LXXXV1I
l’archilecture et l’art de ces temps-là. D’aulres, d’un temps poste'rieur, sont groupés agréablement dans un petit jardin orné d’arbres et de gazon. Enfin, on y a destiné au même usage un second jardin beaucoup plus vaste et garni d’un bouquet d’arbres, et déjà même quelques mausolées y sont placés
Et Fun de nos plus illustres historiens, Michelet, n’a-t-il pas apprécié l’œuvre de Lenoir avec un enthousiasme mérité :
Le Musée des monuments français, écrivait-il, était un incomparable trésor de sculptures tirées des couvents, des palais, des églises. Tout un monde de morts historiques, sorti de ses chapelles à la puissante voix de la Révolution, était venu se rendre à cette vallée de Josaphat. Ils étaient là d’hier, sans socle, souvent mal posés, mais non pas en désordre. Pour la première fois, au contraire, un ordre puissant régnait parmi eux, l’ordre vrai, le seul, celui des âges. La perpétuité nationale se trouvait reproduite. La France se voyait enfin elle-même, dans son développement; de siècle en siècle, et d’homme en homme, de tombeau en tombeau, elle pouvait faire en quelque sorte son examen de conscience (2>.
Si Lenoir avait réussi à recueillir, à restaurer et à classer, au prix de démarches incessantes et de pénibles épreuves, les monuments qui constituaient son Musée, il dut déployer encore plus d’énergie, de persévérance et d’obstination pour conserver intégralement et faire respecter la collection qu’il avait constituée. Pendant vingt ans, il vit son œuvre contestée et menacée; tantôt c’était le pouvoir et tantôt de perfides adversaires qui, sous des prétextes, judicieux en apparence, réclamaient la transformation ou la suppression du Musée.
Dès le 1 8 messidor an iv (6 juillet 1796), le citoyen Biarez, architecte, chargé de la surveillance des monuments artistiques, adressait au Ministre de l’intérieur Bénézech un mémoire, dans lequel il lui proposait de transférer à Notre-Dame les tombeaux restaurés par Lenoir.
(1* Essai sur les sépultures nationales, p. 253.
(S) Michelet a complété plus tard cette judicieuse appréciation par quelques souvenirs personnels qui montrent l’influence que le Musée des Petits-Augustins avait exercée sur sa jeune imagination :
rr Je rouvre ici une plaie de mon cœur. Ce Musée, où ma mère dans mon âge d’enfance indigente, mais bien riche d’imagination, où ma mère tant de fois me mena par la main, il a péri en i8i5... Que d’âmesy avaient pris l’étincelle historique, l’intérêt des grands souvenirs, le vague désir de remonter les âges ! Je me rappelle encore l’émotion toujours la même et toujours vive qui me faisait battre le cœur quand, tout petit, j’entrais sous ces voûtes sombres et contemplais ces visages pâles, quand
j’allais et cherchais, ardent, curieux, craintif, de salle en salle et d’âge en âge. Je cherchais, quoi? je ne le sais; la vie d’alors, sans doute, et le génie des temps. Je n’étais pas bien sûr qu’ils ne vécussent point, tous ces dormeurs de marbre, étendus sur leur tombe; et quand des somptueux monuments du xvi” siècle, éblouissants d’albâtre, je passais à la salle basse des Mérovingiens, où se trouvait la croix de Dagobert, je ne savais pas trop si je ne verrais point se mettre sur leur séant Chilpéric et Frédégonde. n ( Histoire de la Révolution française , livre XII, chap. vu.)
On peut regretter que Michelet n’ait pas jugé à propos de rappeler une seule fois le nom du fondateur du Musée.
LXXX VIH
La France, écrivait-il au Ministre, rivale de l’Italie sous le rapport des arts, possède les plus beaux monumens que lui ont transmis ses hommes les plus célèbres; elle doit les faire sortir des obscurs dépôts où ils sont entassés et les mettre sous les yeux non seulement de tous ceux qui professent les beaux-arts, mais encore de ceux qui, sans les cultiver, les aiment, les chérissent et les protègent.
Il existe dans toute la République de ces dépôts, sacrés aux yeux de tous les vrais amis de leur patrie, tirés de différentes églises, maisons religieuses et particulières ; l’on pourrait facilement former dans chaque département un Muséum composé de pièces locales, ce qui deviendrait très utile aux élèves échauffés par le désir de marcher sur les traces de ceux qui ont illustré les écoles anciennes et modernes.
Un observe que Paris a pour dépôt de toutes ces choses précieuses un endroit resserré et peu convenable (les ci-devant Pelits-Auguslins).
Ne conviendrait-il pas de consacrer à cet usage le monument de Paris le plus propre à cet effet (Notre-Dame), vaisseau recommandable par son antiquité et sa construction gothique, prêtant tout à la fois à l’exposition des monumens à y placer et au caractère qu’exige un cénotaphe!
En considérant le genre de monumens à y placer, on pourrait y adapter tous les tombeaux qui méritent d’être transmis à la postérité, soit par reconnaissance pour ceux en l’honneur de qui ils ont été érigés, ou pour la gloire de ceux qui les ont exécutés. Ainsi tous les monumens qui portent un bon caractère gothique mériteraient sous ce rapport d’être conservés
11 y aurait d’ailleurs à ce déplacement peu coûteux plusieurs grands avantages; l’un déplacer convenablement les différents morceaux en les rapprochant du lieu pour lequel ils avaient été construits. . .
Bénézech ne se laissa pas séduire par cette spécieuse proposition. Il applaudit au zèle que le citoyen Biarez montrait pour les arts; mais, tout en reconnaissant que son idée était bonne à certains égards, il lui lit observer aussi que les déplacements, les transports et les replacements de mausolées seraient trop dispendieux pour les circonstances et il écarta son projet, que les ennemis de Lenoir devaient exploiter ultérieurement.
Quatre ans après, lorsque Lucien Bonaparte fut devenu Ministre de 1 intérieur, un danger plus pressant menaça le Musée. Lucien, qui aimait à paraître un protecteur intelligent et éclairé des arts, avait promptement apprécié l’originalité et l’intérêt de l’œuvre créée par Lenoir et il n’eut probablement pas été fâché de s’en attribuer le mérite et d'y attacher son nom pour la postérité, en reléguant au second plan celui du fondateur. A cet effet, le moyen qu’il jugea le plus pratique fut de transférer le Musée dans un nouveau local et de le reconstituer sur de nouvelles bases. Il forma donc le projet de transporter le Musée dans le domaine de Monceaux (2), sous prétexte que
(1) Archives du musée des monuments français, t. I, p. 5 a . — ;2) Ce domaine était autrefois désigné sous le nom de Mouceaux ou Mousseaux; l’appellation de Monceau est toute moderne.
INTRODUCTION