A BOILEAU, OU MON TESTAMENT
Boileau, correct auteur de quelques bons écrits,
Zoïle de Quinault, et flatteur de Louis,
Mais oracle du goût dans cet art difficile
Où s'égayait Horace, où travaillait Virgile,
Dans la cour du palais je naquis ton voisin;
De ton siècle brillant mes yeux virent la fin ;
Siècle de grands talents bien plus que de lumière,
Dont Corneille, en bronchant, sut ouvrir la carrière.
Je vis le jardinier de ta maison d'Auteuil,
Qui chez toi, pour rimer, planta lechèvrefeuil 1 -
Chez ton neveu Dongois* je passai mon enfance;
Bon bourgeois qui se crut un homme d'importance.
Je veux décrire un mot sur tes sots ennemis,
A l'hôtel Rambouillet s contre toi réunis,
Qui voulaient, pour loyer de tes rimes sincères,
1 . Antoine, gouverneur de mon jardin d'Auteuil, Qui diriges chez moi l'if et le chevrefeuil.
La maison était fort vilaine, et le jardin aussi.
2. Boileau a dit quelque part : Monsieur Dongois, mon illustre neveu» C'était un greffier du parlement, qui demeurait dans la cour du Palais avec toute la famille de Boileau.
3. L'hôtel Rambouillet se déchatna longtemps contre Boileau, qui avait accablé, dans ses satires, Chapelaio, tràs-estimé et recherché dans cette maison, mauvais poète, à la vérité, mais homme fort sava. t, et ce qui est étonnant, bon critique; Cotin, non moins plat poète, et de plus plat prédicateur, mais homme de lettres et aimable dans la société; d'autres encore, dont aucun ne lui avait donné le moindre sujet de piainte. Il n'en est pas de même de notre auteur : il n'a jamais rendu ridicules que ceux qui l'ont attaqué; et en cela il a très-bien fait, et nous l'exhortons à continuer.
ÉPITRES. lût)
Couronné de lauriers t'envoyer aux galères.
Ces petits beaux esprits craignaient la vérité, Et du sel de tes vers la piquante âcreté.
Louis avait du goût, Louis aimait la gloire : Il voulut que ta muse assurât sa mémoire ; Et, satirique heureux, par ton prince avoué, Tu pus censurer tout, pourvu qu'il fûj; loué.
Bientôt les courtisans, ces singes de leur maître, Surent tes vers par cœur, et crurent s'y connaître. On admira dans toi jusqu'au style un peu dur Dont tu défiguras le vainqueur de Namur, Et sur l'amour de Dieu ta triste psalmodie, Du haineux janséniste en son temps applaudie ; Et l'Équivoque même, enfant plus ténébreux, D'un père sans vigueur avorton malheureux.
Des muses dans ce temps, au pied du trône assises, On aimait les talents, on passait les sottises. Un maudit Écossais, chassé de son pays, Vint changer tout en France, et gâta nos esprits. L'Espoir trompeur et vain, l'Avarice au teint blême, Sous l'abbé Terrasson * calculant son système, Répandaient à grands flots leurs papiers imposteurs, Vidaient nos coffres-forts, et corrompaient nos mœurs; Plus de goût, plus d'esprit : la sombre arithmétique Succéda dans Paris à ton art poétique.
Le duc et le prélat, le guerrier, le docteur,
]. L'abbé Terrasson, traducteur de Diodore de Sicile, philosophe et savant, mais entêté du système de Law.il fit imprimer, le 21 juin 1780, une brochure dans laquelle il démontrait que les billets de banque étaient fort préférables à l'argent, parce que le billet avait un prix invariable. Les colporteurs qui débitaient sa brochure criaient en mêcne temps un arrêt qui réduisait les billets à moitié. Il fut ruiné par ce système même qu'il avait tant prêché. Ce fut lui qui, dans le temps où l'on remboursait en papier toutes les rentes, proposa à Law de rembourser la religion catholique. Law lui répondit que l'Église n'était pas si sotte, et qu'il lui fallait de l'argent comptant.
Lisaient pour tous écrits des billets au porteur. On passa du Permesse au rivage du Gange, Et le sacré vallon fut la place du change.
Le ciel nous envoya, dans ces temps corrompus, Le sage et doux pasteur des brebis de Fréjus ; Économe sensé, renfermé dans lui-même, Et qui n'affecta rien que le pouvoir suprême. La France était blessée : il laissa ce grand corps Reprendre un nouveau sang, raffermir ses ressorts, Se rétablir lui-même en vivant de régime.
Mais si Fleury fut sage, il n'eut rien de sublime; Il fut AOin d'imiter la grandeur des Colberts : Il négligeait les arts, il aimait peu les vers. Pardon si contre moi son ombre s'en irrite, Mais il fut en secret jaloux de tout mérite.
Je l'ai vu refuser, poliment inhumain, Une place à Racine 1 , à Grébillon du pain.
Tout empira depuis. Deux partis fanatiques, De la droite raison rivaux évangéliques, Et des dons de l'esprit dévots persécuteurs, S'acharnaient à l'envi sur les pauvres auteurs. Du faubourg Saint-Médard les dogues aboyèrent, Et les renards d'Ignace avec eux se glissèrent. J'ai vu ces factions, semblables aux brigands Rassemblés dans un bois pour voler les passants ; Et, combattant entre eux pour diviser leur proie, De leur guerre intestine ils m'ont donné la joie. J'ai vu l'un des partis de mon pays chassé, Maudit comme les juifs, et comme eux dispersé; L'autre, plus méprisé, tombant dans la poussière Avec Guyon 1 , Fréron, Nonnotte, et Sorinière.