‹ Épitres, satires, contes, épigrammes de Voltaire, suivis de fragments de la PucelleChapitre 173 sur 273 · Le roi de Prusse a formé lui-même tous ses généraux · texte numérisé non relu

Le roi de Prusse a formé lui-même tous ses généraux

L'art de garder son bien, non de voler autrui.

Eh quoil vous vous plaignez qu'on cherche à vous défendre l

Seriez-vous bien content qu'un Goth vînt mettre en cendre

Vos arbres, vos moissons, vos granges, vos châteaux?

II vous faut de bons chiens pour garder vos troupeaux.

Il est, n'en doutez point, des guerres légitimes,

Et tous les grands exploits ne sont pas de grands crimes.

Vous-même, à ce qu'on dit, vous chantiez autrefois

Les généreux travaux de ce cher Béarnois;

Il soutenait le droit de sa naissance auguste :

La Ligue était coupable, Henri quatre était juste.

Mais, sans vous retracer les faits de ce grand roi,

Ne vous souvient-il plus du jour de Fontenoy,

Quand la colonne anglaise, avec ordre animée,

Marchait à pas comptés à travers notre armée?

Trop fortuné badaud 1... dans lés murs de Paris

Vous faisiez, en riant, la guerre aux beaux esprits

De la douce Gaussin le centième idolâtre,

Vous alliez la lorgner sur les bancs du théâtre,

Et vous jugiez en paix les talents des acteurs.

Hélas! qu'auriez- vous fait, vous, et tous les auteurs;

Qu'aurait fait tout Paris, si Louis, en personne,

N'eût passé, le matin, sur le pont de Galonné ;

Et si tous vos césars à quatre sous par jour

N'eussent bravé l'Anglais, qui partit sans retour?

Vous savez quel mortel, amoureux de la gloire,

Avec quatre canons ramena la victoire.

Ge fut au prix du sang du généreux Grammont,

Et du sage Lutteaux, et du jeune Graon,

Que de vos beaux esprits les bruyantes cohues

Composaient les chansons qui couraient dans les rues;

Ou qu'ils venaient gaiement, avec un ris malin,

Siffler Sémiramis, Mérope, et VOrphelin.

Ainsi que le dieu Mars» Apollon prend les armes.

L'Église, le barreau, la cour, ont leurs alarmes. Au fond d'un galetas, Clément et Savatier 1 Font la guerre au bon sens sur des tas de papier. Souffrez donc qu'un soldat prenne au moins la défense D'un art qui fit longtemps la grandeur de la France, Et qui des citoyens assure le repos. »

Monsieur Guibert se tut après ce long propos : Moi, je me tus aussi, n'ayant rien à redire.

De la droite raison je sentis tout l'empire ; Je conçus que la guerre est le premier des arts, Et que le peintre heureux des Bourbons, des Bayards*, En dictant leurs leçons, était digne peut-être De commander déjà dans Fart dont il est maître.

Mais je vous l'avouerai, je formai des souhaits Pour que ce beau métier ne s'exerçât jamais, Et qu'enfin l'équité fit régner sur la terre L'impraticable paix de l'abbé de Saint-Pierre 9 .

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