Piganiol de la Force, op. cit., t. II
MM. les curé et marguilliers de Saint-Germain députèrent à M. le marquis de Marigny, directeur général des bâtimens du Roi, pour le prier d’engager messieurs de l’Académie royale d’Architecture à examiner si le projet de M. Bacarit étoit aussi convenable pour l’objet qu’on se proposoit qu’il paroissoit satisfaisant au premier coup d’œil. Six académiciens se transportèrent avec M. le Camus, secrétaire de l’Académie, dans l’endroit où étoit le modèle : après un mûr examen ils en firent un rapport avantageux, d’après lequel M. le marquis de Marigny eut l’honneur d’en parler au Roi et de présenter à Sa Majesté les desseins de M. Bacarit.
Selon le rapport des académiciens examinateurs, cet habile architecte a réussi à marier de la manière la plus heureuse le genre moderne avec le gothique de l’édifice qu’il avoit à décorer. Il y est parvenu en canelant les colonnes et en rehaussant leurs chapiteaux de deux pieds. Dans les masses qui sont au-dessus des arcades, il a retaillé des tables enfoncées avec un caisson dans le milieu... U
Tandis que l’architecte Bacarit était ainsi chargé de mettre au goût du jour la décoration du chœur, le sculpteur Vassé, propre beau-frère de Bacarit, recevait la commande d’un nouveau maître-autel. Le témoignage de Charles-Nicolas Cochin 1 2 sur les conditions dans lesquelles s’était faite la désignation des deux artistes oblige à nuancer l’exposé de Piganiol de la Force. Cochin, en effet, rapporte qu’un architecte autrement renommé que Bacarit, Michel-Ange Slodtz, avait présenté un projet. Il expose comment l’inimitié qui régnait entre les frères Slodtz et le comte de Caylus 3 avait fait écarter ce projet :
M. Mariette, libraire et marchand d’estampes, devenu fort riche par ces commerces réunis, et considéré en conséquence, étoit fort amy de M. le comte de Caylus et fort susceptible d’en recevoir les impressions, et de ne voir que par ses yeux. Il ne fut pas difficile à M. de Caylus de persuader à M. Mariette que M. Slodtz n’étoit pas l’homme à qui l’on devoit confier cet ouvrage et qu’on feroit bien mieux d’en charger Vassé, sculpteur, et Bacari, son beau-frère, architecte.
Vassé étoit un sculpteur qui avoit quelque génie et qui tenoit de M. Bouchardon, son maistre, un a peu près bon goust général; ce n’étoit ni un sculpteur savant, ni fort estimé des artistes, mais il faisoit assidüement sa cour à M. de Caylus et même lui gravoit beaucoup de ces antiquailles sur lesquelles il a fait un si long ouvrage; c’en étoit assés pour que cet amateur prétendit l’élever au rang des premiers sculpteurs de son siècle. C’étoit donc à ce jeune homme qu’il vouloit procurer cet ouvrage.
M. Mariette avoit marié une de ses filles à M. Brochan 4, marchand d’étoffes. Cette famille étoit très considérée dans la paroisse Saint-Germain, tant à cause de son opulence qu’à cause des mœurs les plus honnêtes et les plus respectables dont elle faisoit profession. Ils n’entendoient rien aux arts et regardoient M. Mariette comme un aigle en ces matières; persuadé qu’il étoit par M. de Caylus, il lui fut facile de leur communiquer cette persuasion et de leur donner de l’éloignement pour le modèle de M. Slodtz. Il fut rejeté, et même il y a apparence qu’il n’a jamais été payé du temps qu’il avoit sacrifié, puisque ce modèle s’est trouvé chez M. Slodtz après son décès...