I.XXX1X
le local des Petits-Augustins devenait insuffisant. Mais, avant de régler la question, il voulut prendre l’avis de Fontanes, qui était alors attaché à son administration. Le futur grand-maître de l’Université, en homme prudent etavisé,eut recours à Lenoir et lui demanda un mémoire à ce sujet. Lenoir, naturellement, présenta des observations qui ne s’accordaient guère avec les vues de Lucien.
Le Musée des monumens français, dont futilité est essentiellement reconnue pour l’instruction publique, sous les doubles rapports de l’art, de l’histoire et de l’histoire de l’art relativement à la France, observait-il, doit nécessairement rester dans l’intérieur de Paris. Le local des Petits-Augustins, dans lequel le Musée se trouve déjà placé, est peut-être un des plus convenables... Le terrain est insuffisant, dit-on, pour contenir tous les monumens. Il me serait facile de prouver le contraire, s’il était possible de poser chaque monument à la place qui lui est destinée dans le projet général que je me suis proposé pour la confection du Musée, et s’il était possible de faire voir le développement que je puis lui donner par la destruction des bâtimens inutiles .
Le Musée des monumens français, en effet, contient déjà près de cinq cens monumens, dont la majeure partie est placée et restaurée dans des salles analogues à leur âge, avec les décorations des siècles qu’elles représentent, décorations formées d’anciens débris tirés des monumens mêmes.
Si l’on déplaçait le Musée, les sommes considérables entraînées par un travail immense, commencé depuis dix ans, seraient entièrement perdues, et si l’on considère les frais de transport et de constructions qu’il faudrait renouveler, cela deviendrait impraticable, et il n’y a pas de doute que beaucoup de monumens, que l’on admire par leur restauration , seraient anéantis s’ils éprouvaient un second déplacement. Deux déménagemens équivalent à un incendie, a dit Franklin.
Le grand nombre des monumens renfermé dans le Musée des monumens français a été si maltraité par nos Erostrates modernes que j’ai été obligé, pour les restaurer et les consolider dans les places qu’ils occupent, de faire sceller chaque assise avec des ferremens coulés en plomb. ....
Il me semble qu’il serait beaucoup plus économique et plus avantageux pour le gouvernement et pour les élèves qui suivent les arts à Paris, de terminer le Musée des monumens françois où il se trouve déjà placé et dont les travaux sont au delà de la moitié dans leur avancement P).
Les conclusions de Lenoir furent acceptées par Fontanes, qui n’hésita pas à les faire valoir auprès du Ministre, en les appuyant par une proposition très judicieuse.
Je dois observer, lui disait-il dans son rapport, que ces monumens ont presque tous un caractère grave et religieux. Les tombeaux des rois ou des grands hommes en forment la principale partie. Leur effet s’accorderait mal avec le coup d’œil riant des jardins de Mousseaux. Ils
C) Archives du musée des monuments français , t. I,p. 198, n° clxxxiii. Cette pièce, non datée, a été rattachée par erreur au n° clxxxii; c’est après le n° clxviii quelle doit être placée.
IMPRIMERIE XATIORALE.
semblent mieux placés clans l’enceinte d’un vieux monastère, qui réveille des senlimens et des pensées analogues à leur destination .
Si, dans les jours de la paix où les fonds pour les arts seront plus abondans, des mains assez habiles pou voient déplacer tous ces tombeaux sans les détruire, il semble que leur place naturelle doit être au milieu de l’antique cathédrale de Paris. Cet édifice, contemporain des premiers âges de la monarchie française, réclame naturellement les cendres de tous les grands personnages qui l’ont illustrée. Il deviendrait pour nous ce que l’abbaye de Westminster est pour l’Angleterre. Un temple ou un jardin moderne ne parleront jamais à l’âme et à l’imagination comme ces anciennes basiliques consacrées par la vénération des siècles. C’est sous de vieilles voûtes qu’on veut lire les épitaphes des héros du temps passé (1).
Lenoir et Fontanes avaient compris, toutefois, qu’il serait prudent de donner satisfaction dans une certaine mesure aux désirs du Ministre, si I on voulait mettre le Musée à l’abri de toute atteinte, et ils lui proposèrent d’organiser dans le domaine de Mouceaux un musée champêtre où seraient exposés d’une façon permanente les ouvrages des artistes vivants. Lucien Bonaparte accepta cette idée; mais, quelques jours après, le règlement d’une question de détail le ramena à son projet primitif. Le 18 fructidor an vin (5 septembre 1800), il avait décidé que le iCr vendémiaire an ix (a3 septembre), a l’occasion de la fête de la République, les cendres de Turenne, déposées dans un monument du jardin Elysée, seraient transférées solennellement au temple de Mars. Cette mesure 11e fut pas du goût de Lenoir, qui adressa aussitôt au Premier Consul une réclamation fortement motivée et terminée ainsi qu’il suit :
.l’ose, Général et Consul, vous demander : i° qu’il ne soit point statué sur le déplacement du monument de Turenne qui orne le Musée des monumens français; 20 je réclame également de votre amour pour les arts que les Musées, en généra}, soient respectés et conservés dans leur intégrité par les artistes chargés des fêles nationales ou de décorer les places publiques et les palais nationaux. Celte décision me paraît digne de votre justice (2'.
Bonaparte n intervint pas; mais Lucien, irrité de lopposition de Lenoir, lui intima de nouveau, le 91 fructidor an vm (8 septembre), l'ordre de se dessaisir des restes de Turenne, et le û vendémiaire an rx (26 septembre), 1! lui notifia brusquement qu’il avait décidé de transporter le Musée à Mouceaux :
J’ai arrêté, citoyen, que le Musée des monumens français sera transféré à Mouceaux et je vous charge d’exécuter cette disposition. Vous voudrez bien, en conséquence, vous regarder comme administrateur de ce Jardin et prendre les précautions nécessaires pour la conservation de ce qui existe .
’’ Archives du musée des monuments français, t. I, p. i8â. — (’1 Ibid., p. i no.
INTRODUCTION
Les objets d’art qui sont en route et qui étaient destinés pour les Petits-Augustins seront conduits à Mouceaux, pour éviter un double transport et le Musée des Petils-Augustins sera évacué aussitôt que le local sera préparé à Mouceaux P).
Par un décret du 29 vendémiaire (20 octobre), Lucien nomma Lenoir administrateur du nouveau Musée.
En présence d’une décision aussi formelle, toute résistance devenait inutile. Lenoir comprit qu’il fallait user de subterfuges et attendre les événements. Il se rendit donc à Mouceaux pour examiner l’état des lieux et étudier les mesures d’organisation qu’il convenait de proposer au Ministre. Comme marque de sa bonne volonté, il demandait, le ier brumaire an ix (23 octobre 1800), à être mis le plus tôt possible en possession de ce domaine. Mais il avait soin d’ajouter qu’il serait convenable de ne déplacer aucun des monuments du Musée tant que le jardin de Mouceaux n’aurait pas été approprié pour les recevoir, et il évaluait, par avance, à 2 millions les frais probables du transfert. Toutefois, dès la fin du mois, il procédait au déménagement de quelques statues de marbre.
Sur ces entrefaites, le 6 novembre 1800 , Lucien, nommé ambassadeur à Madrid, quittait le Ministère de l’intérieur où il était remplacé par Chaptal, et Lenoir, jugeant le moment favorable pour tenter une démarche décisive en faveur de son œuvre adressa, le 2 3 décembre, au Premier Consul, une protestation contre l’arrêté de son frère.
Après dix années de soins, de peines el d’industrie, écrivait-il, l’ordre de cesser mon travail m’a été signifié avec celui de la translation de ces monumens à Mouceaux.
J’ai l’honneur de représenter au Premier Consul qu’outre dix années de temps perdu et des dépenses majeures, il en coûterait plus de huit millions pour démonter, transporter et remonter les monumens à Mouceaux où il faudrait bâtir, exprès pour les recevoir, un local trop éloigné du centre de l’étude; tandis que, pour compléter le Musée que j’ai formé, dont le public jouit déjà, il n’en coûtera par an que vingt-cinq mille francs, si on peut me les accorder pendant six ans.
Citoyen Consul, veuillez, au nom des arts que vous aimez, donner des ordres pour la continuation du Musée que j’ai commencé en 1790.
Le ministre de l’intérieur, que son état d’intérim arrêle peut-être pour cette décision, sera flatté de prendre votre avis sur cet objet; il connaît mon établissement et mes travaux; il n’attend que votre sanction.
Citoyen Consul, vous verrez, du moins c’est mon espérance, quand votre temps vous le permettra, qu’il serait malheureux qu’un établissement aussi important, le seul qui porte un caractère vraiment national, et l’école de l’art en France, ne se continuât pas (2Û
Lenoir exploita, d’autre part, les difficultés que l’Administration des
(I) Archives du musée des monuments français, t. I, p. 19/1. — (2) Ibid. , p. 2 1 h .
domaines suscitait pour la remise olTtcielle du domaine de Monceaux et de ses dépendances, donnant ainsi à Gbaptal le loisir de constater les inconvénients que présentait le déplacement du Musée. Et, en fin de compte, le Ministre, trouvant que le moyen le plus simple de régler cette interminable affaire était de tout laisser en l’état, rapporta, le 5 germinal an ix(a6 mars 1801), la décision de son prédécesseur.
Mais la tranquillité de Lenoir ne devait pas être de longue durée. Un an après, le sculpteur Deseine adressa au Premier Consul une lettre qu il rendit publique et dans laquelle il réclamait la restitution aux églises des monuments funéraires qui leur avaient été enlevés pendant la Révolution (1). Cette lettre attira l’attention du clergé, et l’archevêque de Paris, Mgl‘ Du Belloy, chargea aussitôt l’auteur de visiter les divers Dépôts publics, en vue d’y rechercher les objets d’art qui pouvaient être revendiqués pour l’église métropolitaine. Comme on peut le supposer, Deseine fut accueilli sans enthousiasme au Musée des monuments français par Lenoir, qui voyait en lui, avec juste raison, un adversaire des plus dangereux. Sa mission n’eut pas de résultats importants; elle provoqua simplement la cession à diverses églises paroissiales de quelques statues de saints, considérées comme inutiles pour l’histoire des arts et dont Lenoir n'hésita pas à se dessaisir, sur les conseils de Chaptal. Mais cet insuccès irrita Deseine qui fit paraître, un an après sa première lettre, une nouvelle brochure dans laquelle il réclamait la suppression pure et simple du Musée Sl cette absurde proposition 11’eut pas d’effet immédiat, elle 11e |>assa pas néanmoins inaperçue, et plus tard elle devait porter ses fruits.
Au mois de février 180G, le Ministre de l'intérieur Champagny, reprenant le projet primitif de Deseine, adressait à l’empereur un rapport [tour lui proposer de transférer au Panthéon français les tombeaux déposés au Musée, et il faisait valoir à l’appui de sa proposition les considérations suivantes :
Le génie des Beaux-arts, qui accueillit naguère ces monumens funèbres pour les sauver, gémit de les voir déposés dans une enceinte où tout leur est étranger, où semble éteinte la pensée qui les éleva, où rien ne les explique, où devenus stériles et muets ils 11c transmettent qu’une impression incertaine à l’àme du spectateur. Votre Majesté a voulu rendre à la religion les mausolées que la religion fonda, leur rendre à eux-mèmes leur caractère primitif, les rétablir dans leur harmonie naturelle avec tous les souvenirs qu’ils doivent consacrer, et, sans les dérober à l’admiration publique, associer leur présence aux cérémonies funèbres et au spectacle du culte divin. Ainsi un voile religieux s’étendant sur eux deviendra pour eux une sorte de
5 Lettre sur la sculpture , au général Bonaparte. Paris, floréal an x (avril 1802).
(2) Opinion sur les musées. Paris, floréal an xi.
INTRODUCTION
décoration ; ils décoreront eux-mêmes un temple majestueux; les arts retrouveront à leur vue le
même enthousiasme qui en inspira la création . Grande conception qui accomplit ainsi dans
une même consécration les vœux du patriotisme, de la morale et des Beaux-arts.
Le 20 février, un décret impérial ordonnait que le Panthéon serait rendu au culte et que les mausolées du Musée y seraient transportés et classés par ordre chronologique.
Cette mesure, toutefois, ne fut pas mise à exécution, on ne sait au juste pourquoi. Il paraît vraisemblable que, lorsque le Ministre voulut y donner suite, il s’aperçut des difficultés de l’opération, et sans doute aussi qu’il recula devant la dépense entrevue. Toujours est-il que Napoléon dut renoncer promptement à cette idée puisque, le 3 1 mai, il faisait demander à Lenoir un rapport sur les moyens propres à compléter les collections de sculptures du Musée(1). Mais il y revint quelques années après. Le 1 6 mars î 8 1 1 , Lenoir fut, en effet, averti par le Directeur des travaux de Paris que l’empereur demandait un nouveau projet pour employer les monuments du Musée a décorer les églises de Sainte-Geneviève et de Saint-Denis (2). Comme il n’y avait pas à discuter les volontés de l’empereur, Lenoir fut persuadé que c’en était fait de son œuvre; il voulut, néanmoins, tenter une démarche suprême pour essayer de conjurer le danger, et, le 2 avril, il présenta à Napoléon un mémoire détaillé où, tout en acceptant le transfert au Panthéon des cendres des hommes illustres, il plaidait la cause du Musée proprement dit :
Sire, écrivait— il , votre Ministre de l’intérieur doit présenter à Votre Majesté un rapport sur les monumens du Musée impérial des monumens français qui pourraient servir à l’ornement des églises de Saint-Denis et de Sainte-Geneviève. Je supplie Votre Majesté de me permettre de lui présenter quelques développement sur ce projet et sur l’avantage qu’il y aurait à conserver dans le Musée les monumens qui, ne pouvant se placer dans les églises de Saint-Denis et de Sainte-Geneviève, formeraient cependant une histoire des arts en France, en les maintenant dans l’ordre déjà établi .
Les trois quarts de la dépense étant faits, on ne peut mettre en doute qu’il serait avantageux de terminer ce qui existe réellement, au lieu de recommencer le tout dans son ensemble, attendu que les dépenses déjà faites seraient en pure perte. Les monumens en pierre ou en marbre, mis en place et maintenus où ils sont par du fer ou à l’aide d’un corps étranger, souffriraient singulièrement d’un second déplacement.
Le changement de local coûterait plusieurs millions, tant en transports qu’en rétablissement et en restauration, sans compter les frais de bâtisse et de construction, ou pour la réparation d’un nouveau local déjà construit, qui nécessairement, tel qu’il soit, ne sera pas disposé convenablement pour recevoir les monumens de tous les siècles .
Sire, le Musée des monumens français est mon ouvrage; ce n’est pas sans danger pour ma
(1) Cf. Journal, n° 107/i (Courajod, Alexandre Lenoir, p. i63).
(î) Archives du musée des monuments français , 1. 1, p. âo5.
ÉPlTAPHIER DU VIEUX PARIS.
personne que je suis parvenu à sauver de la destruction les monumens qu’il renferme. Déjà vingt années de ma vie ont été employées à la confection de ce Muséum qui présente, dans son ensemble, sept salles particulières divisées par siècles; plus de quatre cens monumens y sont placés chronologiquement, et ce n’cst, Sire, que par la plus sévère économie, et j’ose dire à l’aide de mon intelligence, avec les faibles sommes qui m’ont été annuellement allouées, que je suis parvenu à donner au Musée le caractère historique qu’il présente aujourd’hui dans son ensemble. J’ajoute à ce travail neuf volumes, avec gravures, que j’ai composés et publiés sur ces mêmes monumens PI.
Le lendemain, Lenoir lit parvenir une copie de son mémoire à l’impératrice Joséphine cL lui demanda son appui auprès du prince Eugène, auquel il écrivait le même jour la lettre suivante :
Mon Prince, mes longs et pénibles travaux sont connus de Votre Altesse; elle a également connaissance des dangers que j’ai courus pour sauver de la destruction les monumens des arts dont j’ai formé le Musée impérial des monumens français. J’espérais terminer ce Musée, non seulement unique en Europe, mais encore utile à l’étude de notre histoire comme à celle des arts, Musée également grand par les idées qu’il présente à l’imagination, comme par le moindre des objels précieux qu’il renferme .
Cependant, un nouveau projet arrête mon travail, éloigne mes espérances et donne de l’inquiétude à toute ma famille. Ce projet consiste à faire transporter dans l’abbaye de Saint-Denis les monumens des rois qui sont au Musée et à placer dans l’église de Sainte-Geneviève les autres monumens. Mon Prince, si ce projet se réalisait, je verrais détruire une collection déjà célèbre chez l’étranger, collection unique dans son genre, qui n’a d'intérêt que par l’ensemble qu’elle présente où elle est, et qui n’a pu se former que par un concours extraordinaire de circonstances que j’ai su saisir à propos, mais non pas sans danger pour ma personne; je verrais d’autres artistes, chargés de l’exécution du projet, me ravir une gloire et le fruit de vingt années de travail (du moins ils s’en flattent). Enfin, je me verrais isolé de mon propre ouvrage , sans autre récompense que le bien que j’ai fait aux arts .
L’empereur a demandé à son Ministre de l’intérieur qu’il lui soit fait un rapport sur ce projet, ce qui en ajourne l’exécution. Avant que ce rapport soit présenté à Sa .Majesté, si Votre Altesse Sérénissime avait la bonté de solliciter de la justice toute bienveillante de l’empereur de prendre connaissance du Musée des monumens français, de le visiter, afin qu’il puisse juger par lui-même de ce qui est fait et de ce qui reste encore à faire; ce serait pour moi l’assurance de voir terminer mon ouvrage, car je ne doute pas qu’à la vue de tant d’objets conservés, de l’ordre que j’ai établi dans ma collection, l’empereur n’en fasse de suite reprendre les travaux P).
Le () août, Lenoir apprenait que la translation du Musée était sur le point d’être exécutée et que l’on n’attendait plus que 1 ordre de l’empereur; il adressait aussitôt une nouvelle et plus pressante supplique à Joséphine. Mais celte lois encore les circonstances lui vinrent en aide. L empereur, agité par les graves préoccupations de la guerre d’Espagne, négligea promptement le Musée, où tout resta en l’état jusqu'à la rentrée des Bourbons.
Ci Archives du musée des monuments français, L I, p. 4o6. — ’) Ihul. , p. h cxj.
INTRODUCTION
Il n’est pas inutile de rappeler d’ailleurs que, pendant la durée de l’Empire, le Musée relevant de Vivant-Denon , directeur des musées impériaux, avait perdu, avec son autonomie, une partie de son importance. 11 n’était guère considéré en haut lieu que comme un dépôt où l’on pouvait trouver aisément des sculptures et des tableaux pour décorer les résidences princières et les édifices publics. Et, dans certaines circonstances, Vivant-Denon lui-même se montra moins respectueux des monuments de l’art que les plus farouches terroristes. C’est ainsi qu’il exigea la livraison des quatre anges d’argent de Sarrazin et Coustou, arrachés jadis par Lenoir au creuset national, et les fit fondre, pour fabriquer une statue de la Paix et diverses statuettes de l’empereur et de l’impératrice.
Il aurait paru tout naturel que le gouvernement de la Restauration témoignât le plus bienveillant intérêt à cette collection de chefs-d’œuvre dans laquelle il retrouvait, contre son attente, les plus nobles souvenirs de l’ancienne monarchie (1) ; mais ce fut précisément tout le contraire qui advint. La royauté ne pardonnait pas au Musée son origine révolutionnaire; et elle résolut de disperser les monuments si péniblement réunis et reconstitués par Lenoir. L’ordonnance du 3o août 181Û, qui dépouillait le Musée d’une partie de ses jardins pour l’attribuer aux hospices de la ville de Paris, en vue d’agrandir les magasins de la succursale du Mont-de-piété, fut la première marque de ses dispositions peu bienveillantes. Le 1 k février 1816, Lenoir était invité par le comte de Vaublanc, ministre de l’intérieur, à s’abstenir désormais de toute acquisition ou restauration nouvelle, et, le 8 mars suivant, il recevait l’ordre de rendre au prince de Condé certaines œuvres d’art que celui-ci revendiquait comme sa propriété. Cette restitution était l’indice assuré d’un prochain démembrement. Quelques jours après, Lenoir fut avisé officieusement que l’on avait décidé la translation ù Saint- Denis des anciennes tombes royales, et il s’empressa aussitôt d’adresser un mémoire à Louis XVIII pour réclamer la conservation des autres monuments, dont on ne paraissait pas encore avoir disposé.
Sire, écrivait-il, mes travaux sont connus de Votre Majesté; elle a également connaissance
(1) tr S’il était au sein de la capitale un monument, une institution publique qui dût mériter la protection toute spéciale et les encouragements du Gouvernement nouveau, c’était assurément cette réunion , unique au monde , de souvenirs religieux , tombeaux et statues des hommes les plus célèbres de notre histoire, débris vénérables du moyen âge,
tous sauvés comme par miracle et au prix de tant de fatigues et de dangers. Qui donc se serait étonné de voir le gouvernement de Louis XVIII encourager, enrichir une si précieuse collection et en récompenser royalement le fondateur ?» (Allou, Mémoires de la Société des antiquaires de France , t. XVI, p. 87.)
des dangers que j’ai courus pendant les temps révolutionnaires pour sauver de la destruction les monumens de la royauté et ceux de nos arts dont j’ai formé le Musée des monumens français. Le caractère particulier de ce Muséum le distingue des autres collections de la capitale. Sa division par siècle et l’ordre chronologique des monumens qui y sont réunis, en mettant sous les yeux les statues des personnages illustres des siècles passés, fait voir d’une part l’histoire de France en relief et de l’autre l’histoire des arts et des costumes.
Oui, Sire, les services que j’ai rendus à la patrie pendant l’absence de Votre Majesté me rendent fier de mon ouvrage, en pensant qu’à son retour, longtemps désiré, je puis lui représenter une suite nombreuse de monumens qui n’existeraient plus sans le zèle actif, j’ose dire infatigable, que j’ai mis à les retirer des mains d’une populace effrénée, qui croyait frapper les hommes qu’elle voulait outrager en brisant la statue qui s’offrait à ses regards.
Certes, s’il approuvait le projet de transfert à Saint-Denis, ce ne pouvait être qu’à contre-cœur; mais il croyait du moins, par cette condescendance, contribuer à la sauvegarde des autres sculptures.
Je suis informé, ajoutait-il en effet, que l’on est dans l’intention de restituer à l’abbaye de Saint-Denis les tombeaux des rois, et de rendre aux églises existantes les monumens qu’elles possédaient, qui sont encore au Musée. Qui n’applaudirait à cette juste restitution? Mais, Sire, que deviendront les monumens qui n’ont plus d’asiles, puisque les lieux où ils étaient ont été vendus, dénaturés ou démolis .
La distraction des objets à replacer tant à l’abbaye de Saint-Denis que dans les diverses paroisses de Paris étant faite, il resterait encore dans notre Muséum, un nombre considérable de monumens historiques de tous les siècles, comme des différents genres que présentent les arts dépendant du dessin. Parmi ces monumens vraiment beaux, il s’en trouve dont le déplacement est pour ainsi dire impossible, si on ne veut pas les anéantir parce qu’ils n’ont pu être
mis en place et restaurés qu’à l’aide de fer ou de tout autre corps étranger . Par la même
raison, les salles du Musée représentant différons âges de l’art français, décorées avec des fragmens de chaque époque, seraient entièrement détruites, sans qu’aucune des pièces qui les décorent puissent servir à autre cliose. Je pense donc que l’on peut avoir à Paris un Musée de
l’art français, en conservant aux Petits-Augustins les monumens qui n’ont plus d’asile .
D’ailleurs, il faut toujours à Paris un dépôt quelconque pour mettre à l’abri les monumens des arts qui éprouvent des déplacemens dans la ville, par les démolitions qui s’y opèrent .
Et, pour prévenir la dispersion irrémédiable de ses collections, Lenoir proposait, en désespoir de cause, de transporter à Saint-Denis, sans aucune exception, tous les monuments qui se trouvaient au Musée, et de le reconstituer ainsi dans le voisinage immédiat de l’église:
En suivant toujours le système de réunion déjà établi, on pourrait encore placer dans 1 abbaye de Saint-Denis la totalité des monumens de notre histoire, en la classant par époque, toujours en observant la chronologie des temps. La suite des statues des rois, ainsi que les mausolées de Louis XII, de François Ier et de Henri II rempliraient la nef et le chevet de l'église; les autres monumens seraient également classés selon leur ordre de date dans une galerie attenante à l’église.
J’avoue que je ne puis me faire à l’idée de voir disséminer une collection unique en Europe,
INTRODUCTION
qui a coûté beaucoup de peine à former et dont la célébrité n’est point équivoque parmi les étrangers, les artistes et les hommes de lettres nationaux DU»
Mais ces sages observations ne furent pas écoutées. Le 2^ avril 1816, une ordonnance royale prescrivait de replacer à Saint-Denis les anciennes tombes, en chargeant Lenoir de surveiller cette réintégration. Le gouvernement se rendait particulièrement compte de ce que cette mesure avait d’arbitraire (2), puisqu’il décida qu’elle ne serait pas publiée par la voie des journaux (3). Le 1 0 décembre de la même année, une autre ordonnance attribuait
à l’Ecole royale et spéciale des Beaux-Arts l’ancien couvent des Petits-Augustins, et Lenoir était nommé Administrateur des monuments français à l’église royale de Saint-Denis. Désormais le Musée n’avait plus d’existence officielle; comme aux premiers temps de la Dévolution, il était redevenu un simple dépôt, dont la basilique de Saint-Denis, le musée du Louvre et plus tard celui de Versailles se partagèrent les précieuses dépou i lies Toutefois une
(-1) Archives du musée des monuments français, t. I,p. 436-438.
(2) La seule considération à laquelle on paraissait obéir, celle de restiluer à l’église de Saint-Denis les anciennes tombes royales, ne suffisait pas, en effet, à justifier la suppression du Musée.
«Le Gouvernement de la Restauration, observait à ce sujet Hennin, ne voulut pas conserver celte création des temps dont il cherchait à effacer, autant que possible , les traces. On fit valoir la nécessité de replacer les tombeaux des rois à Saint-Denis, que l’on voulait restaurer; de rendre aux autres églises, et même aux particuliers, les productions des Beaux-arts dont ils avaient été dépouillés. On ne pensa pas que des monuments déjà si altérés , placés dans un Musée où ils avaient acquis une célébrité historique et artistique, y étaient à l’abri de nouvelles détériorations, et que les remettre à leurs anciennes places, c’était les exposer à de nouvelles chances d’attaques de la part des passions politiques et religieuses. On ne réfléchit pas que des monuments de marbre , de pierre , déjà endommagés, déplacés, restaurés, allaient subir d’autres dégradations par de nouveaux déplacements. En blâmant des destructions passées, qui avaient été causées par les passions politiques, on céda à des passions du même caractère. Sous le point de vue des beaux-arts, cette suppression du Musée des monumenls français fut un nouvel exemple de ce besoin irréfléchi de renverser sous prétexte de re¬
construire, de détruire pour créer. « ( Les Monuments de l’histoire de France , t. 1, p. 3o3.)
(3) Le Directeur des travaux de Paris faisait part à Lenoir de cette décision, en lui adressant, le 8 mai, une copie de l’ordonnance royale. ( Archives du musée des monuments français, t. 1, p. 433.)
(4) La répartition se fit d’une manière fort arbitraire et généralement dans des conditions déplorables : «On reporta à Saint-Denis ce qui restait des tombes des rois; on rendit à quelques églises leurs tombeaux, à des particuliers ce qui leur avait appartenu. Une partie de ces objets ne furent pas
remis à leurs anciennes places . Les restitutions
furent effectuées avec le plus grand désordre; quelques ouvrages et les souvenirs des hommes qui ont été témoins de ces déplacements attestent fincurie , le manque de soins et de toutes constatations régulières dans ce qui eut lieu à cet égard. Les replacements et les restaurations dans d’autres lieux ne furent pas exécutés avec plus de soins, surtout à Saint-Denis. n (Hennin, Les Monuments de l’histoire de France, t. I, p. 3o4.)
Guilbermy nous a laissé sur ce point des détails qui méritent de trouver place ici. Voici ce qu’il écrivait, en 1 8 4 8 , dans sa Monographie de l’église de Saint-Denis :
«Gomme toujours, les exécuteurs subalternes allèrent au delà des volontés du maître. On mit un acharnement incroyable à effacer jusqu’à la dernière trace du Musée des monuments français. Pour faire
IMPKIUEP.IE NATIONALE.
XCVJII
infinité d’œuvres d'art, de morceaux de sculptures et d inscriptions funéraires restèrent abandonnés dans les cours de l’Ecole des Beaux-Arts et voués à une destruction inévitable (l). Le vandalisme de la monarchie n'avait plus rien à reprocher au vandalisme de la Révolution1’21.
la place libre à la nouvelle École des Beaux-arts , on précipita pêle-mêle, dans les cours, les tombeaux et les statues. Depuis 1790, pareille chose n’était pas arrivée : les jeunes gens qui venaient en ce lieu étudier les principes de l’art avaient ainsi sous les yeux l’exemple du vandalisme le plus brutal et du mépris le plus effronté pour les œuvres des grands artistes français. Honte à ceux, quels qu’ils soient, qui se sont rendus coupables d’actes pareils!. . . Les hommes qui avaient arraché tous ces monuments à la destruction étaient réduits à d'amers et stériles regrets; ils n’avaient pas le droit de se faire entendre. Pendant plus de vingt-cinq ans, des statues que, de nos jours, le musée de Versailles a recueillies, restèrent exposées à toutes les injures de. l’air, et, aujourd’hui encore, à l’Ecole des Beauxarts, des magasins, des cours ignorées du public et des caves sont remplis de débris dont chaque jour il périt quelque chose. C’est ainsi que, dans notre pays, on traite les monuments. n (P. io3.)
Le même érudit, dans un article des Annales archéologiques , complétait quatre ans plus lard ses précédentes observations :
«■Au lieu de réunir, écrivait-il, sous un abri commun les sculptures qui n’étaient pas appelées à reprendre leurs anciennes places, l'architecte alors chargé des travaux de la nouvelle Ecole des Beauxarts lit jeter hors des salles et entasser en plein air, dans une cour humide, une énorme quantité de statues et de bas-reliefs qui demeurèrent ainsi exposés à toutes les intempéries du ciel, jusqu’à l'époque de la création des galeries de Versailles, c’est-à-dire pendant près d’un quart de siècle. J’avais quatorze ou quinze ans quand, un jour, mon père, qui portail un grand amour aux monuments de notre histoire nationale, me conduisit dans les cours désolées des Petits-Augustins. Il me semble voir encore le sol tout jonché de débris de sculptures coloriées, de débris de marbre empilés comme des bûches les uns sur les autres, de fragments de faïences, de pavés historiés et de vitraux dispersés de tous côtés; les sculptures les plus délicates de Gaillon étaient rangées comme des moellons. Je considérais de loin, avec une singulière
curiosité, à travers les fentes des palissades, de grandes figures agenouillées, revêtues de manteaux lleurdelysés, que j’ai reconnues depuis à Versailles. Ce triste spectacle ne s’est point arraché de ma mémoire. Les monuments ainsi traités subirent d’irréparables dégradations, dont les traces ne sont encore que trop apparentes sur ceux qui ont survécu à tant de vicissitudes. » (T. XII, p. 18.)
(1) Les monuments exposés dans les salles ou jardins du Musée s’élevaient à peine à six cents; mais, d’après les statistiques de M. Albert Lenoir, le total des pièces recueillies aux Petits-Augustins atteignait plusieurs milliers. Ce sont précisément les sculptures non cataloguées et disséminées dans les dépendances du Musée qui ont été presque complètement détruites.
Les inscriptions funéraires furent particulièrement maltraitées. Nous tenons de VI. Albert Lenoir qu’un grand nombre de lames de marbre ont été débitées en petits carrés pour servir de plaques indicatrices de rues. Les épitaphes qui restèrent dans l’ancien local du Musée furent graduellement mises en pièces , ainsi que l’a constaté Guilhermy : rrNous en avons copié plus de cinquante, alors qu’elles étaient entassées dans les cours de l’ancien couvent et confondues avec des fragments de toute sorte. Chaque fois que nous allions les examiner, nous avions à constater quelque mutilation nouvelle. On en a transporté plusieurs, avec d’autres débris, dans les chantiers de l’église de Saint-Denis, et cette circonstance fortuite en a du moins assuré la conservation. ( Inscriptions de la France, l. 1, Préface, p. XIV.)
(i> Mais le Musée était à peine supprimé depuis quelques années que l’on songeait à le reconstituer sous une autre forme dans l’hôtel de Cluny, ce qui a suggéré à Despois cette judicieuse observation :
«■Quand les études du moyen âge ont été reprises et poursuivies avec plus de science et de sagacité, le musée de Cluny est venu, assez imparfaitement, ce semble, combler une lacune et restaurer en partie ce qu’avait créé la Révolution. Etait-ce donc la peine de détruire ce qu’on avait eu tant de mal à édifier?T> [Le Vandalisme révolutionnaire , p. 229.)
INTRODUCTION
Si l'existence du Musée fut trop courte, du moins elle ne fut pas vaine, et l’on peut affirmer aujourd’hui, sans être taxé d'exagération, que l'admirable collection des monuments du moyen âge et de la Renaissance réunie par Lenoir a été, au début de notre siècle, la première et la principale cause de la rénovation des études historiques et archéologiques.
Pour nous, l’histoire de ce Musée présente aujourd’hui encore un intérêt capital. C’est, en effet, dans la formation des collections du Dépôt des Petits- Augustins que nous trouvons les premières et souvent même les seules données propres à nous instruire du sort des anciens monuments funéraires de Paris, depuis la Révolution.
Les nombreux documents imprimés ou manuscrits qui émanent d’Alexandre Lenoir, ou qui nous ont été conservés par lui, permettent, en effet, d établir avec une précision suffisante la provenance de ces monuments, les restaurations ou les transformations qu’ils ont subies au Musée et leur destinée après la suppression de cet établissement.
Dès qu’il eut été constitué gardien du dépôt des Petits-Augustins, Lenoir avait pris l’habitude de noter chaque jour, sous une forme succincte, tous les faits intéressant son administration et de cataloguer, au fur et à mesure de leur entrée, les monuments ou objets d’art dont la garde lui était confiée. Les notes originales de ce Journal sont aujourd’hui perdues; mais nous en possédons, du moins, une rédaction postérieure, qui paraît dater de l’année 1800 et pour laquelle Lenoir avait utilisé tout à la fois les indications du manuscrit primitif et les diverses pièces administratives qu’il avait gardées par devers lui.
Ce second Journal comprend trois parties distinctes :
Etat n° t. Monumens, statues et colonnes qui sont entrés au De'pôt des Petits-Augustins pendant les années 1791 et 1792.
Etat n° 2. Journal des objets qui sont entrés au Dépôt des Petits-Augustins pendant l’année 1793 et tout le temps du régime révolutionnaire.
Etat n° 3. Etat des objets sortis du Dépôt des Petits-Augustins et remis à qui de droit d’après les ordres des magistrats en exercice. — Récapitulation des monumens qui ont été rendus aux églises.
L’on pourrait supposer, au premier abord, que ce document doit fournir l’indication complète de tous les monuments qui ont figuré au Dépôt des Petits-Augustins et au Musée. Mais ce serait là une conjecture inexacte. Lorsque Lenoir rédigea les deux premiers de ces états, il ne crut pas néces-
saire d’y cataloguer les objets qui, après être entres au De'pôt, en avaient été retirés sous divers prétextes et ne s’y trouvaient plus au moment même où il dressait son répertoire; tel était notamment le cas des bronzes revendiqués dès lyqd par la Commune de Paris et fondus à l’Arsenal. Pour compléter, sur ce point, les renseignements du Journal il est nécessaire de consulter le premier Catalogue du Dépôt, qui fut imprimé en 1793, sous ce titre :
Notice succincte des objets de sculpture et d' architecture , réunis au Dépôt provisoire national, rue des Petits-Augustins, au ci-devant couvent de la Reine Marguerite, par Alexandre Renoir, élève de l’Académie de peinture de Paris, garde dudit Dépôt depuis sa formation, établi en novembre 1790 cl conservé par décret du Corps législatif du i3 octobre 1 793 ((l) 2 3L
A ce même point de vue, il n’est pas inutile de comparer les onze édifions du Catalogue du Musée, qui furent successivement publiées de 179 U à 181 5, et de vérifier la série des Etats décadaires que Lenoir adressait régulièrement au Comité d instruction publique pour le tenir au courant de ses opérations, pendant la période comprise entre le 19 décembre 1793 et le 3 juin 1796 (,|) . L’étude de ces divers documents permet de retrouver à peu près exactement la trace de tous les monuments qui étaient entrés au Musée à diverses époques.
En ce qui concerne la sortie de ces mêmes monuments, le Iroisième élat du Journal n’est ni très explicite, ni très détaillé, ce qui ne saurait nous surprendre, puisqu’il a été rédigé antérieurement à la suppression du Musée. Quant à la cr Récapitulation des objets rendus aux églises v, elle s’applique à peu près exclusivement à des sculptures religieuses. Mais Lenoir nous a laissé un autre répertoire, plus spécialement relatif aux chefs-d’œuvre artistiques,
(l) Le Journal a été édité par M. Courajod. ( Alexandre Lenoir, t. I, p. 1 à 1 77.)
(î) Cet opuscule a été réimprimé par M. Courajod avec les notes marginales consignées par Lenoir sur un exemplaire de la bibliothèque de l’Ecole des Beaux-Arts. ( Alexandre Lenoir, t. Il, p. 234-370.)
(3) Dans les Annales archéologiques , Guilhermy signalait, il y a une trentaine d’années, futilité de ces documents : trNous recommandons à l’attention de nos lecteurs les catalogues imprimés du Musée des Petits-Augustins. Ils abondent en faits curieux et en renseignements qui ne se retrouvent pas ailleurs. Les plus anciens sont écri ts en langage païen et démocratique; d’autres en style impérialiste et philosophique; les plus récents en prose dévote et
monarchique. Ces variations , commandées par les circonstances, ne sont pas ce qu’il y a de moins piquant dans les diverses éditions de l’ouvrage. Il ne faut accepter d’ailleurs qu’avec une certaine réserve les énonciations de ces catalogues, car si quelquesunes des erreurs qu’ils renferment sont de la nature dé celles qui peuvent échapper à tout le monde, même aux plus savants, il s’y rencontre aussi des
inexactitudes parfaitement volontaires . Quoi
qu’il en soit, la lecture de ces catalogues de M. Lenoir nous a toujours vivement intéressé; souvent même, nous devons le reconnaître, elle nous a été fort utile. n (T. XII, i85a,p. 18.)
(4) Ces États ont été publiés dans les Archives du musée des monuments français , t. II.
INTRODUCTION. ci
qui est postérieur à l’année 1816 et se trouve imprimé à la Fin de son Musée des monumens français, sous ce titre :
Etat des statues, bas-reliefs, tombeaux, mausole'es, colonnes retirées du Musée des monumens français, qui ont été transportés à Saint-Denis et au Musée du Roi, restitués à des particuliers et aux églises 0).
Ce document, toutefois, ne doit être utilisé qu’avec une extrême circonspection; c’est bien plutôt, en effet, un projet des répartitions à faire qu’une constatation des répartitions déjà faites, et nombre d’attributions indiquées par Lenoir ne furent jamais mises à exécution. Pour avoir sur ce point des renseignements plus précis, il faut recourir aux papiers de la Maison du Roi, conservés aux Archives nationales 2).
Enfin, si l’on veut savoir dans quelles conditions les monuments furent transportés au Musée et comment ils y furent replacés ou restaurés, il y a lieu de consulter tout à la fois la Description raisonnée du Musée que nous avons déjà signalée parmi les sources de Y Epitaphier et les Archives du Musée des monuments français, qui comprennent un choix des papiers d’Alexandre Lenoir et une série de documents tirés des Archives nationales et de l’Administration des Beaux-Arts (3). On trouve, d’autre part, de précieux renseignements, à ce sujet, dans le rapport que Lenoir adressa, en janvier 181 G, au comte de Vaublanc, ministre de l’intérieur, rapport qui présente un exposé sommaire de la situation du Musée, à la veille de sa suppression, avec quelques notes explicatives sur la reconstitution des monuments
Grâce aux multiples éléments d’information qui viennent d’être signalés, il nous a été possible de suivre, à travers leurs vicissitudes sous la Révolution et leurs pérégrinations depuis la Restauration, les anciens mausolées qui se recommandaient parleur caractère artistique (5). Nous avons retracé brièvement
(t) Cet état a été réimprimé par M. Courajod. ( Alexandre Lenoir, t. I, p. 179-196.)
M. Courajod a déjà commencé ce travail pour les monuments du Musée qui sont restés à l’Ecole des Beaux-Arts et pour quelques-uns de ceux qui ont été transportés au Louvre ou à Versailles. (Cf. Alexandre Lenoir, t. II.)
(3) Cet ouvrage est publié, dans Y Inventaire des richesses d’art de la France, sous les auspices de l'Administration des Beaux-Arts. Deux volumes ont paru actuellement. Le premier comprend les papiers d’Alexandre Lenoir, de 1790 a 1816; le second, une nouvelle série de documents, de 1790 à 1800.
La fin de ces documents (1800-1816) et la répartition des monuments doivent trouver place dans un troisième volume.
(4) État général des monumens, mausolées, tombeaux, statues, bas-reliefs et bustes actuellement réunis au Musée des monuments français. ( Archives nationales, F17 2/C3.)
(5> Pour tous les renvois au Journal et aux Catalogues de Lenoir, nous avons rappelé le numéro sous lequel les monuments ont été désignés au Musée, parce que ce numéro est resté invariable.
«•Nous observerons à nos lecteurs, notait, en elfet, Lenoir dans son Musée des monumens fran-'
en
lhistorique de leurs destinées dans les notes qui accompagnent les descrip lions de YEpitaphiev, et qui forment ainsi le complément naturel des renseignements empruntés aux ouvrages des archéologues et des amateurs des deux derniers siècles.
Si le dévouement éclairé et persévérant d’Alexandre Lenoir avait préservé les plus remarquables des anciens mausolées de Paris d une destruction imminente, les édifices religieux, par contre, ne trouvèrent pas de semblables protecteurs. Sous l’ancien régime, ainsi (pie nous lavons déjà constaté, personne ne se préoccupait de la conservation des bâtiments qui présentaient un intérêt historique ou archéologique. Le projet si rationnel tormé par Gaignières pour assurer d une façon officielle leur entretien ou leur restauration n avait été ni compris ni apprécié. En aucun temps le pouvoir ne se rendit compte de la mission qui lui incombait à cet égard. Aussi voyait-on, en 1 y 8 3 , les ministres de Louis XVI autoriser la démolition du \ieux prieuré de Sainle-Gatliorine-du-\ al-des-Ecoliers sous prétexte qu'il menaçait ruine. Et ce prieuré, cependant, avait un caractère éminemment national, puisqu’il rappelait un des faits les plus glorieux des origines de la monarchie française : c'étaient les sergents d armes de Philippe-Auguste <[iu l avaient fondé en mémoire de la victoire de Hommes.
Les transformalions sociales provoquées par la Révolution française ne furent pas précisément favorables aux édifices religieux. Lorsque les congrégations monastiques et les paroisses eurent été supprimées, les églises et les couvents, devenus propriétés de la nation, restèrent quelque temps fermés et abandonnés, en attendant d’être mis en vente. Comme jadis, au temps de la décadence romaine, l’araignée lissait sa toile sous les voûtes silencieuses et la mousse envahissait les sanctuaires déserts :
. Vclavit aranea fanum,
Et mata desertos occupât lierba Deos.
Heureux encore les édifices dont on ne put immédiatement tirer parti! Combien [dus déplorable fut la condition de ceux que l'on réussit à vendre!
çais , que les numéros qui manquent à la suite de geinens, ou qui ont eu une autre destination; nous
ceux que l'on trouve dans cet ouvrage apporte- n’avons pas cru devoir changer l’ordre des nume'ros
noient à des monumens qui ont éprouvé des chan- établis depuis l’origine du Musée.»
INTRODUCTION
cm
Sans aucun respect des chefs-d’œuvre de l’art gothique, les acquéreurs leur firent subir toutes sortes de mutilations pour les approprier à des destinations plus ou moins lucratives. Certains couvents, en raison de leurs vastes proportions, devinrent des magasins; plusieurs églises furent converties en théâtres (l); d’autres, morcelées et déchiquetées, abritèrent des logements, des ateliers et des boutiques et ces transformations n’étaient pour la plupart que l’indice assuré de la ruine prochaine.
11 était réservé à notre siècle d’opérer méthodiquement cette œuvre de destruction (2). Pour faire pénétrer l’air et la lumière dans les étroites ruelles du vieux Paris et pour ouvrir de larges voies de communication, on a supprimé sans scrupule tout ce qui faisait obstacle à l’alignement réglementaire, et cela parfois avec un zèle intempestif ou immodéré. Presque tous les anciens édifices sont tombés successivement sous le marteau des démolisseurs ; mais ce ne fut pas, du moins, sans provoquer, à diverses reprises, de légitimes protestations. C’est ainsi que le comte de Gasparin, dès 1 8 3 8 , appelait l’attention du Comité des arts et monuments sur ces actes répétés de vandalisme :
Dans sa Chronique des petits théâtres de Paris , le vaudevilliste Brazier protestait contre ce manque de respect pour les monuments : «■ Pourquoi réveiller les morts? . Je regarde les saints comme
fort étrangers aux crimes de la terre; j’aurais voulu que leurs autels et leurs tombeaux fussent respectés . Je n’aurais jamais voulu voir un lieu con¬
sacré au culte devenir un théâtre de mélodrame ou de pantomime, et les chevaux de Franconi hennir et piaffer tout juste à l’endroit où l’on avait célébré les saints mystères. Paris sera toujours assez grand, ce n’est pas la terre qui manque. Ah! laissez nos vieilles églises tomber en ruines si vous le voulez, mais respectez toujours leurs pierres noircies par le temps et les ossements qu’elles recouvrent. » (T. I, p. 278.)
(2) M. Despois 11’a pas manqué de réfuter, par des arguments ti’ès sérieux les assertions des historiens qui tendent à imputer ces destructions à la période révolutionnaire.
rfQuant aux édifices religieux détruits pendant la Révolution, écrit-il, il est aisé d’en préciser le nombre pour Paris. Ce travail a été fait par un écrivain très au fait de l’histoire de Paris comme de celle de la Révolution, M. Frédéric Lock, qui veut bien me le communiquer. C’est une statistique à laquelle
il est malaisé de répondre. Après avoir rappelé que l’Assemblée constituante avait ordonné la suppression d’un certain nombre de paroisses et de monastères (non la destruction des édifices, bien entendu ) , il a trouvé que i3o édifices religieux ont été détruits depuis 1790 jusqu’en 18G1, savoir : 1 en 1791, — 9 en 1793, — h en 1798, — aucun en 179^, — 3 en 1795, — 9 en 179b, — 18 en 1797 , — 8 en 1 798 , — 5 en 1799 , — 26 de 1 800 à 1 8 1 4 , — 3idei8i4àt 83o , — 1 1 de i83o à 1 848, — s3 de i848 à 1861 ; quelquesuns ont été détruits depuis.» (Le Vandalisme révolutionnaire , p. 187.)
Cette statistique peut être parfaitement exacte, nous l'admettons sans difficulté. Mais, pour rester strictement équitable, il convient de remarquer ipie si, de 1790 à 1795, il a été détruit fort peu d’édifices, cela tient à ce que, durant cette période, il ne fut presque pas exécuté de travaux de voirie. El, d’autre part, il y a lieu de rappeler que, s’il en a été démoli un grand nombre pendant la première moitié de notre siècle, celte destruction a pu être opérée d’autant plus facilement que l’aliénation des biens ecclésiastiques, prescrite par l’Assemblée nationale, avait livré la plupart de ces édifices à des spéculateurs.
Civ ÉPITAP HIER DU VIEUX PARIS.
Pendant que le Comité cherche à entourer de respect nos monuments, à les faire étudier et disséquer en quelque sorte, on mutile ces monuments, on les dégrade, on les détruit. La cupidité, qui spécule sur des matériaux abondants et de bonne qualité, l’ignorance et le mauvais
goût, qui sont hors d’état d’apprécier les œuvres d’art, . le temps, qui achève de miner des
monuments âgés ou fragiles, sont autant de causes qui rasent du sol ou allèrent une foule de monuments importants. Paris, la ville la plus éclairée et la plus intelligente, a fait démolir ou laissé ruiner, depuis six ans, quatre églises intéressantes à plus d’un titre : Saint-Pierre-aux- Bœufs, Saint-Côme, Saint-Benoît et l’église du collège de Clunv l1!.
Il est résulté de ces destructions successives <[tiil 11e subsiste plus guère aujourdhui qu'un nombre très restreint des édifices dont les épitaphes doivent trouver place dans noire recueil Aussi la Commission des travaux liislori< j ues a-t-elle pensé qu’il serait utile de compléter le relevé des inscriptions par des notices destinées à faire connaître brièvement le passé de ces édifices et leur distribution topographique.
Pour la rédaction de ces notices, les historiens de Paris nous ont fourni d’utiles renseignements. L’on aurait tort de croire, en effet, comme on l’a trop souvent répété, que ces annalistes se sont copiés les uns les autres. J1 est incontestable que chaque auteur a mis à contribution les éludes de ses devanciers; mais il s’est attaché aussi, par ses recherches personnelles, à accroître le fonds des connaissances communes et à opérer, dans la mesure (b* ses forces, la reconstitution générale du vieux Paris.
Le premier en date de ces historiens, le libraire Cilles Corrozet, n’a guère d autre mérite, à nos yeux, que celui d’avoir [>ris l’initiative d’un travail d’ensemble. Son livre sur les Anliquitez de Paris n’a plus qu un intérêt de curiosité bibliographique, depuis qu’il a été remanié et notablement accru par Boulons. Au point de vue de l’histoire, 1 œuvre de Boulons est encore de peu de valeur, cet auteur s étant borné le plus souvent à recueillir et à accepter sans discussion des données presque légendaires ou des traditions contestables. Mais, au point de vue archéologique, ses descriptions d’anciens monuments, qui ont disparu plus tard, ne sauraient être négligées.
Le Théâtre des anliqmlez de Paris, du P. Du Breul, est autrement important. Du Breul avait commencé, lui aussi, par travailler à une refonte de l’ouvrage de Corrozet, ce qui lui donna l’idée de le refaire sur un plan
1 Bulletin archéologique , t. I, p. 28.
O' Il est aisé de se rendre compte de la proportion des édifices disparus par ce seul fait que, sur iesdix-sept églises ou établissements qui constituent le premier volume de Y lipitaphier, deux seulement
onl été conservés, et encore partiellement; ce sont les anciens couvents desAugustins réformés (Petits- Pères de la Place des Victoires) et des Augustins déchaussés, dont il ne subsiste plus maintenant que les églises.
INTRODUCTION
méthodique et plus détaillé. En historien érudit et consciencieux, il mit fréquemment à contribution les documents originaux pour en transcrire de nombreux extraits, et il s’attacha à faire connaître avec précision les origines et les transformations des principaux établissements de la ville et à signaler tout ce qu’ils offraient de particulièrement notable. Malingre, qui avait été chargé de donner une nouvelle édition de son livre, et Lemaire, qui en tira les éléments de son Pans ancien et nouveau , ajoutèrent quelques détails complémentaires aux dissertations et aux descriptions de ce savant Religieux. D’autre part, Sauvai, avocat au Parlement, avait entrepris, au milieu du xvne siècle, de laborieuses recherches sur les antiquités parisiennes, en vue de présenter un tableau raisonné de l’état ancien et moderne de la capitale. Mais il mourut sans avoir eu le temps de mettre en œuvre tous les matériaux qu’il avait amassés. Néanmoins, son ouvrage peut être consulté avec grand profit, bien qu’il ait été imprimé dans des conditions peu satisfaisantes. Les sujets que l’auteur avait définitivement rédigés sont traités à fond; quant aux notes qu’il avait préparées et aux extraits de documents qu’il avait copiés dans divers dépôts d’archives, on peut, aujourd’hui encore, en tirer utilement parti.
Dans les descriptions de Paris données par Germain Brice et Piganiol de La Force, le détail des faits historiques est généralement emprunté aux précédents ouvrages, dont les assertions ont été reproduites ou résumées sans contrôle ni discussion. Mais, par contre, l’étude des monuments y est traitée pour la première fois d’une façon exacte et à peu près complète, et les curiosités archéologiques ou artistiques y sont indiquées avec soin. C’est au même titre que se recommandent les Curiositez de Pans, par Le Rouge, le Voyage pittoresque de Paris, par d Argenville, et le Guide des voyageurs, par Thiéry. Thiéry, notamment, est un observateur exact et scrupuleux, et l’on trouve, surtout en ce qui concerne les monuments funéraires, des renseignements précis et fort utiles dans le relevé qu’il a dressé des richesses d’art de la capitale à la fin du xviii0 siècle.
En regard de ces ouvrages, qui ont surtout un caractère descriptif, il convient de placer deux essais d’histoire générale qui ne sont pas sans mérite. L’ H istoire de V église de Paris, par le P. Gérard Dubois, Oratorien, est un travail étendu et approfondi, complété par la transcription de nombreux titres originaux, mais qui pèche par une certaine confusion. L 'Histoire de la ville de Paris, commencée par dom Félibien, sous les auspices du prévôt des marchands Jérôme Bignon, et terminée par dom Lobineau, offre un exposé
IMPRIMERIE NATIONALE