‹ Épîtres, satires, chansons, epigrammes, et autres pièces de versChapitre 3 sur 40 · CONTRE L'AVARICE · texte numérisé non relu

CONTRE L'AVARICE

Heureux qui dasg ses vers sait, d'une voix tonnante,, Effrayer le méchant, le glacer d'épouvante ; Qui, bien plus qu'avec goût, se fait lire avee fruit, Et, bien plus qu'il ne plaît, surprend, corrige, instruit; Qui, suivant les sentiers de la droite nature, A mis sa conscience à l'abri de l'injure ; Qui, méprisant, enfin, le courroux des pervers. Ose dire aux humains leurs torts et leurs travers.

Lecteur, depuis six jours, je travaille et je veille. Non, pour de sons moelleux chatouiller ton oreille, Ou chanter en vers doux de douces voluptés ; Mais pour dire en vers durs de dures vérités. Ces rustiques beautés qu'étale la nature ; Ce ruisseau qui serpente, et bouillonne et murmure ; Ces myrtes, ces lauriers, ces pampres toujours verts. Et ces saules pleureurs et ces cyprès amers ; D'un bosquet transparent la fraicheur et l'ombrage. L'haleine du zéphire et le tendre ramage Des habitans de l'air, et le cristal des eaux, Furent cent et cent fois chantés sur les pipeaux. Ni les soupirs de Pan, ni les pleurs des Pleyades, Ni les Nymphes des bois^ ni les tendres Nayades, Ne seront de mes vers le thème et le sujet :

Je les ferai rouler sur un plus grave objet :

Ma mvse ignorera eef nobles épiihètcs,

Cef grands roots si communs chez tous ooi grands poMet :

Me bornant à parler et raison et bon-sens,

Je saurai me passer de ces vains ornemens :

Non, je ne serai point de ces auteurs frivoles,

Qui mesurent les sons et pèsent les paroles.

Malheur à tout rimeur qui de la sorte écrit,

Au pays canadien, où Ton n'a pas l'esprit

Tourné, si je m'en crois, du côté de la grâce (

Où Lafare et Chaulixu (a) marchent après Garasse. (6)

Est-ce par de beaux mots qui rendent un doux son,

Que l'on peut mettre ici les gens à la raison?

Non, il 7 faut frapper et xi'estoc et de taille.

Etre, non bel-esprit, mais sergent de bataille.

" Si vous avez dessein de cueillir quelque fruit, " Grondez, criez, tonnez, faites beaucoup de bruit : " Surtout, n'ayez jamais recours ft la prière ; *' Pour remuer les gens, il faut être en colère : " Peut-être vous craindrez de passer pour bavard ? " Non, non, parlez, vous dis-je, un langage poissard ; " Prenez l'air, et le ton et la voix d'un corsaire :" Me disait, l'autre jour, un honune octogénaire ; " Armez-vous d'une verge, ou plutôt d'un grand fouet, ** Et criez, en frappant, haro sur le baudet,"

Oui, oui, je vais m'armer du fouet de la satire : Quand c'eat pour corriger, qui défend de médire ?

(<x) Auteurs de poésies légères pleines d'esprit el d*agrément^ {h) Écrivain Pans jugement, dont les ouvragci sont rempli» d« torluphiadee indécentes et d'injure« growi^res.

Doit-on laisser en ^ix le eftiomniatenr,

Le ladre, le trigaud, Tenviem, Timpostcur,

Quiconque de l'honneur et se joue et se moque f

Que n'ai-je, en ce moment, la verve d'ÀRCHiLO^ux ? (e)

Mais qu'importe cela, puisque je suis en train,

Si je ne suis Boileac, (d) Je serai Chapelain : (e)

Pourvu que ferme et fort je bâtonue, je fouette.

En dépit d'Apollon, je Veux être poète, •

En dépit de Minerve, en dépit des neuf Sœurs :

Les Muses ne sont rien, quand ii s'agit de mœurs.

Si je ne m'assieds point au sommet du Parnasse,

A côté de Reigkier, et de Pope et d'HoRACE, (/)

Je grimperai tout seul sur un de nos coteaux :

L<à, sans gêne, sans peur, sans maîtres, sans rivaux.

Je pourrai hardiment attaquer l'avarice,

La vanité, l'orgueil, la fourbe, l'injustice,

La ruse, le mensonge, ou plutôt le menteur,

Et l'oppresseur barbare, et le vil séducteur.

A tous les vicieux je déclare la guerre ;

Dès ce jour, dès cette heure . . ; «Ami, qu'allez-vous faire ?»

Va me dire un ami ; « de tous les vicieux

« Vous rendre l'ennemi ! craignez, c'est sérieux :

« Ah ! si vous m'en croyez, redoutez leur vengeance ;

« Peut-être vous pourriez . . . » — Je sais que leur engeanco ^""•— "^p~

(c) Ancien poëte grec, auteur de satires très mordantes.

(d) Les poésies de Boileaa sont si généralement connaes, qu'il est presque inutile de dire ici que ses satires sont les mciU«uret qu'il y ait en notre langue.

(«) . . .« Auteur dur, dont l'âpre et rude verve,

« Son cerveau tenaillant, rima mal^é Minonrc. * (/) Poôtci satirique© très estimés et à juste titre.

A la peau délicate, est fort sensible aux coups, Se dresse de dépit, et s'enfle de courroux.

Eh bien ! je leur rerrai faire force grimaces ; Puis après, je rirai de toutes leurs menaces : Leur colère ressemble à celle du serpent, Qui menace de loin, et se sauve en rampant.

Allons, point de quartier, commentons par l'arare : Cet homme, ct>n>me on sait, parmi nous n'est pas rare : Du golfe de Çraspé jusqu'au Coteau du Lac ; Du fond de Beauharnois jusque vers Tadoussac, Traversez, descendez, ou remontez le fleuve, En vingt et cent façons vous en aurez la preuve.

Voyez cet homme pftle, et maigre et décharné ; De tous nos bons bourgeois c'est le plus fortuné j Il a de revenus quatre fois plus qu'un juge ; Mais la triste avarice et le ronge et le gruge : Plus mal que son valet vous leVoyez vêtu ; A le voir vous diriez du dernier malotru.

De quels mets croyez-vous que se couvre sa table ? De gros lard, de babeurre et de sucre d'érable. « Tous les mets délicats font tort à la santé,* Dit-il, a et trop longtems manger, c'est volupté ; « Jamais, surtout, jamais il ne convient de boire. . . .»

Un homme fut ici d'épargnante mémoire ; Aux bûcheurs de son bois il offrait les copeaux, (|^) Et, par grâce, y joignait les plus petits rameaux.

(g) Pour paiement, B^entend. Au reste, je ne cita ce trait qu^à cause du côté plaisant qu'il peut présenter, et non comme une preuve réelle d'avarice -, puisque l'individu, d'ailleurs tr^s

Ils lui rirent au neK, comme on se l'imagine.

Il fallait Toir Orgon, marchant dans sa cuisine» Regardant, maniant jusqu'aux moindres débris. Orgon, aimant le vin jusqu'à se mettre gris, Pour It boire, attendait que la liqueur fût sûre ; Jamais il n'eut l'esprit de la savourer pure : On l'a vu gourmander les gens de sa maison.

Pour avoir, selon lui, mangé hors de saison : « Il est,» leur disait-il, « juste qu'un homm* dîne ; « Mais, manger le matin, c'est mauvaise routine : « On doit, pour être bien, ne faire qu'un repas ; « Et manger plusieurs fois, c'est œuvre de goujats.»

Au visage enfantin, à la voix féminine, Vous connaissez Ormoni, qui si souvent chemine : Ormont est gentil homme, et même un peu s'^vant ; Mais il est dominé par l'amour de l'argent :

Du matin jusqu'au soir, cet amour-là le ronge ; Il pense à l'or, le jour, et, la nuit, il y songe : Dans SCS rêves, souvent, il croit voir des monts d'or, £t, d'aise tressaillant, ramasser un trésor.

S'il lit, par passe-temps, son BoUeau, son Horace, n est, chez ces auteurs, deux chapitres qu'il passe.

Parlant d'un ton dévot, rianf d'un air bénin, A le voir, vous diriez qu'Alidor est un saint : Cet homme prête au mois, et même à la journée, Et retire, à coup sûr, cent pour cent par aenée :

respectable, dont il 8*agit ici, étant étranger aux usages du Canada, pouvait fort bien croire qu^on en usait dans ce.pays comoM dans celui de sa naissance.

Vous eiojec qw'Alldof pitU pour s'enrichir ?

Tous êtes d«D6 Vtntur ; e'cst pour faire plaisir : NoB, c« n'est pu la soif de Tor qui le tourmente ; Mais il est d'une humeur tout-à-fait obligeante.

Un bâton h la main et le corps en ayant, RithegrU semble fuir ou voler m marchait :

Quoiqu'il ait cinquante ans, s'il n'en a pas soixante. Et qu'il possède au moins vingt mille écus de rcnte> Il n'est ni vieux ni riche assez pour épouser ; Il veut encor vieillir, encor thésauriser :

La toilette est coûteuse et la vie est fort chère ; Si Richegris épouse, il mourra de misère.

« Eh l » va dire un plaisant, feignant d'être fuipiit , « Apprenez & connaître un peu mieux Richegris ; « Peignez-le sous un jour un peu plus favorable ; « N'allez pas dire, au moins, qu'il n'est point charitable ; € Sachez qu'il a..— Quoi donc ? vêtu..— Non, mais nourri..— c Ah! vraimentjj'oubliais..— Quoi?..— Le poisson pourri.»

Une année, en avril, sur la fin du carême.

Parmi les indigens la misère est extrême ; Plein de compassion, Richegris fait prôner.

Qu'abondamment il a de l'anguille à donner :

Il en donne, en effet ; mais une marmelade, Où surnagent les vers, rend le mangeur malade, Qui, pour femercîment, s'adressant au donneur, Lui prodigue, indigné, ht nom d'empoisonneur ; Et non sans quelqujg droit. SI depuÎB lors il donne, C'est si secrètement, qu'il n'est v« de personne. Eh ! qui pourrait blâmer Richegris d'avoir soin Que de ses charités nul ne soit le témoin ?

Ooilt^ à tes tôisins veut démo&tref qiaie rMtf Peut, parfois» a'aceorder et rmet avec ckiclu. De peur qu'on ne le puisse aisémeiit réfuter, liui-même, m^a-t-on dit, se plaît à raconter A quel nombre de tours, de ruses, de finesse?, Il sait avoir recours, pour croître ses richesses.

Jilibm*on ne voit, ne connaît que Taisent De bon, de précieux, d'estimable, de grand ; Les lettres, les beaux arts, les talens, le génie, Ne sont rien, ^ ses yeux^ que fadaise et folie.

Tel, avec de grands biens, ne sait trouver CDiameAt Lire, se promener, s'égayer un moment.

De madame Drabeau racontons l'infortune i Trente mille louis composant sa fottune, A balayer, frotter, trotter en sa maison, Elle passe son temps. Si la peur du démon Lui fait donner, parfois, quelque chose à l'église, Elle refuse tout pour la noble entreprise De son compatriote industrieux, savant.

Ce n'est pas, à l'ouir, qu'elle tienne à l'argent ; Mais, du matiu au soir, attachée à l'ouvrage, A peine de dormir a-t-elle le courage.

Malheureuse, inquiète, on conçoit l'embarrai Où la mettent des biens dont elle n'use pas.

Si vous en avez trop, qu'une noble dépense Vous délivre à propos de votre dépendance.

Je pourrais rapporter vingt exemples frappants D'avares citadins ; mais parcosorons les champs : Ce vice, dè9 Iqngtems, peu satisfait des villes, £ist allé dans les champs chercher d'autroi asilat.

Tel est rich« en biens-fonds, et n'a qu'un seul enfant: Pour un écu par mois, ou six piastres par an, Assez, pour son état, i\ peut le faire instruire ; Mais son curé n'a pu, jusqu'à présent, l'induire, Ni par sages discours, ni par graves raisons. Ni par avis privés, ni par cominuns sermons, A faire pour son sang ce léger sacrifice :

Dominé, maitrisé par sa rustre avarice, « On se passe,» dit-il, « de grec et de latin « Bien plus facilement que de viande et de pain : » Ces mots semblent jurer avec son ignorance ; (Où les a-t-il appris?) « une telle dépense, « Un tel déboursement mettrait ma bourse à see.» Insensé, s'agit-il de latin et de grec ?

N'est-ce pas le français que ton fils doit apprendre ? Réponds, et ne feins pas de ne me point entendre : Si jusqu'à 1^ science il ne peut pas monter, Qu'il sacbc donc, au moins, lire, écrire et compter. Il rit du bout des dents, et garde le silence ; L'avarice l'emporte, il n'est plus d'espérance.

I] neige, il grêle, il gèle à fendre un diamant ; On arrive en janvier : un avare manant, Vojant qu'au temps qu'il fait le maiché sera mince Prend un frêle ,>canot, et se met à la pince. (A) De la pointe-Lévy traverser à Québec, En ce temps, c'est passer la Mer Rouge à pied sec. Qu'arrivc-t-il ? pour vendre une poularde, une oie,

Au milieu des glaçons, il ptrd tout et se noie.

Page 1