Censeur en Russie
$. On ne voit pas en effet depuis ce temps un seul livre, écrit à Rome, qui soit un ouvrage de génie, et qui entre dans la bibliothèque des nations. Les Dante, les Pétrarque, les Boccace, les Machiavel, les Guichardin, les Boiardo, les Tasse, les Arioste, ne furent point Romains.
3. Célèbre imprimeur de sottises. Tous les libelles contre Louis XIV étaient imprimés à Cologne chez Pierre Marteau.
Ou qu'un oubli profond ne retienne englouti Dans le fond du bourbier dont il était sorti.
On punit quelquefois et la plume et la langue, D'un ligueur turbulent la dévote harangue, D'un Guignard,d'unBourgoin *, les horribles sermons, Au nom de Jésus-Christ prêches par des démons.
Mais quoi 1 si quelque main dans le sang s'est trempée, Vous est-il défendu de porter une épée ?
En coupables propos si l'on peut s'exhaler, Doit-on faire une loi de ne jamais parler?
Un cuistre en son taudis compose une satire, En ai-je moins le droit de penser et d'écrire? Qu'on punisse l'abus; mais l'usage est permis.
De l'auguste raison les sombres ennemis Se plaignent quelquefois de l'inventeur utile Qui fondit en métal un alphabet mobile, L'arrangea sous la presse, et sut multiplier Tout ce que notre esprit peut transmettre au papier. « Cet art, disait Boyer S a troublé des familles; Il a trop raffiné les garçons et les filles. » Je le veux; mais aussi quels biens n'a-t-il pas faits? Tout peuple, excepté Rome, a senti ses bienfaits. Avant qu'un Allemand trouvât l'imprimerie, Dans quel cloaque affreux barbotait ma patrie 1 Quel opprobre, grand Dieu ! quand un peuple indigent Courait à Rome, à pied, porter son peu d'argent, Et revenait, content de la sainte Madone,
1. C'étaient des écrivains, des prédicateurs de la Ligue. Ouignard était un jésuite qui fut pendu, et Bourgoin un jacobin qui fut roué. Il est vrai qu'ils étaient des fanatiques imbéciles ; mais avec leur imbêcilité ils mettaient le couteau dans les mains des parricides.
2. Boyer, théatin, évoque de Mirepoix, disait toujours que l'imprimerie avait fait un mal effroyable, et que, depuis qu'il y avait des livres, les filles savaient plus de sottises à dix ans qu'elles n'en avaient su auparavant à vingt
Chantant sa litanie, et demandant l'aumône 1
Du temple au lit d'hymen un jeune époux conduit 1
Payait au sacristain pour sa première nuit.
Un testateur 1 , mourant sans léguer à saint Pierre,
Ne pouvait obtenir l'honneur du cimetière.
Enfin tout un royaume, interdit et damné 9 ,
Au premier occupant restait abandonné,
Quand du pape et de Dieu s'attirant la colère,
Le roi, sans payer Rome, épousait sa commère.
Roisl qui brisa les fers dont vous étiez chargés? Qui put vous affranchir de vos vieux préjugés? Quelle main, favorable à vos grandeurs suprêmes, A du triple bandeau vengé cent diadèmes?
Qui, du fond de son puits tirant la Vérité, A su donner une âme au public hébété?
Les livres ont tout fait; et, quoi qu'on puisse dire, Rois, vous n'avez régné que lorsqu'on a su lire.
1. Jusqu'au xvi* siècle il n'était pas permis, chez les catholiques, à un nouveau marié de coucher avec sa femme sans avoir fait bénir le lit nuptial, et cette bénédiction était taxée.
2. Quiconque ne faisait pas un legs à l'église par son testament était déclaré déconfez, on lui refusait la sépulture; et, par accommodement, l'official, ou le curé, ou le prieur le plus voisin, faisait un testament au nom du mort, et léguait pour lui à l'Église en conscience ce que le testateur aurait dû raisonnablement donner.
3. Le commun des lecteurs ignore la manière dont on interdisait un royaume. On croit que celui qui se disait le père commun des chrétiens se bornait à priver une nation de toutes les fonctions du christianisme, afin qu'elle méritât sa grâce en se révoltant contre le souverain; mais on observait dans cette sentence des cérémonies qui doivent passer à la postérité. D'abord on défendait à tout laïque d'entendre la messe, et on n'en célébrait plus au maître -autel. On déclarait l'air impur; on ôtait tous les corps saints de leurs châsses, et on les étendait par terre dans l'église, couverts d'un voile : on dépendait les cloches, et on les enterrait dans des caveaux. Quiconque mourait dans le temps de l'interdit était jeté â la voirie. Il était défendu de manger de la chair, de se raser, de se saluer; enfin le royaume appartenait de droit au premier occupant; mais le pape prenait le soin d'annoncer ce droit par une bulle particulière, dans laquelle il désignait le prince qu'il gratifiait de la couronne vacante.
Soyez reconnaissants, aimez les bons auteurs : Il ne faut pas du moins vexer vos bienfaiteurs. Et comptez-vous pour rien les plaisirs qu'ils vous donnent, Plaisirs purs que jamais les remords n'empoisonnent? Les pleurs de Melpomène et les ris de sa sœur N'ont-ils jamais guéri votre mauvaise humeur? Souvent un roi s'ennuie ; il se fait lire à table De Charte ou de Louis l'histoire véritable.
Si l'auteur fut gêné par un censeur bigot, ' Ne décidez-vous pas que l'auteur est un sot? 11 faut qu'il soit à l'aise; il faut que l'aigle altière Des airs à son plaisir franchisse la carrière. Je ne plains point un bœuf au joug accoutumé ; C'est pour baisser son cou que le ciel l'a formé. Au cheval qui vous porte un mors est nécessaire. Un moine est de ses fers esclave volontaire.
Mais au mortel qui pense on doit la liberté.
Des neuf savantes sœurs le Parnasse habité Serait-il un couvent sous une mère abbesse, Qu'un évoque bénit, et qu'un Grisel confesse ?
On ne leur dit jamais : «Gardez-vous bien, ma sœur, De vous mettre à penser sans votre directeur; Et quand vous écrirez sur l'Almanach de Liège, Ne parlez des saisons qu'avec un privilège. » Que dirait Uranie à ces plaisants propos?
Le Parnasse ne veut ni tyrans ni bigots:
C'est une république éternelle et suprême, Qui n'admet d'autre loi que la loi de Thélème ; Elle est plus libre encor que le vaillant Bernois, Le noble de Venise, et l'esprit genevois ; Du bout du monde à l'autre elle étend son empire; Parmi ses citoyens chacun voudrait s'inscrire. Chez nos sœurs, ô grand roi! le droit d'égalité, Ridicule à la cour, est toujours respecté.
Mais leur gouvernement, à tant d'autres contraire, Ressemble encore au tien, puisqu'à tous il sait plaire.