‹ Epitres, satires, chansons, epigrammes et autres pièces diversChapitre 31 sur 48 · LE TEMPS · texte numérisé non relu

LE TEMPS

S'il est un être irrésistible, Dans ce qu'il fait, indépendant^ Impartial, indifTérent, A la prière inaccessible, Contempteur d'un flatteur encens, Sourd aux accens les plus touchans, A tout, en un mot, msensibie, Cet être, certes, c'est le Temps.

Le Temps flétrit la fleur brillante, Fane l'herbe au milieu du champ, Gâte le fruit appétissant, Sèche la plante nourrissante.

Pourrit l'arbre, ronge le fer, Use l'argent, brise la pierre, Fait d'une ville un cimetière.

Une solitude, un désert ; Change le printems en automne, En vieillards les vermeils enfants.

Non, le Temps n'épargne personne, Ne respecte petits ni grands, Moissonne les lâches, les braves ; Ne ménage pas plus les rois Que les derniers de leurs esclaves.

Rien ne peut soustraire à ses lois :

ïl ne sait point, par complaisance.

Ou par respect pour la grandedr, La beauté, l'esprit, la naissance.

Agir avec moins de rigueur ; Le teint frais, la taille élégant»

Ne peuvent jamais, par malbeurj Halentir sa marche constante.

Alors qu'on fait réflexion Qu'il n'est point de distinction, Point d'acception de personne, Le roi fait pitié sur son trône, Le grand sous ses riches lambris ; La belle paraît moins aimable, (C'est à regret que je l'écris,) La laide, moins désagréable.

Le vieillard^ moins caduc ou gris ; Le pauvre semble moins à plaindre, Par cela qu'il a moins à craindre, Ft moins à perdre au changement, Et même au dépérissement ; Le riche, moins digne d'envie.

L'unique espoir est l'autre vie, Où, dans un éternel printemps, Le corps tout brillant de jeunesse, Et l'âme pleine d'allégresse, Ne redouteront plus le Temps-

t:PITAPHE DU CANADIEN. (18^0

Ci-gît qui fut un mortel admirable,

Qui posséda mille talens divers ;

Mais qui, frappé d'un funeste revers,

A fait, naguère, une fin déplorable.

Tenu, je crois, du pays des Brut-iens,

Ne jugeant pas comme jugent les autres,

Ne parlant pas comme parlent les nôtrei ;

Il différa de tous le» Canadiens,

Par 6on savoir et par sa sapience :

Le beau dessein qu'il avait entrepris.

De dire tout sans avoir rien appris.

Donnait de lui la plus grande espéranc*.

S'il n'eût été moissonné par la mort,

Il aurait fait, un jour, un grand tapage ;

Des Canadiens ignorant le langage,

Il s'en fit un plus sublime et plus fort,

(Il est plus beau d'inventer que d'apprendre,)

Noble jargon, admirable patois,

Fort ressemblant à notre ancien gaulois.

Qu'on entend bien, mais qu'on ne peut comprendre.

N'ayant le sens ni le goût qu'a chacun,

Par une sage et savante méthode,

Il sut former l'un et l'autre à sa mode,

Et son bon-sens choqus le s«ns-commun.

Muni d'un ton, d'un goût et d'une langue

Tout djficrents de ceux que nous avions.

Il nous fit voir que nous déraisonnions,

Par maint discours et par mainte harangue.

Il nous montra que nous n'y voyions rien ;

Qu'il faut louer ce qu'on croyait blâmable,

Et condamner ce qu'on croyait louable.

Mettant le mal à la place du bien.

Il promettait déjà monts et merveilles :

Hélas ! sitôt devait-il donc périr î

Oui, ses efforts, ses travaux et ses veilles,

Avant le temps, l'ont forcé de mourir ;

Car sous les coups de la mort tout succombe !

Sur son destin, passant, verse des pleurs :

Si tu ne veux y répandre des fleurs,

Jette du moins des chardons sur sa tombe.

J^'ota héné : j'en pourrais dire plus,

Mais je ne veux épuiser la rnatière ;

Libre à chacun de fournir la carrière,

Et d'exalter mieux que moi ses vertus.

Page 1