‹ Épitres, satires, contes, épigrammes de Voltaire, suivis de fragments de la PucelleChapitre 105 sur 273 · Cette pièce est adressée à M lle Clairon · texte numérisé non relu

Cette pièce est adressée à M lle Clairon

ÊPITRES. 165

Je crois vous voir sur ce brillant théâtre Où tout Paris S de votre art idolâtre, Porte en tribut son esprit et son cœur.

Vous récitez des vers plats et sans grâce, Vous leur donnez la force et la douceur ; D'un froid récit vous réchauffez la glace :

Les contre-sens deviennent des raisons.

Vous exprimez par vos sublimes sons, Par vos beaux yeux, ce que Fauteur veut dire ; Vous lui donnez tout ce qu'il croit avoir; Vous exercez un magique pouvoir Qui fait aimer ce qu'on ne saurait lire.

• On bat des mains, et Fauteur ébaudi Se remercie, et pense être applaudi.

La toile tombe, alors le charme cesse.

Le spectateur apportait des présents Assez communs de sifflets et d'encens ; Il fait deux lots quand il sort de l'ivresse, L'un pour Fauteur, l'autre pour son appui :

L'encens pour vous, et les sifflets pour lui.

Vous cependant, au doux bruit des éloges Qui vont pleuvant de l'orchestre et des loges, Marchant en reine, et traînant après vous Vingt courtisans Fun de l'autre jaloux, Vous admettez près de votre toilette Du noble essaim la cohue indiscrète.

L'un dans la main vous glisse un billet doux ; L'autre à Passy * vous propose une fête ; Josse avec vous veut souper tête à tête ; Candale y soupe, et rit tout haut d'eux tous. On vous entoure, on vous presse, on vous lasse. Le pauvre auteur est tapi dans un coin,

1. Le traducteur a mis Parts au lieu de Londres. 8. Le traducteur a mis Passy, au lieu de Kinsington.

Se fait petit, tient à peine une place.

Certain marquis, l'apercevant de loin,

Dit : « Ah I c'est vous ; bonjour, monsieur Pancrace,

Bonjour : vraiment votre pièce a du bon. »

Pancrace fait révérence profonde,

Bégaye un mot, à quoi nul ne répond,

Puis se retire, et se croit du beau monde.

Un intendant des plaisirs dits menus, Chez qui les arts sont toujours bienvenus, Grand connaisseur, et pour vous plein de zèle, Vous avertit que la pièce nouvelle Aura l'honneur de paraître à la cour.

Vous arrivez, conduite par l'Amour: •

On vous présente à la reine, aux princesses, Aux vieux seigneurs qui, dans leurs vieux propos, Vont regrettant le chant de la Duclos.

Vous recevez compliments et caresses; Chacun accourt, chacun dit : « La voilà I »

De tous les yeux vous êtes remarquée ; De mille mains on vous verrait claquée Dans le salon, si le roi n'était là.

Pancrace suit : un gros huissier lui ferme La porte au nez; il reste comme un terme, La bouche ouverte et le front interdit :

Tel que Le Franc, qui, tout brillant de gloire, Ayant en cour présenté son mémoire, Crève à la fois d'orgueil et de dépit.

Il gratte, il gratte ; il se présente, il dit : « Je suis l'auteur... » Hélas ! mon pauvre hère, C'est pour cela que vous n'entrerez pas.

Le malheureux, honteux de sa misère, S'esquive en hâte, et, murmurant tout bas De voir en lui les neuf muses bannies, Du temps passé regrettant les beaux jours,

Il rime encore, et s'étonne toujours

Du peu de cas qu'on fait des grands génies.

Pour l'achever, quelque compilateur, Froid gazetier, jaloux d'un froid auteur, Quelque Fréron, dans fAne littéraire, Vient l'entamer de sa dent mercenaire; A l'aboyeur il reste abandonné, Gomme un esclave aux bêtes condamné.

Voilà son sort; et puis cherchez à plaire.

Mais c'est bien pis, hélas! s'il réussit.

L'Envie alors, Euménide implacable, Chez les vivants harpie insatiable, Que la mort seule à grand'peine adoucit, L'affreuse Envie, active, impatiente, Versant le fiel de sa bouche écumante, Court à Paris, par de longs sifflements, Dans leurs greniers réveiller ses enfants.

A cette voix, les voilà qui descendent, Qui dans le monde à grands flots se répandent, En manteau court, en soutane, en rabat, En petit-maltre, en petit magistrat.

Écoutez- les : « Cette œuvre dramatique Est dangereuse, et l'auteur hérétique. »

Mattre Abraham va sur lui distillant L'acide impur qu'il vendait sur la Loire i ; Maître Crevier, dans sa pesante histoire Qu'on ne lit point, condamne son talent.

Un petit singe, à face de Thersite, Au sourcil noir, à l'œil noir, au teint gris, Bel esprit faux * qui hait les bons esprits, Fou sérieux que le bon sens irrito, Écho des sots, trompette des pervers,

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