‹ Épitaphier du vieux Paris (volume 4)Chapitre 22 sur 442 · LX XIX · texte numérisé non relu

LX XIX

de François Ier, et insistait sur la nécessité de prendre des mesures décisives pour assurer la conservation de tous les autres monuments qu’il avait recueillis :

Je demande aujourd’hui de pouvoir rétablir, pour l’instruction de nos artistes à venir, le monument immortel qui enseigna aux artistes français le goût et le bon style du dessin, qui jusqu’alors avaient été' barbares.

Ce n’est que par la conservation des objets d’art que nous possédons que nous pourrons faire des élèves; nous n’avons plus d’écoles et nous ne pouvons offrir à l’instruction que des monumens, des statues et des tableaux.

La République française veut des écoles publiques et des musées où ses enfans puissent étudier tous les arts sans bourse délier. Heureusement le Comité d’instruction publique et la Commission temporaire rejetteront toutes les entraves pour adopter des mesures vraiment dignes d’une nation libre.

N’eût-il pas mieux valu laisser en place les monumens, dont je plaide ici la cause, que de les faire démonter pour les abandonner ensuite à une destruction lente? .

Je rappelle à votre sollicitude une demande que je vous ai faite relativement à une autorisation pour réunir au Dépôt toutes les statues du moyen âge propres à la chronologie de l’art D).

Après avoir pris connaissance de ce mémoire, le Comité d’instruction publique décida qu’il y avait lieu de former à Paris un Musée des monuments français, dans lequel les œuvres d’art seraient établies par ordre chronologique, et que le Dépôt des Petits-Àugustins prendrait désormais ce nouveau titre (2). Si les vues de Lenoir avaient été aussi favorablement accueillies par le Comité, c’était surtout grâce à l’appui de Ginguené, alors directeur de l’Instruction publique. Non content d’avoir provoqué la création du Musée, Ginguené voulut contribuer aussi à son développement, et il obtint du Ministre de l’intérieur les premiers fonds qui furent mis à la disposition de Lenoir.

Le Ministre de 1 intérieur, Bénézech, dans les attributions duquel le nouveau Musée se trouvait placé et qui fut naturellement appelé à diriger son organisation, était heureusement un homme instruit et un administrateur distingué, qui se rendit très exactement compte des mesures qu’il convenait de prendre. Il commença d’abord par tempérer l’enthousiasme de Lenoir, qui, enhardi par son succès, projetait déjà d’installer ses collections aux Invalides, et il lui représenta la nécessité de tirer le meilleur parti possible du local des Petits-Augustins. Puis il lui traça un plan constitutif du Musée, d’après lequel les monuments devaient être classés surtout dans l’ordre chronologique, et, le 19 germinal an iv (8 avril 1796), il lui adressait des instructions très judicieuses sur le genre de monuments qu’il devait s’attacher à grouper.

Archives du musée des monuments français , l. I, p. 22-ï 28. — 2 Ibid., p. 3 h .

Comme il ne fa u l pas, lui écrivait-il, que les établissemens se nuisent ou se décomplettent les uns les autres, et que votre Muséum n’est qu’une branche du Muséum central de la République, mais une branche intéressante et à laquelle il faut donner toute son étendue, voici les mesures que j’ai jugées convenables :

i° Votre Dépôt sera distingué des autres, qui ne sont que des entrepôts où l’on transporte et d’où l’on retire les objets sans système et sans plan.

2° Vous mettrez à la disposition des Conservateurs d’antiquités près la Bibliothèque nationale les inscriptions et autres morceaux d’antiquités qui appartiennent à leurs collections.

Vous remettrez de même aux Conservateurs du Muséum national central les statues, vases, tombeaux antiques qui ne sont pas des monumens de notre histoire, ainsi que les colonnes précieuses qui ne font point partie des monumens appartenons au Musée spécial des Petits— Augustins et qui peuvent être nécessaires à la décoration du Muséum national et du Palais des Arts.

3° Vous pourrez aussi rechercher et réclamer les objets caractérisés pour votre Musée et le completter.

Je vous recommande de ne chercher que le mérite de vos collections et non à entasser des

objets qui sont sans caractère dans tel Musée et qui en ont un décidé pour un autre . Ces

observations sont moins nécessaires pour vous qui avez senti le genre de Dépôt que vous avez formé. Mais elles sont essentielles pour fixer, dans d’autres Dépôts, les idées et les démarca-

tionslb.

Bénézech avisait en même temps les Conservateurs du Muséum des tnstructions qu’il avait données à Lenoir, pour leur faire remettre tous les objets du Musée des monuments français qui n avaient pas un caractère historique, et il ajoutait :

J’autorise, d’un autre côté, le Conservateur à revendiquer dans les autres Dépôts les objets qui peuvent completter la collection des monumens français.

Mon intention est, que désormais chaque Muséum spécial ne contienne que des objets analogues au but de son établissement et qu’ils y soient placés sur un ordre méthodique. Il me semble que l’un de ces moyens doit contribuer à completter ces collections, et l’autre les rendre plus utiles à l’instruction publique (2).

Lenoir n’eut pas de peine à suivre les instructions de Bénézech, puisqu’elles n’étaient en somme que l’application des principes auxquels il s’était spontanément conformé jusqu alors pour la formation de son Dépôt.

Le Conservatoire du Muséum se montra moins docile. Après avoir refusé, aux époques de troubles, d accueillir nombre de sculptures précieuses (3), il n’eût pas été fâché de mettre la main sur quelques pièces exceptionnelles que le dévouement de Lenoir avait préservées de la destruction. Aussi le Ministre dut-il intervenir, à diverses reprises, pour faire respecter ses décisions. Lenoir céda, non sans quelque regret, au Muséum, les colonnes, vases,

(1> L. Courajod, Alexandre Lenoir, 1. 1, p. clx-ii. servatoire à cette époque, il convient de lire l’étude

C) Ibid., p. clxiv. très détaillée que M. Courajod a placée en tête de

!3) Pour connaître et apprécier le rôle du Con- son ouvrage sur Alexandre Lenoir.

INTRODUCTION

statues antiques, qui ne présentaient aucun intérêt pour l’histoire de France, mais il le fit à titre d’échange et en se réservant le droit de réclamer au Muséum ce qui pouvait compléter ses collections. 11 commençait, en même temps au Dépôt de Nesle des recherches dans le même sens.

La reconnaissance légale de son Musée lui permettait, en effet, de procéder avec plus d’autorité et de poursuivre avec plus de confiance la conservation et la restauration des monuments historiques. Jusqu’à la fin de la Convention le Dépôt des Petits-Augustins avait eu un caractère à peu près exclusivement parisien; presque tous les objets qui s’y trouvaient provenaient des édifices de Paris ou de la banlieue. A partir du Directoire, Lenoir, désireux de justifier le nouveau titre donné à son établissement, porta aussi son attention sur les richesses artistiques des départements qui devaient offrir une ample matière à ses revendications. Durant vingt années il ne cessa de rechercher et de réclamer tous les monuments susceptibles de prendre place dans ses collections. Ceux qui n’étaient pas la propriété de l'Etat ou qu’il ne pouvait obtenir à titre gracieux, il dut, en raison des modiques ressources dont il disposait, les acquérir par voie d’échange. Dans ces sortes d’opérations les débris de marbres dont il était jadis si fort embarrassé lui rendirent de fréquents services. Il fut utilement secondé dans le développement du Musée par le Conseil de conservation des sciences et des arts qui avait remplacé la Commission temporaire des arts. C’est grâce à ce Conseil notamment qu’il fut mis en possession de deux cents épitaphes ou bas-reliefs de 1 ancien cimetière des Innocents, déposés à la Tornbe-Issoire et dont le propriétaire de ce terrain n’était pas fâché de se débarrasser. Lenoir aurait voulu pouvoir préserver de la destruction non seulement des monuments isolés, mais même des édifices entiers. Lorsque le couvent des Célestins, livré à l’Administration de la guerre pour servir de caserne, fut sur le point d’être démoli, il réclama, mais vainement d’ailleurs, l’abandon des deux cent cinquante colonnes corinthiennes dont le cloître était orné, et qu’il avait l’intention de replacer aux Petits-Augustins pour accroître les galeries de son Musée. 11 n’y a pas à s’étonner si, poussé par un zèle louable, assurément, mais peut-être excessif, il avait accumulé dans ses magasins, en dépit des sages prescriptions de Bénézech, bon nombre d’objets qui ne méritaient peutêtre pas d’être conservés sous le rapport de l’histoire de l’art et de la curiosité. Aussi le 29 nivôse an v (18 janvier 1797), reçut-il du Ministre l’ordre d’opérer un triage général et de faire porter au Dépôt de Nesle tout ce que l’on pouvait vendre sans inconvénient.

tMl’IWMEP.IE NATIONALE.

Après avoir recueilli les monuments de l'art, il importait d’assurer leur conservation. Ce ne fut pas toujours pour Lenoir une tâche aisée, étant donné que, par suite de leur déplacement et de leur transport, les productions de la sculpture ou de l’architecture avaient subi de fréquentes dégradations et que la plupart étaient arrivées au Musée incomplètes ou mutilées. Pour tirer parti de ces fragments, Lenoir fut contraint fréquemment d’opérer des restaurations ou des reconstitutions quelque peu arbitraires, de grouper des pièces de provenances très diverses, et de refaire à neuf des parties de monuments qui n’existaient plus. On lui a reproché depuis ce système, non sans quelque sévérité (1). 11 suffit, non pas pour l’excuser, mais simplement pour se montrer équitable à son endroit, de tenir compte des circonstances et des mobiles qui lui avaient inspiré cette façon de procéder. Les monuments transportés au Musée ne présentaient un intérêt évident et ne paraissaient mériter d’être conservés qu’autant qu'ils étaient rétablis, ou à peu près, dans leur forme primitive. En les laissant démontés dans un coin, on les exposait infaillible—

(1) Tel est notamment le cas du marquis de Laborde qui , sans méconnaître les services rendus par Lenoir h l’art français, s’est montré notoirement injuste dans ses critiques, un peu parce qu’il était porté à un dénigrement systématique et surtout aussi parce qu’il tenait à établir entre la question des monuments et celle des archives un rapprochement dont le principe est radicalement faux. rrLa création qui appartient en propre à la Révolution, écrivait-il, est celle du Musée des monuments français; aussi a-t-il sa physionomie, son caractère, son allure; c’était comme un pendant des nouvelles archives. Je voudrais comparer l’esprit qui présida à cette (ouvre et les procédés qu’on employa pour composer ce musée. . . avec des ruines toutes fraîches, faites sur le sol français, au nom de la loi. On verrait qu’il y eut une même absence du sentiment qui fait l’archéologue et l’archiviste, le sentiment conservateur et respectueux; une même activité fiévreuse, une même passion de remaniement et d’arrangement pour établir arbitrairement des divisions méthodiques, pour composer de pièces, et de pièces fort étonnées de se trouver ensemble, des monuments factices. Nous trouvons même dans cette opération un excellent et honnête homme à mettre en parallèle avec les membres du bureau du triage des titres, c’est Alexandre Lenoir. Il s’était dit : la tourmente est déchaînée, impossible de l’arrêter, marchons avec elle; sauvons tout ce que

nous pouvons; si nous n’avons pas les monuments entiers, les morceaux sont bons.

trAvec un seul exemple je ferai comprendre son rôle. Il apprend que les révolutionnaires s'attaquent au château de Gaillon, il y court, n’arrête pas un démolisseur, mais il s'entend avec eux, se réserve différentes parties, empaquette une façade, des fenêtres sculptées, des fragments d’ornementation et revient très satisfait aux Petits-Augustins.

ff C’est à lui que nous devons un bon nombre de monuments qui sont les perles du musée de la Renaissance au Louvre, une quantité de tableaux de nos peintres français et toute la décoration de la cour d’entrée à l’Ecole des beaux-arts; aussi ce n’est pas l’homme que j'attaque, c’est la Révolution qui a mutilé et le sophisme qui veut nous consoler, avec le dévouement de Lenoir et son Musée, de pertes irréparables et d’une mutilation presque générale. -n ( Les Archives de la France, 1867, in-12, 1>. 34-35.)

Et , dans les notes de son ouvrage , M. de Laborde confirmait ses précédentes observations :

(T Je pourrais établir, ajoutait-il, ce parallèle entre les papiers des archives et les monuments de l’art en montrant une même brutalité dans le traitement, une même absence de goût et d’intelligence dans le triage, des idées également erronées dans le classement. Lenoir ne s’en cachait pas; dans vingt endroits de son ouvrage il nous raconte ses prouesses

INTRODUCTION

ment à une destruction totale. Il y avait donc une nécessité absolue à les reconstituer, et, lorsqu’ils étaient incomplets ou trop mutilés, il fallait bien ajouter ce qui manquait, restaurer ce qui n’avait plus aucun caractère artistique. De même pour les morceaux de sculptures détachés, les pièces et les bas-reliefs de peu d’importance, l’isolement était un grave danger; le seul moyen de les empêcher d’être brisés ou peut-être même vendus un jour ou l’autre, c’était de les grouper, sans tenir aucun compte de leur origine, et d’en former des monuments factices. Enfin, si Lenoir s’abstint, de propos délibéré, de rétablir exactement certains mausolées dans leur disposition primitive, alors même que la chose eût été possible, ce fut surtout pour ne pas montrer trop ostensiblement que c’étaient là, suivant l’expression du temps, des monuments de la superstition ou du despotisme. On n’a pas suffisamment tenu compte de cette considération, qui avait bien son importance au moment de la Terreur et même quelques années après. Lenoir ne pouvait assurer l’existence de ses collections qu’à la condition d’éviter tout ce qui aurait risqué provoquer un retour offensif de cet esprit d’intolérance,

en ce genre, n- J’ai composé mon plafond, mes « croisées , et en général toute la décoration de cette <r salle (celle du xv' siècle) avec des détails que j’ai «rapportés du château de Gaillon qui vient d’être «démoli. 55 Voici le tombeau de Charles V et de sa femme : «Les statues sont posées sur un céno- «tophe composé avec les débris d’une boiserie ornée «de sculpture très recherchée; les bas-reliefs repré- « sentant des sujets de la passion du Christ provien- «nent de la Sainte-Chapelle ; l’architecture gothique «a été composée avec des débris de plusieurs mo- «numents de cette époque que j’ai réunis, n Quand on songe que, pour former ces amalgames, il a fallu rallonger des morceaux par des restaurations, raccourcir les autres en les mutilant et que cette horrible cuisine a fonctionné vingt ans, on se prend à oublier les services rendus par ce sauveteur des épaves du grand naufrage, et à lui marchander la reconnaissance. « [Les Archives de la France, 1867, in-i 2 , p. 257.)

Pour reconnaître combien ces critiques sont excessives, il suffit de se rendre plus exactement compte que ne l’a fait le marquis de Laborde du rôle de Lenoir. Qu’était-il au début? simplement le gardien d’un entrepôt de monuments et d’objets d’arts destinés à être vendus. S’il a assumé la tâche de les conserver, de les préserver de la vente ou de la destruction, c’est de sa propre initiative, envers et

contre tous. Il n’a pas arrêté les démolisseurs! mais à quel titre et en vertu de quel mandat eût-il pu le faire? Il s’est contenté d’emporter de Gaillon des fragments de sculptures. Mais , avec les modiques ressources dont il disposait, pouvait-il tout enlever, et le lui eût-on permis? A-t-il hésité à réclamer la conservation intégrale des édifices lorsque son titre de conservateur du Musée lui a donné qualité pour cela? Il a formé d’étranges amalgames et organisé une horrible cuisine que M. de Laborde ne lui pardonne pas. Mais eût-il mieux valu qu’il sacrifiât tous ces monuments démontés, qu’il n’était pas possible de redaurer complètement avec les fragments transportés au Dépôt? N’avail-il pas raison de dire : « Sauvons tout ce que nous pouvons ; si nous n’avons pas les monuments entiers, les morceaux sont bons? n S’il eut pensé autrement, nous aurions aujourd’hui à regretter la perte totale des statues, bustes, bas-reliefs et détails d’architecture qu’il recueillit si péniblement, et dont une minime partie a seule survécu à la suppression de son Musée.

D’autre part , il n’est aucunement rationnel d’établir un rapprochement entre ce qui se produisit pour les monuments et pour les documents d’archives, puisque, dans ce dernier cas, les dossiers livrés au Bureau du triage des litres étaient presque tous complets et bien ordonnés, et qu'ils furent volontairement mutilés ou bouleversés.

naguère encore si funeste aux œuvres d’art, et c’est ainsi qu'il fut amené à constituer, avec des monuments qui avaient en majorité une origine religieuse, un Musée dont le caractère parût exclusivement laïque.

Conformément aux prescriptions de Bénézech, Lenoir avait très méthodiquement groupé et classé ces monuments d’après l’ordre chronologique; chacune des salles de son Musée, que l’architecte Peyre avait restaurées et appropriées à leur nouvelle destination, était affectée à un siècle de notre histoire depuis le \me jusqu’au xvme. Lenoir avait trouvé, pour la réalisation de son œuvre, un appui bienveillant auprès des Ministres de 1 intérieur; après Bénézech, François de Neufchâteau et Letourneur encouragèrent ses efforts et mirent à sa disposition les modiques subsides dont les circonstances leur permettaient de disposer. A défaut d’argent, Lenoir utilisait linépuisable ressource des morceaux de marbres qui encombraient le local des Petits-Augustins. Il n’avait pas grands scrupules à garder sur ce point, puisque les ministres l’autorisaient, sans difficulté, à payer les acquisitions ou les dépenses du Musée avec ces débris. Eux-mêmes, d’ailleurs, lui donnaient l’exemple; suivant la remarque de M. Courajod ccet amas de matériaux précieux était devenu en quelque sorte une carrière où, pendant vingt ans, on puisa pour tous les services publics (1) 2. r> On accordait des fragments, comme secours, à divers artistes; on les mettait à la disposition de d’Arcet pour ses expériences; on les portait au Muséum à titre d échantillons; on les envoyait même au Laboratoire de chimie nationale pour fabriquer des eaux gazeuses (

Malgré ses médiocres ressources, Lenoir, non content de faire œuvre d’archéologue et d historien, de travailler pour les savants et les artistes, résolut d intéresser à la conservation et au développement du Musée le grand public, que les chefs-d’œuvre de la sculpture risquaient fort délaisser indifférent. Pour offrir à la foule un spectacle propre à piquer sa curiosité et à frapper vivement son imagination, il imagina d organiser dans les

(1) Alexandre Lenoir, t. I, p. cuit.

(2) Lenoir nous a conservé un rrEtat des marbres en tranche provenant des anciennes épitaphes et tombes, en blanc veiné, seconde qualité, blanc statuaire, noir, trouvés dans le Dépôt des marbres de la République, aux ci-devant Petits-Augustins, pour être employés à faire les inscriptions en marbre des portes des douze Commissions exécutives, ordonnées parle Comité de salut public, et pour être

livrées au citoyen Gilet, sculpteur marbrier, chargé de l’exécution, par les ordres du citoyen Hubert, architecte et inspecteur des bâtimens de la République. 51

Cette livraison , faite par Lenoir le i 3 fructidor an ii (3o août 179/1), comprenait 62 dalles funéraires ornées d’inscriptions et de dessins, dont 53 en marbre blanc et 9 en marbre noir. ( Archives du musée des monuments français, t. II, p. 208.)

INTRODUCTION

anciens jardins du couvent des Petits-Augustins un Élysée , où des tombeaux de formes variées abriteraient les restes des plus illustres Français. Cette création ingénieuse ne devait pas peu contribuer au succès et ù la renommée du Musée (1).

Un Élysée, observait-il à ce sujet, m’a paru convenir au caractère que j’ai donné à mon établissement, et le jardin m’a offert tous les moyens d’exécuter mon projet.

Il y a une sorte de magie attachée à ce mot, qui est devenu du domaine de la langue des arts, et dont on se sert tous les jours pour signifier l’idée que l’on a du bonheur : il est surtout consacré pour caractériser celui qu’on suppose être le partage des hommes vertueux, après qu’ils ont cessé de vivre dans ce monde visible.

Et pourquoi ne pourrais-je pas me conformer, sur cela, à un usage qui grâces aux lumières et à la philosophie n’a rien de dangereux? Et s’il est permis de faire des rapprochemens, quelle dénomination convient mieux que celle d 'Elysée, à un lieu vénérable par les restes précieux qui y sont déposés t2' .

Sur la proposition de Lenoir, le Directoire ordonna, par un arrêté du ük germinal an vu (1 3 avril 1799), que le jardin Elysée recevrait les cendres des hommes illustres de la nation. Cette décision fut promptement suivie d’effet, ainsi que Lenoir le constatait quelques mois après :

Dans ce jardin calme et paisible, on voit plus de quarante statues; des tombeaux, posés çà et là sur une pelouse verte, s’élèvent avec dignité, au milieu du silence et de la tranquillité. Des pins, des cyprès et des peupliers les accompagnent; des larves et des urnes cinéraires, posés sur les murs, concourent à donner à ce lieu de bonheur la douce mélancolie qui parle à l’âme sensible. Enfin on y retrouve le tombeau d’Héloïse et d’Abélard, sur lequel j’ai fait graver les noms de ces infortunés époux; les cénotaphes et les statues couchées du bon Connétable et de Sancerre, son ami; dans des sarcophages exécutés sur mes plans et dessins reposent les illustres restes de Descartes, de Molière, de la Fontaine, ceux de Turenne, de Boileau, de Mabillon et de Monlfaucon; plus loin, une colonne supporte, dans un vase, le cœur de Jacques Rohault, digne émule de Descartes. Près de ce cœur philanthrope on découvre l’épitaphe touchante et modeste de Jean-Baptiste Brizard, ce favori de Melpomène, qui naguères faisait aimer la scène française 0).

Le Musée des Petits-Augustins, grâce a cette annexion, fut bientôt Tune des principales curiosités de Paris, en même temps qu’il devenait justement célèbre à l’étranger. Les cinq cents monuments que Lenoir avait restaurés et exposés aux yeux des visiteurs constituaient, d’ailleurs, par leur ensemble,

(1) M. Courajod observe que le Musée fut sauvé par la charlatanerie de son Jardin-Élysée. On peut trouver que si l’idée est juste, l’expression, par contre, est forcée. Le mol de charlatanerie implique une intention de calcul et de duperie qu'il serait téméraire d’attribuer à Lenoir. Il imagina son jardin Élysée tout naturellement et sans

arrière-pensée; il ne fit qu’obéir aux idées et aux tendances de son époque où le drame et l’idylle étaient également en faveur et où les réminiscences de l’antiquité païenne tenaient tant de place.

Musée des monuments français, tome V, p. 19/i.

O Ibid., t. I,p. 19.

une merveilleuse histoire de Fart français, et c’est avec juste raison que le créateur de cette œuvre unique en son genre pouvait se glorifier en ces termes de ses efforts persévérants :

La destruction des inonumens des arts qui ornaient les églises de la France et surtout les tombeaux des rois dont les représentons du peuple attaquaient le despotisme, fut la suite né-

cessaire des discordes politiques qui résultèrent de la nature même des choses . Dans ces

temps orageux les magistrats montrèrent autant de zèle que de prudence; ils s’entourèrent de citoyens vertueux, qui méritaient encore les suffrages publics par leurs lumières et leur probité. La surveillance et la conservation des inonumens publics des sciences et des arts leur fut confiée et on daigna m’associer à cette réunion d’artistes et de savans. Je fus donc chargé de recueillir, dans la maison des Petits-Augustins, les tombeaux et les inonumens que la destruction menaçait. Emporté par un véritable amour de l’art, je fis plus; je réunis dans ce Dépôt encore provisoire, tous les inonumens qu’une fureur égarée avait ou mutilés ou détruits. Je supprime ici les difficultés, les dégoûts, les obstacles qu’il m’a fallu surmonter, les périls auxquels j’ai été exposé à certaines époques pour rassembler plus de quatre cens inonumens de la monarchie française, les mettre en ordre, les restaurer, les classer, les décrire et les graver; déjà sept salles divisées par siècles et un jardin Elysée sont entièrement terminés. J’en ai reçu la récompense dans le suffrage du chef illustre de cette grande et immortelle nation, dans celui de quelques Français éclairés, d’étrangers de toutes les nations et de tous les artistes ou amateurs désintéressés. J’ai ainsi traversé les orages de la Révolution, en m’occupant uniquement de mon devoir. Quelque succès dans la formation d’un établissement nouveau en lui même, et neuf par le genre de division qu’il présente, une gestion de seize années d’un travail assidu et opiniâtre, est ce dont j’ai essayé de rendre compte dans le cours de cet ouvrage, que je considère, dans son plan, ainsi que ce Musée, auquel je lis donner le titre de Musée des monumens français, comme un monument méthodique, propre par cela même à l'instruction, sous le double rapport de l’étude de l'histoire de France et des arts français. Les suffrages honorables que j’ai recueillis, les persécutions également honorables que j’ai éprouvées, seront prisées par moi à leur juste valeur, et je m’estimerai trop heureux si j'ai rempli mon but. A on teiretfortem labnr W.

Les plus éclairés de ses contemporains ne lui marchandèrent d’ailleurs ni leurs éloges ni leur admiration. 11 est aisé d’en juger par le témoignage de Legrand d’Aussy :

Parmi les hommes à qui, depuis la Révolution, les arts doivent de la reconnaissance, il en est un qui par son activité, son zele et ses soins leur a conservé beaucoup de monumens que sans lui la barbarie et l’ignorance eussent détruits. Ces objets dont plusieurs sont précieux par eux mêmes, et qui tous deviennent tels par leur ensemble et leur réunion, ont été déposés dans un vaste local, ci-devant couvent des Petits-Augustins, et le Gouvernement en a confié la surveillance et la garde à celui qui les a sauvés de la hache. J’y ai vu avec beaucoup de satisfaction une collection précieuse de tombeaux et de statues tumulaires dont quelques unes sont du xne siècle et un assez grand nombre du xme. J’y ai aussi applaudi au goût avec lequel le Conservateur du Dépôt a su rendre vraiment pittoresque la réunion de ces derniers, en les plaçant dans- une salle basse faiblement éclairée, dont la décoration annonce l’attention de rappeler

11; Musée des monumens français , Résumé général, t. V, p. ■> 3 <j .

INTRODUCTION

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