‹ Épîtres, satires, chansons, epigrammes, et autres pièces de versChapitre 5 sur 40 · SATIRE II · texte numérisé non relu

SATIRE II

CONTRE L'ENVIR— (1B18.)

Mal oa bien, mon début fut contre ravarice.

Cheminant, l'autre jour, je rencontre Fah'ice ; La canne sous le bras, un pamphlet à la main : « L'avez-vous lu,» dit-il. — « Quoi? — Ce dur Chapelain...» « Que vois-je ? vous riez ! mais ce n'est pas pour rirt « Que ce malin esprit me tance et me déchire* < C'est bien à ce méchant qu'il faudrait du b&ton : « Que lui peut importer que je sois chiche, ou non ^ « Parbleu ! que ne m'est-il donné de le Connaître t c Que ne puis-je, à l'instant, le voir ici paraître ! « Que j'aurais de plaisir à le bien flageller f . . . « — Peut-être ce n'est pas de vous qu'il veut parler. « — Si ce n'est pas de moi, c'est d'un (a) qui me ressemble» « — Dans ce cas, mon aU^i, c'est de vous deux ensemible.»

L'on voit que ma satire a fait un peu de bruit : Oh ! puisse-t-elle aussi produire un peu de fruit ! Il est temps d'en venir à ma seconde épître : Celle-ci roulera sur un autre chapitre ; Chapitre sérieux, et peu fait pour les vers; Mais je dois attaquer tous les vices divers.

(a) C'est <r«M, pour de qudqu'un, |>eQt-n se dire, même en Yers 7 Je l.*ai certainement lu quelque part ; ainsi, el c^est tins licence, ce n'est pas une innovation. Au reste^ pour bien com* prenne cç dialogue, il faut lavoir que la satire précédente fut |niblié«, «a parti», taM VjÊurortj quelques ncis ârtat eell^ci*

On a beaucoup écrit et parlé de TenTie i Mais dans tous ses replis l'a-t-on jamais suivie ? « L'envie est un poison, a-t-on dit, dangereux, « Car l'arbre qui le porte est un bois cancéreux. € L'homme envieux ressemble au reptile, à l'insecte ; « Car tout ce qu'il atteint de son souffle, il l'infecte : « Mais cet homme, souvent, fait son propre malheur, ■ Comme, en voulant tuer, souvent l'insecte meurt.» L'envie est fort commune au pRjs où nous sommes ; Elle attaque et poursuit, très souvent, nos grands hommes; Nos grands hommes ! tu ris, orgueilleux Chérisoi, Qui crois qu'il n'est ici nul grand homme que toi, Ou plutôt, qui voudrais qu'on t'y crût seul habile i Croyance ridicule et désir inutile.

On porte envie aux bieos, on porte envie au raD|; $ Assez souvent, l'envie a méconnu le sang ; Elle règne souvent dans la même famille, Et la mère, parfois, porte envie à sa fille.

Je sais, à ce sujet, un fait assez plaisant : Ce fait-là ne fut point forgé par Lahontàk : (&) Sans aller consulter un auteur qui radote, Je trouve au Canada mainte et mainte anecdote. >

Une famille fut, jadis, à Montréal ; Le patron se disait issu du sang royal :

Il ne le croyait pas, mais le faisait accroire* Il mourut à trente ans, si j'ai bonne mémoire,

Montréta»

Ou plutôt^ li Ton m'a conté la vérité,

Laissant peu de regrets aux gens de sa cité^

Peu de biens aux enfans de son aimable épouse ;

Ëpouse, qui de lui jamais ne fut jalouse, (c)

Elle avait vingt-cinq ans, quand son mari mourut.

Dès qu'on sut Phomme en terre, on vint, on accourut

Consoler, ranimer, la jeune et belle veuve,

Qu'on croyait succomber sous la terrible épreuve.

Quand on sut que gatment on pouvait l'aborder,

Chez elle, de partout, les galans d'abonder.

Que fit-elle avec eux ? je ne le saurais dire ;

Et ma miise, entre nous, n'aime point à médire.

Enfin, il en vient un qu'elle veut épouser ;

Mais, pour y parvenir, il lui fallut ruser.

De ses filles, déjà, l'atnée est femme faite.

Est belle, aimable, gaie, enfin, presque parfaite ;

Et la mère avait beau vouloir se l'attacher.

Le galant paraissait vers le tendron pencher :

La plus jeune, à ses yeux, semblait aussi plus belle.

« Que ferai-je ? comment me débarasser d'elle ?

« Je ne vois qu'un moyen, c'est de la renfermer

« Sous la clef, dans sa chambre, afin d'accoutumer

« Mon amiCnt à me voir et seule et sans ma fille.»

Quand l'amant arrivait, la mère de famille

Avait, auparavant, relégué dans un coin

L'objet cle sa visite. Il ce se départ point ;

{e) Parce qu'elle ne l'aimait peint : ce dont je préviens d'avance, de peur que quelque malin n'aille ima^ner <}ue je berne ici t mari| pour n'avoir donné aucun sujet de jalooeie à sa femme*

n (kTknt p«tieat i è tcmt oA «'aocoEtuifié.

« Ma 6116 a la migraine, ott bien eUe a la r)iuidé,«

Disait la mère ; « hélaa t éoil mal est raâical ;

« De l'épouser, monsieur, vous vous tnwjverie« mal î

• D'ailleurs, die devient, de jour en jour, moins belle ; € Je suis, à dire vrai, beaucoup plus jeuQe qu'elle :

« Plût & Dieu qu'elle fût, de tout point, aussi bien ; « Car jamais, dieu-merci, je ne me plains de rien. » Elle dit tant, fit tant, qu'à la fin, le compère Laissa la fille en paix, pour épouser la mère. Mais le fait dont je parle est passé dès longtempf , Citons, plutôt, citons des exemples vivants.

Rarement la beauté fut exempte d'envie :

Les Grâces ont formé tous les traits de Sylvie : J'admire, en la voyant, son front noble et serein ; De roses et de lis se compose son tein :

Elle a le nez, les yeux, et la bouche charmante, Le port majestueux et la taille élégante ; Elle rit, elle chante, elle parle, elle écrit, Avec grâce, dit tout, fait tout avec esprit : A la voir, qui pourrait croire qu'on en médise ? ficoutez, cependant, comment en parle Élise : < Sylvie est 'belle, mais, on pourrait l'égaler ; € Et, sur son compte, je je n'en veux pas parler ;

• Si je vous le disais, vous en séries surprise.

« — Est-il vrai? qu'est-ce donc? que dites-vous, Ëlite?

• Vous vous tronàpêz, ma chère.— 6h ! non, je le stii bie« ; s Je suis sûre du fait ; mais je n'en dirai riei.» ^

Voilà sourent il quoi porte la jaloasre '.

C% n*est pas xiïéâilsaiïcé, id, c'est càlbmm^

« Mon voisirî PhUoris s^énriçhit,» dit Méâor ; « Je ne sais pas, ma foi^ à^oH lui vièAt tout soti or ; w Autant, ou ikiieux que lui, j'etitehds la nxarcJrandtst t « Et c'est toujours chez lui qu'on voit la chSâïffndIse. « Il faut qu'il soit frîpo», ou bîea qu'il soit Sorcie* : « Autrefois, je Pai vu pauvre et petit mercier ; « Le voilà gros bourgeois, pouvant rouler carosse* « Pour le moins, aiissi fier (ju'un enfant de l'Ecosse ; « Tandis qu'il faut que moi je me promène à pié; « Philaris fait envie, et moi, je fais' pitié : « J'enrage, de bon ccèur, voyant l'or qu'il estasse. » Médor, sais- tu pourquoi ton voism te surpasse ? C'est que, sans être avare, il règle sa maison Avec économie, et seïon là ràidôn :

Sa richesse par^là promptenfieÀt S'est accrue»

Cet homme qu'on rencontre à chaque coin dé rtre» Devant vous toujours prêt à vous faire plaisir, A l'ouir, vous diriez qu'il n'a d'autre déSif / Que votre intention, votre dessein prospère.

« Oui, vous réussirez ; Je Te crois, je l'espôre f « Et si, par quelque' endroit, je pouvais vou» Servir. . . .* Partez d'auprès de Thôtome, ou laîss'éz-ltf partir : « Il croit venir à Bôuf de sa' foller entreprise, » Dit- il , « fut-il jâfriiâîs pai'cilfe balt^urdisé f « C'est un homme sanf fonds', sans appui, sahs tiifiiî^ ; « En vérité, je croit qàfï a jierdu 1« sexi^.y

Cet homme qu'il noirck court la même carrière Que lui-même^ et le laisse assez loin en arrière^

L'ignorât, quelquefois, porte envie au sarant : La ehose a même lieu de parent à parent.

Cette sorte d'envie cit quelque peu rustique s Racontons sur ce point ubc histoire authentique, ït dont tous les témoins sont encore vivants. Phtlùmatl^e n?eut point de fortunés parents ; Tout leur bien consistait en une métairie,

Même, ks aecidens fâcheux, la maladie.

Le sort, riiiiquité d'un père, à leur endroit^ Les réduisirent-il& encor pVus à l'étroit :

Mais quoique Philomathe eut des parens peu riches, Jamais, à son égard, il ne les troura chiches^ Et de se plaindre d'eux jamais il n'eut sujet : Rendre leur fils heureux était leur seul objet : Ne pouvant lui laisser un fort gros hérita^fe, Ils voulusent qu'il eût le savoir en partage : Un bon tiers de leur gaki et de leur revenu Passait pour qu'il fût bien logé, nourri, vêtu. Mais que gagnèrent-ils ? la haine de leurs frères v Tous les collatéraux et môme les grandiS-pères De ces sages parens deviennent ennemis, Et laissent retomber leur haine sur leur fils. Eut, pour toute réponse et pour toute vengeance, Ils méprisent les cris de leur rustre ignorance.

L'envieux, quelquefois, porte envie à l'habit^ Et d« If porter tel tous ikU presque un délit.

L'on peut trouver à dire à chose de la sort)»-^ Alors qu'on y met plus que son état ne porte ; Mais blâmer de Thalnt la Â>rme ou la couleur^ C est être, à mon tris, ridicule censeurj Se mêler un peu trop des affaires des autres^ Ce travers est pourtant commun parmi les nôtres-. J'ai vu (l'on peut tenir le récit pour certain,) Un jeune komme, depuis quelques mois citadin^ Craignant d'être hué dans son rustique asile^ Laisser, pour s'y montrer, l'habiHemçnt de villci C'est-à-dire quitter V habit pour le eapo^ (dy ' Le fait suivant est vrai, bien qu'il soit un peu sot ;- Je le tiens d'un témoin que je sais véridique :. Un jpur, un ci^adia d'origine rustique, Fut prié d'un souper que devait suivre un bal>; C'était, s'il m'en souvient, un repas nuptial* Le convive oublia de changer de cos^tume :

(De ses nouveaux voisins il suivait la coutume :) On le voit arriver, on ne dit rien d'abord ; Dès le commencement, on est assez d'accord ; Mais lomque l'eau-de-vie est montée à la tête, C'est alors qu'on se met à jouer à la bête.

De tomber sur notre hôte on cherche l'à-propos ;. On le trouve^ car l'hôte e?t fertile en bons-mots.

(d) Dansiles vers précédents, le mot AaW est pris pour Tba* bîllement eu général ; ici, c'est pour une espèce particulière de vêtement. Tout 1© monde sait la différence qu'il y a, quant à ht forme, entre Vhabii et le capot ; «t que le dernier est particulier ^uj^habitans de hcÉ campagnes.

« Ta te moques de nous, ^e crois,* lui dit uq mstr^ç ; « Ton habit est fort tieau, mais il a trop de lustrç : « Nous somn^es çopçipta^s^nts, nous al)o|i^ l'éponger.» Ils prennent l'hôte, et puis, tout droit le vont plonger^ Vêtu comme il ^tait, au bor<l de )a rivière ; Et le rouli^njt, après, dans un tas de poussièrt. Le malheureux en fut malade quinze jours, Et perdit ^on habit ; mais il eut son recours ; Nos rustres, amenés par-devant la justice.

Payèrent médecin, habit, voyage, épice ; Apprirent, comme on dit, à vivre, à leurs dépens.

Mais l'envie est, parfois, cause de maux plus grandsw Pourquoi nos gens heureux sont-ils en petit nombre ? C'est que plusieurs de nous sont jaloux de leur ombre* Quelqu'un désire-t-il, comme on dit, s'arranger. Aussitôt chacun cherche à le décourager ; Chacun le contredit, le tourne en ridicule ; Et même de lui nuire on ne fait point scrupule. Êconduits, jalousés, que d'hommes à talents Ont, quitté leur pays, ou sont morts indigents ! Est-ce ainsi qu'on en use en France, en Angleterre ï L'étranger qui s'en vient habiter notre terre. Voyant chcx nous si peu d'accord ou d'amitié, S'indigne contre nous, ou nous prend en pitié. Faut-il que l'envie entre en des cœurs magnanimes \ - Ici, Germains, Bretons sont toujours unanimes : Nous ne les voyons point se nuire,^ s'affliger, four un brimborion prêts k s'cntr'égprger s

Plaider pour un brin d*herbe, une paille, use cotse. Voyez, surtout, rojez les enfans de TËcosse ; Comme ils s'entr'aidént tous, du manant au marquis..

Voyez les Iroquois et les Abénaquis :

Nous osons les traiter dé nations barbares ;

Mais voyons-nous chez eux des jaloux, des avares ^

De la simple nature ils suivent les sentiers ;

Hs sont farouches, fiers, indociles, altiers ;

Mais il faut voir entr'eux la conduite qu'ils tiennent ; •

Comme ils sont tous d'iaccord, et toujours se soutiennent.

Ce qu'ils furent jadis, ils le sont aujourd'hui.

Un autre tort, c'est d'être envieux pour autrui ; Quand on a des parens, vouloir qu'on les préfère A quiconque se meut dans une même sphère^ . . Grincer presque des dents, et frémir de fureur, Si quelqu'autre est cru, dit aussi bon procureur» Aussi bon médecin ; si, dans l'art littéraire, Il sait également instruire, amuser, plaire.. Ce travers-là provient de- partialité,^ £t se peut appeller fcmiMariiéy Si par-là l'on entend, non propos de soudrille. Mais amour exclusif des siens, de sa famille^

Toutefois, il faut être équitable et discret. Et ne confondre point l'envie et 1q regret:

On peut, quand on est vieux, regretter la jeunesse ; Quand on est pauvre, on peut désirer la richesse ; On peut, quand on écrit d'un style trivial, Sans crime, souhaiter d'écrire un peu moins mal.

n est mdnie petmii ft qui raisonoe et parle

Aussi TulgairetneDl que Baroch ou que Carte,

De vouloir élre an peu moins sot el moins pesant.

Malheur à qui peut èt[e ft tout indifférent.

Voit-i)n l'homme d'esprit réduit à la besace ;

L'irabéoiUe occuper une honorable place ;

Ramper l'homme de bien, et le Iftebe régner ;

On peut, alors, on peut, À bon droit, s'indigner.

Mais être malheurem pai le bonheur d'un autre ;

Croire du bien d'autruî, qu'il amoindrit le nôtre ;

C'est là ce que j'appelle eive envieui, jalouï ;

C'est â cet honime-lâ que je porte rae« coups. . . ,

• Recomiaencez-vous, donc ? Ab ! bon dieu ! trère ! tièrc t*

Oui, par piliô pour toi, jaloux i* r, j'achève.

SATIRE ïîï,

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