fondation de cette abbaye, dans lequel sont rapportés des faits vraiment fabuleux.» (T. I, p. 227.)
C2) Les dates indiquées par les historiens varient entre 1181 (Du Breul)et 1198 (Alberici Chron); celle de 1190, adoptée par Lemaire , paraît la plus vraisemblable. Les auteurs du Gallia constatent que l’abbaye existait déjà en 1191 : « Hanc exstilisse jam anno 1191 colligitur ex charla venditionis eidem factæ hoc anno sub sigillo Philippi Augusti, anno regni decimo». (T. VII, col. 899.)
(3) Le chroniqueur Jacques de Vitry écrivait à propos des prédications de Foulques : n-Omnes fere publicæ meretrices ad quemcumque locum athleta Dei veniebat, relictis lupanaribus, ad ipsum confluebant, quas ipse magna parte nuptui tradebat; alias autem in domibus religiosis, ut reguîariter viverent, includebat. Etpropter hoc extra civitatem parisiensem, non longe ab ea, monasterium Sancti-
Antonii , ut in eo reciperentur lmjus modi mulieres , ab initio fuit institutum». (Dubois, Ilist. eccles. paris., t. II, p. 209.)
Guillaume de Nangis attribue à l’abbaye une origine plus honorable; d’après sa version: crQuædam mulieres ad prædictionemFulconis, parisiensis presbyteri , conjugium respuentes et soli Deo servire cupientes,in abbatia Sancti-Antonii Parisius collocatæ sunt, quæ causa illarum eo tempore fundata fuit».
D’après Du Breul, le couvent fut, à ses débuts, un refuge ouvert aux hommes et aux femmes : rrEn ladicte maison (qui estoit en forme d’hermitage), en l’an 1197, il s’y retira grand nombre de prestres et laïcs, hommes et femmes. Et ne pouvant où loger, lesdits prestres bastirent audit lieu sur la chaussée un cloistre, un dortoir, un refectoir et une salle, et un peu plus loing, vers la court, fut pareillement basty pour les femmes un dortoir, un refectoir et un cloistre, appelé à présent le vieil cloistre aux Dames » (p. 102 4). Dans ce cas, ce fut la réunion de l’abbaye à l’Ordre de Citeaux qui fit cesser cette promiscuité, et Jacquemard remarque que dès lors le seuil de la porte de clôture fut interdit aux hommes. ( Remarques historiques, p. 147.)
Cette maison de refage fut érigée en abbaye, l’an 120/1, par Eudes de Sully, évêque de Paris, qui l’incorpora deux années après à l’Ordre de Citeaux, et cette mesure fut confirmée en 1210, par le pape Innocent III.
En 1 2 1 5 , Louis VIII, en mémoire de la naissance de son fils, octrova aux re-
ligieuses les terrains adjacents à la maison conventuelle; en 1227, saint Louis confirma les privilèges et franchises du couvent, qui prit sous son règne le titre d’abbaye royale.
L’abbaye, dont l’étendue s’était accrue par des acquisitions successives, occupait au xvuc siècle un vaste emplacement situé entre le faubourg Saint-Antoine, sur lequel elle avait son entrée, et la rue de Charenton. Elle comprenait une chapelle, une église, un cloître avec ses dépendances, des jardins et des terres cultivées fib Les bâtiments conventuels érigés à diverses époques dans l’enclos, d’une façon assez irrégulière, avaient été réédifiés une première fois au commencement du xviip siècle; ils furent entièrement reconstruits de 1767 à 1770, sous la direction de l’architecte Lenoir le Romain fi).
En 1776, l’étendue de l’enclos fut notablement réduite du côté du sudouest, par l’aliénation d’une large superficie de terrain destinée à l’établissement d’un marché et à l’ouverture de plusieurs rues adjacentes^.
Les religieuses de Saint-Antoine possédaient dans Paris et dans les environs, soit en toute propriété, soit à titre d’usufruit, plusieurs maisons qui leur avaient été données ou léguées depuis leur établissement, ainsi que deux boucheries et un moulin à vent dans leur faubourg, toutes choses qui leur assuraient d’importants revenus W. L’abbesse portait le titre de Dame du faubourg Saint-Antoine.
(1) Il existe aux Archives nationales une vue cavalière de l’abbaye et de ses dépendances , dessinée à la plume sur parchemin en 1/181 (IIIe classe, n° 700). M. H. Bonnardot a publié une réduction de ce document dans sa monographie de l 'Abbaye royale de Sainl-Antoine-des-Champs (Paris, 1882, in-4°, pl. I). La Société de l’histoire de Paris en a fait faire également une reproduction héliographique, de plus grande dimension. (Annexe, IV.)
(2) Cf. Guilhermy, t. I, p. 376, 1ns. CCXX. — Tbiéry signale les nouveaux bâtiments comme vastes et magnifiques , ce qui s’explique moins par le nombre assez restreint de religieuses et de sœurs converses que par la présence de dames pensionnaires reçues dans l’abbaye. Le prix de la pension, fixé en 1760 à 4oo livres, fut porté plus tard à 55o; les dames qui voulaient une femme de chambre devaient payer en plus 35o livres; le prix du loyer des logements variait entre i5o et 1,200 livres. (De Jèze, Etat ou tableau de Paris, p. 169, 285, 375.) La plus illustre des pensionnaires fut
la princesse de Lamballe, qui passa dans l'abbaye la première année de son veuvage. (J. Peltier, Dernier tableau de Paris, t. II, p. 211.)
(J) La princesse de Beauvau-Craon , dernière abbesse de Saint-Antoine, vendit ce terrain à M. Chomel de Seri ville, avocat au Parlement, le 27 avril 1776. Le marché, dont l’établissement avait été autorisé par lettres-patentes du 17 février 1777, fut construit par l’architecte Lenoir le Romain, et ouvert en 1779. Un arrêt du Conseil du 8 janvier 1780 le dénomma marché de l’abbaye Saint-Antoine; plus tard il reçut le nom de Beauvau , en l’honneur de l’abbesse. Les rues nouvellement établies dans son voisinage furent appelées d’Aligre, Beauvau, de Cotte, Lenoir et Trouvée. (Arch. nat., S. 4308.)
(,J) La déclaration des biens et revenus de l’abbaye faite le 28 février 1790, conformément au décret de l’Assemblée nationale, fixe ces revenus à 75, ss 85 liv. i5 s. 2 den. , et les chargesà 32, 1 19 liv. 10 den. (Arch. nat., S. 4358.)
ABBAYE ROYALE DE SAINT-ANTOINE- DE S- CH AMP S
Dans l’enceinte de l’abbaye se trouvaient deux églises, dont la plus ancienne, en bordure sur la rue, n’était à proprement parler qu’une chapelle. Dédiée à saint Pierre, elle paraît avoir été construite en 1211, aux dépens de Robert de Mauvoisin (1), probablement pour remplacer la chapelle primitive de Saint- Antoine qui avait donné son nom au monastère. Elle servait d’église paroissiale pour l’enclos de l’abbaye, et elle subsista jusqu’à la fin du xvmc siècle (2b
L’église abbatiale avait été édifiée vers 1220, grâce aux libéralités du seigneur de Saint-Mandé (3), dans la première cour du couvent, sur une partie des terrains donnés par Louis VIII. Elle fut dédiée en grande pompe, le 2 juin 1233, sous le titre de Notre Seigneur Jésus-Christ, de la Vierge et de Saint-Antoine, par Guillaume d’Auvergne, évêque de Paris, assisté d’autres dignitaires ecclésiastiques, en présence de saint Louis et de sa mère Blanche de Castille.
Cet édifice, l’un des plus remarquables avec la Sainte-Chapelle, dont l’art gothique avait doté le vieux Paris (4), était construit en forme de croix latine et régulièrement orienté. Le chevet était éclairé par une double rangée de vitraux d’une grande légèreté (5h
(1) On lit dans une copie de la fondation de la chapelle Saint-Pierre : «En l’année 1211, Robert de Malvoisin fonda , du consentement de l’abbesse et des religieuses de Saint-Antoine, une chapelle ditte aujourd’hui de Saint-Pierre, dans l’enclos extérieur de leur abbaye; il y élut sa sépulture et leur légua quelques biens pour y faire célébrer par un prestre régulier ou séculier, trois fois par semaine , le service entier des morts , pour le repos de son âme après sa mort.
«Adam de Beaumont est enterré dans la chapelle Saint-Pierre, auprès de son beau-père Robert de Malvoisin. Pierre de Beaumont y est aussi enterré; il est représenté sur sa tombe armé d’une cotte de mailles, avec ses armes gironnées, et audessus les armes du royaume de Sicile pour marque qu’il en avoitété chambellan, » (Arch. nat. , L. ioi5.) Les droits curiaux accordés tout d’abord au desservant de cette chapelle avaient été réduits à l’administration des sacrements et à la sépulture dans l’enclos de l’abbaye. (Thiéry, t. I,p. 658.)
(2) «La petite eglise ou chapelle est celle qui se voit encore à présent le long de la chaussée, en laquelle les corps des deffuncts Roys ou Roynes de France sont portez apres leur decez, avant que de faire leur service solennel à l’eglise Nostre-Dame, et là s’assemble la noblesse et gens de justice, tous en dueil , pour de ce lieu conduire le corps en ladite eglise de Nostre-Dame et le lendemain à Sainct- Denis en France. .... Elle servoit cy-devant d’aide
à la paroisse de Sainct-Paul. » (Du Breul, p. 102 4). Charles IX fut le dernier roi de France inhumé avec le cérémonial indiqué par Du Breul. (Cf. Félibien, t. III, p. 719.)
(3) Telle est du moins la tradition rapportée par Du Breul : ffLe seigneur de Sainct-Mandé , qui se tenoit à Paris, pour aller à sadite seigneurie passoit souvent par devant Teglise Sainct-Antoine qui est sur le chemin, et desiroit y ouyr messe. Mais pour la grande multitude de peuple n’y pouvoit entrer. Par quoy il prend resolution d’en faire bastir une plus grande» (p. 10 2 3). D’après Félibien : «La grande eglise étoit un ouvrage réservé à la piété et à la magnificence du roi saint Louis». Mais, si le roi avait contribué à la fondation de l’église, il eut certainement rappelé cette libéralité dans le diplôme de 1227 confirmatif des privilèges de l’abbaye.
(4) ff Quelque belle que soit la construction de cette eglise qui malgré sa legereté subsiste en son entier depuis la fin du xue siècle, elle est néanmoins défigurée par deux défauts insupportables : T le pavé de la cour est élevé d’une toise au-dessus du sol de l’eglise; 20 au lieu d’entrer par son extrémité, en face du chevet, l’on y entre par une très petite porte quarrée ouverte dans une des croisées , en haut près du sanctuaire, où il faut descendre plusieurs marches.» (Piganiol, t. V, p. 67.)
(5) Le sanctuaire fut restauré et décoré vers 1775 sur les dessins de l’architecte Lenoir le Romain. (Thiéry, t. I, p. ôôy.)
IMPRIMERIE NATIONALE
Aux deux piliers de l’entrée du chœur étaient adossés deux petits oratoires, l’un de Saint-Fiacre, l’autre de Notre-Dame (Jh
La nef servait de chœur aux religieuses h), et ses deux bas-côtés, peu spacieux, supportaient des tribunes fermées par des arcades vitrées, qui étaient réservées aux pensionnaires du couvent. L’église avait son entrée à l’extrémité du transept, du côté droit; à l’extrémité opposée, une autre porte donnait accès dans la sacristie et dans le cloître. La toiture était surmontée, à l’intersection de la nef et du transept, d’une tour avec flèche hexagonale que terminait une grande croix supportant un coq.
L’abbaye fut supprimée en 1790, et un décret de la Convention nationale du 28 nivôse an ni (17 janvier 1795) convertit en hôpital les bâtiments conventuels qui depuis ont conservé cette affectation; la majeure partie des jardins de l’enclos fut vendue le 19 messidor an vt (3).
L’église abbatiale, qui avait été comprise dans la nouvelle organisation des paroisses de Paris par la loi du l\ février 1791, subsista jusqu’en 1796; vendue le 3 vendémiaire an v (2Ô septembre 1796), elle fut entièrement rasée, ainsi que la chapelle Saint-Pierre. Son emplacement est représenté aujourd’hui à peu près exactement par la petite place située devant la façade de 1 hôpital Saint- Antoine.
Toutes les abbesses du couvent avaient dû être inhumées soit dans l’église, soit dans le chapitre ou dans le cloître; mais une partie seulement des épitaphes gravées sur leurs tombes nous a été conservée, avec les inscriptions de quelques monuments funéraires concernant des personnes étrangères à la communauté (4).
' 1 ' Ces deux oratoires sont mentionnés, l’un dans le Gallia christiana (t. VII, col. 906) où il est dit à propos de la tombe de Jeanne Thiboust a ante altare Sancti Fiacrii , juxta porlam qua intratur in chorum»; l’autre, dans une lettre d’indulgence de l’évêque de Paris, Guillaume de Beaufet, accordée en 1 3 1 6 , à Girard Philomène, bourgeois de Paris, pour avoir fait décorer à ses frais la chapelle Notre- Dame dans l’église de Saint-Antoine. (Arch. nat. ,