‹ Épitres, satires, contes, épigrammes de Voltaire, suivis de fragments de la PucelleChapitre 175 sur 273 · DIALOGUE DE PÉGASE ET DU VIEILLARD · texte numérisé non relu

DIALOGUE DE PÉGASE ET DU VIEILLARD

(1774) PÉGASE

Que fais-tu dans ces champs, au coin d'une masure?

LE VIEILLARD

J'exerce un art utile, et je sers la nature ;

guerre. Des rois, des évoques, des électeurs, des sénateurs, des bourgmestres, ont un certain terrain à défendre. Des hommes qui sont leurs troupeaux paissent dans ce terrain. Les maîtres ont pour eux la laine, le lait, la peau, et les cornes, avec quoi ils entretiennent des chiens armés d'un collier, pour garder le pré, et pour prendre celui du voisin dans l'occasion. Ces chiens se battent; mais les moutons, les bœufs, les ânes, ne se battent pas : ils attendent patiemment la décision, qui leur apprendra à quel maître leur lait, leur laine, leurs cornes, leur peau appartiendront.

Quand le prince Eugène assiégeait Lille, les dames de la ville allèrent à la comédie pendant tout le siège ; et dès que la capitulation fut faite, le peuple paya tranquillement à l'empereur ce qu'il payait auparavant au roi de France. Point de pillage, point de massacre, point d'esclavage, comme du temps des Huns, des Alains, des Visigoths, des Francs.

Le duc de Marlborough faisait garder très-soigneusement tous les domaines de ce Fénelon, archevêque de Cambrai, citoyen de toute l'Europe par son amour du genre humain; amour plus dangereux peut-être à sa cour que son amour de Dieu.

Quand les Français eurent remporté la célèbre victoire de Fontenoy, tous les habitants de Tournay et des environs s'empressèrent de loger chez eux les prisonniers blessés; tous eurent soin d'eux conme de leurs frères, et les femmes prodiguèrent tant de délicatesses sur leurs tables, que les médecins et les chirurgiens furent obligés de modérer cet excès de zèle, devenu dangereux.

A Bosbach, on vit le roi de Prusse lui-même acheter tout le linge d'un château voisin pour le service de nos blessés ; et quand il les eut fait guérir, il les renvoya sur leur parole en disant : « Je ne puis réaccoutumer à verser le sang des Français. »

Quelle humanité, quelle belle âme le prince héréditaire de Brunswick ne déploya-t-il pas, lorsqu'il reçut prisonnier à Crevelt ce comte de Gisors, fils du maréchal de Belle-Isle, cet espoir du royaume, ce jeune homme si valeureux, si instruit, si aimable ! Le prince de Brunswick ne sortit point d'auprès de son lit, et le baigna de larmes, en le

Je défriche un désert, je sème, et je bâtis l .

pégase.

Que je vois en pitié tes sens appesantis!

Que tes goûts sont changés, et que l'âge te glace t

Ne reconnais-tu plus ton coursier du Parnasse ?

Monte-moi.

LE VIEILLARD

Je ne puis. Notre maitre Apollon, Gomme moi, dans son temps fut berger et maçon.

PÉGASE

Oui ; mais rendu bientôt à sa grandeur première,

voyant expirer entre ses bras. Il pleurait celui des Français auquel il ressemblait davantage.

Portons nos regards chex cette nation nouvelle qui naît tout d'un coup pour être l'émule des plus policées, et l'exemple des autres. Voyons un comte Alexis Orlof prendre un vaisseau turc chargé des femmes, des esclaves, des meubles, de l'or, de l'argent, des bijoux, du plus riche bâcha de la Turquie, et lui renvoyer tout à Constantinople. Ce même bâcha, quelque temps après, commande un corps d'armée contre les Russes; il s'avance hors des rangs avec un interprète, et demande à parler. « Avez-vous, dit-il, à votre tète un nommé Orlof? — Non ; que lui voudriez-vous ? — Me jeter à ses pieds, » répliqua le Turc.

Pouvons-nous rien ajouter à ces traits, sinon l'accueil, les attentions nobles et délicates, les fêtes, les présents, les bienfaits, que reçurent les prisonniers turcs dans Pétersbourg, d'une impératrice qui leur enseignait la guerre, la politesse, et la générosité?

Nous ne voyons point de telles leçons dans Grotins. Il vous dit bien, dans son chapitre du Droit de ravager, que les Juifs étaient obligés de ravager au nom du Seigneur; mais il ne trouve chez le peuple saint aucun trait qui ressemble aux exemples profanes que nous venons de rapporter.

Voilà donc le dictame que l'humanité des grands cœurs répand sur les maux que fait la guerre : mais ces consolations divines nous démontrent que la guerre est infernale.

1. Note de M. de Morza. — En effet, notre auteur a défriehé quelques terrains plus rebelles que ceux des plus mauvaises landes de Bordeaux et de la Champagne pouilleuse, et ils ont produit le plus beau froment; mais ces tentatives très-longues et très-dispendieuses ne peuvent être imitées par des colons. Il faudrait que le gouvernement s'en chargeât, qu'il recommandât ce travail immense à un intendant, l'intendant à un subdélégué, et qu'on fit venir de la cavalerie sur les lieux.

Dans les plaines du ciel il sema la lumière ;

U reprit sa guitare; il fit de nouveaux vers ;

Des filles de Mémoire il régla les concerts.

Imite en tout le dieu dont tu cites l'exemple :

Les doctes Sœurs encor pourraient t'ouvrir leur temple;

Tu pourrais, dans la foule heureusement guidé,

Et suivant d'assez loin le sublime Vadé \

Retrouver une place au séjour du génie.

LE VIEILLARD

Hélas! j'eus autrefois cette noble manie.

D'un espoir orgueilleux honteusement déçu, Tu sais, mon cher ami, comme je fus reçu, Et comme on bafoua mes grandes entreprises :

A peine j'abordai, les places étaient prises. Le nombre des élus au Parnasse est complet; Nous n'avons qu'à jouir : nos pères ont tout fait : Quand l'œillet, le narcisse, et les roses vermeilles, Ont prodigué leur suc aux trompes des abeilles, Les bourdons sur le soir y vont chercher en vain Ces parfums épuisés qui plaisaient au matin.

Ton Parnasse d'ailleurs, et ta belle écurie, Ce palais de la Gloire, est l'antre de l'envie. Homère, cet esprit si vaste et si puissant, N'eut qu'un imitateur, et Zoîle en eut cent

Je gravis avec peine à cette double cime Où la mesure antique a fait place à la rime, Où Melpomène en pleurs étale en ses discours Des rois du temps passé la gloire et les amours. Pour contempler de près cette grande merveille, Je me mis dans un coin sous les pieds de Corneille. Bientôt Martin Fréron *, prompt à me corriger,

1. Vadé, écrivain de la Foire, sous le nom duquel l'auteur de YÉco*taise se cacha par modestie.

%, Martin Fréron; Martin n'est pas son nom de baptême, ce n'est que

M'aperçut dans ma niche, et 'm'en fit déloger. Par ce juge équitable exilé du Parnasse, Sans secours, sans ami, humble dans ma disgrâce, Je voulus adoucir par des égards flatteurs, Par quelques soins polis, mes frères les auteurs. Je n'y réussis point; leur bruyante séquelle A connu rarement l'amitié fraternelle :

Je n'ai pu désarmer Sabotier 1 mon rival.

«on nom de guerre. Il s'est déchaîné, dit-on, pendant vingt ans contre l'auteur de ce dialogue, pour faire vendre ses feuilles. « Qua mensura menai fueritis, eadem remetietur vobis. » Il s'est attiré l'Écossaise, et nous en sommes bien fâchés.

1. L'abbé Sabotier ou Sabatier, natif de Castres, ne s'est pas exercé dans les mômes genres que Le chantre de Henri IV, et le peintre qui a dessiné le Siècle de Louis XIV et de Louis XV; ainsi il ne peut être son riTal. S'il s'était adonné aux mêmes études, il aurait été son maître.

Cet abbé avait fait, en 1771, un dictionnaire de littérature, dans lequel il prodiguait des éloges outrés; il ne se vendit point. Mais il en fit un antre, en 1772, intitulé les Troii Siècles, dans lequel il prodiguait des calomnies, et il se vendit. Il insulta MM. Dalembert, de Saint- Lambert, Marmontel, Thomas, Diderot , Beauzéef La Harpe, Oelille, et vingt autres gens de lettres vivants, dont il faudrait respecter v la mémoire s'ils étaient morts.

Mais celui que MM. Sabotier et Clément ont déchiré avec l'acharnoment le plus emporté est un vieillard de quatre-vingts ans qui ne pouvait pas se défendre.

Il est permis, il est utile de dire son sentiment sur des ouvrages, surtout quand on le motive par des raisons solides, ou du moins séduisantes. S'il ne s'agissait que de littérature, nous dirions qu'il est trèsinjuste d'accuser l'auteur de la Henriade et du Siècle de Louis XIV, occupé de célébrer la gloire des grands hommes de ce siècle, de ne leur avoir pas rendu justice. Nous dirions que personne n'a parlé avec plus de sensibilité des admirables scènes de Corneille, de la perfrction désespérante du style de Racine ( cumme s'exprime M. de La Harpe ), de la perfection non moins désespérante de l'Art poétique, et de plusieurs belles épttres de Boileau.

Nous dirions que sa liste des grands écrivains de ce siècle mémorable contient l'Éloge raisonné de l'inimitable Molière, qu'il regarde comme supérieur à tous les comiques de l'antiquité ; celui de La Fontaine, qui a surpassé Phèdre par sa naïveté et par §w grâces ; celui de Quinault, qui n'eut ni modèles ni rivaux dans ses opéras. Nous dirions qu'il a rendu des hommages aux Bossuet, aux Fénelon, à tous les hommes de génie, à tous les savants.

Nous ajouterions qu'il aurait été indigne d'apprécier leurs extrêmes beautés s'il n'avait pas connu leurs fautes, inséparables de la faiblesse

Le Parnasse a bien fait de n'avoir qu'un cheval : Si nous en avions deux, ils se mordraient sans doute. J'ai vu les beaux-esprits, je sais ce qu'il en coûte.

humaine; que c'eût été une grande impertinence de mettre sur le même rang Cinna et Pertharite, Polyencte et Théodore, et d'admirer également les excellentes fables de La Fontaine, et celles qui sont moins heureuses. Il faut plus encore ; il faut savoir discerner dans le môme ouvrage une beauté au milieu des défauts, et un vice de langage, un manque de justesse dans les pensées les plus sublimes : c'est en quoi consiste le goûl. Et nous pourrions assurer que l'auteur du Siècle de Louis XIV, après soixante ans de travaux, était peut-être alors aussi en droit de dire son avis que l'est aujourd'hui M. Sabotier.

Mais il s'agit ici d'accusations plus importantes. C'est peu que cet abbé, dans l'espérance de plaire à ses supérieurs, dont il ignore l'équité et le discernement, impute à cent littérateurs de nos jours des sentiments odieux : il a la cruauté de les appeler indévots, impies. Il dit en propres mots que l'auteur de la Henriade nie l'immortalité de Vàme. C'était bien assez de lui ravir l'immortalité A'Alzire, de Zaïre, de Métope y dont nous sommes certains qu'il est peu jaloux, et dont il ne prend point le parti. Il est trop dur de dépouiller une âme de quatrevingts ans de la seule vie qui puisse lui rester dans le temps à venir. Ce procédé est injuste et maladroit, et d'autant plus maladroit qu'il nous met dans la nécessité de révéler quelle est l'âme de l'abbé dans le temps présent

Nous l'avons vu et lu, et nous le tenons entre nos mains, le Spinosa commenté, expliqué, éclairci, embelli, écrit tout entier de la main de M. l'abbé Sabotier, natif de Castres; et nous déposerons ce monument chez un notaire ou chez un greffier, dès qu'il nous en aura donné la permission : car nous ne voulons pas disposer d'un tel écrit sans l'aveu de l'auteur. C'est un égard que nous nous devons les uns aux autres.

Pour les poésies légères de ce grand critique et de ce grand missionnaire, nous en userons an peu plus librement. Voici les preuves de la piété de cet abbé, qui est si peu indulgent pour les péchés de son profihain; voici les preuves du bon goût de celui qui trouve les vers de MM. de Saint-Lambert, Delille, de La Harpe, si mauvais :

En sortant de la prison ou ses mœurs respectables l'avaient fait renfermer à Strasbourg, il s'amusa, pour se dissiper, â faire un conte intitulé le... mauvais lieu. Ce conte commence ainsi; et remarquez bien que nous l'avons, écrit de sa main , de la môme main que le Spinosa.

Du temps que la dame Paris Tenait école florissante De jeux d'amour à juste prix, D'une écoiière assez savante Sur le bord de la Seine un jour le pied glissa;

Il fallut, malgré moi, combattre soixante ans

Les plus grands écrivains, les plus profonds savants,

Toujours en faction, toujours en sentinelle :

La chose assurément n'était pas merveilleuse, Mais la chute dans l'eau n'était pas périlleuse,

Lorsqu'un mousquetaire passa.

Il crut que ce serait une perte publique

Que la perte de tant d'appas :

Aussi, plein d'ardeur héroïque, Mit-il, sans hésiter, chemise et pourpoint bas, etc.

Nous épargnons sans hésiter, aux yeux de nos chastes lecteurs, la suite de ce morceau délicat. Ceoi'est qu'un échantillon de l'élégante poésie de M. l'abbé des Trois Siècles.

Nous lui demandons bien pardon de publier un autre morceau de sa prose, bien plus touchant et bien plus décisif (et toujours de sa main r et signé Sabotier de Castres ) :

c On n'aime ici que les processions, les sermons, et les messes. Les gens qui ont eu la force de secouer le joug des préjugés de l'enfance, du fanatisme et de l'erreur, en un mot les hommes qui pensent bien, n'osent se faire connaître, etc., etc. »

Nous donnerons le reste, si cela lui fait plaisir.

Jugez maintenant, lecteur, s'il sied bien à ce galant homme de traiter un secrétaire d'une de nos académies d'impie et de scélérat, et d'en dire autant de nos littérateurs les plus illustres. On croit qu'il aura incessamment un bénéfice : mais quelle récompense aura le censeur royal qui lui a fait obtenir une permission tacite d'outrager la vertu et le bon goût?

On dit qu'il est tonsuré, et qu'étant bientôt élevé aux dignités de l'Église, il croira en Dieu, ne fût-ce que par reconnaissance; car, malgré son spinosisme, il saura qu'il n'y a point de société policé» qui n'admette un Être suprême, rémunérateur de la vertu, et vengeur du crime. Nous le prions de se souvenir de ce vers de M. de Voltaire i

Si Dieu n'existait pas, il faudrait l'inventer.

Ce philosophe écrivait il n'y a pas longtemps, à un grand prince : • C'est de tous les vers médiocres que j'aie jamais faits le moins médiocre et celui dont je suis le moins mécontent. »

Il avait grande raison : un athée est peut-être presque aussi dangereux, si on l'ose dire, qu'un fanatique ; car si le fanatique est un loup enragé qui égorge et qui suce le sang publiquement, en croyant bien faire, l'athée pourra commettre tous les crimes secrets, sachant bien qu'il fait mal, et comptant sur l'impunité. Voilà pourquoi les deux grands législateurs Locke et Penn, qui ont admis toutes les religion» dans la Caroline et dans la Pensylvanie, en ont formellement exclu le» athées.

SATIRES. 3<'i

Ici c'est l'abbé Guy on 1 , plu&bas c'est La Beaumelle'. Leur nombre est dangereux. J'aime mieux désormais Les languissants plaisirs d'une insipide paix.

.11 faut que je te fasse une autre confidence : La poste, comme on sait, console de l'absence ; Les frères, les époux, les amis, les amants, Surchargent les courriers de leurs beaux sentiments. J'ouvre souvent mon cœur en prose ainsi qu'en rime ; J'écris une sottise, aussitôt on l'imprime.

On y joint méchamment le recueil clandestin De mon cousin Vadé, de mon oncle Bazin.

Candide, emprisonné dans mon vieux secrétaire, En criant : Tout est bien, s'enfuit chez un libraire * ; Jeanne et la tendre Agnès, et le gourmand Bonneau, Courent en étourdis de Genève à Breslau.

Quatre bénédictins, avec leurs doctes plumes, Auraient peine à fournir ce nombre de volumes. On ne va point, mon fils, fût-on sur toi monté, ' Avec ce gros bagage à la postérité.

Pour comble de manieur, une troupe importune De bâtards indiscrets, rebut de la fortune, Nés le long du charnier nommé des Innocents, Se glisse 4 sous la presse avec mes vrais enfants.

1. L'abbé Guyon, auteur d'un libelle insipide contre notre auteur, intitulé l'Oracle des philosophes,

S. Langleviel (Angliviel), dit La Beaumelle, autre écrivain de libelles aussi ridicules qu'affreux contre la cour. Il faut pardonner à notre auteur s'il n'a puni ces gredins qu'en imprimant leurs noms, et en exposant simplement leurs calomnies.

3. On a imprimé cinq ou six Tolumes des prétendues lettres de notre auteur; cela n'est pas honnête. On en a falsifié plusieurs; cela est encore moins honnête; mais les éditeurs ont voulu gagner de l'argent.

4 On a glissé dans le recueil de ses ouvrages bien des morceaux qui ne sont pas de lui, comme une traduction des Apocryphes de Fabricius, qui est de M. Bigex ; un dialogue de Périclès et d'un Rusée, fort estimé, dont l'auteur est M. Suard ; des vers sur la mort de Mil* Lecouvreur, moins estimés, commençant par ceux-ci :

Quel contraste frappe nos yeux ?

C'en est trop. Je renonce à tes neuf immortelles. J*ai beaucoup de respect et d'estime pour elles;

Melpomène ici désolée Élève, avec l'aveu des dieux, Un magnifique mausolée.

Cette pièce est du sieur Bonneval, jadis précepteur chez M. de Montmartel : s'il a eu l'aveu des dieux, il n'a pas eu celui d'Apollon.

On trouve dans la collection des ouvrages de M. de Voltaire de prétendus vers de M. Clairaut, qui n'en fit jamais; une pièce qui a pour titre les Avantages de la raison, dans laquelle il n'y a ni raison ni rime; une épttre à MU* Salle, qui est de M. Thieriot; une épttre à l'abbé de Rothelin, qui est de M. de Formont;. des vers sur la mort de M"« du Châtelet, dont nous ignorons l'auteur;

Des vers au duc d'Orléans, régent, qu'il n'a jamais faits;

Une ode intitulée le vrai Dieu, qui est d'un jésuite nommé Lefèvre ;

Une épttre de l'abbé de Grécourt, platement licencieuse, qui commence par ces mots : Belle maman, soyez l'arbitre; des vers au médecin Sylva et à l'oculiste Oendron; une réponse à un M. de B , qui

commence ainsi :

Oui, mon cher B , il est l'âme du monde;

Sa chaleur le pénètre et sa clarté l'inonde,

Effets d'une même action.

Sa plus belle production

Est cette lumière éthérée Dont Newton le premier, d'une main inspirée, Sépara les couleurs par la réfraction.

Les beaux vers! et que les gens qui les attribuent a M. de Voltaire ont le goût fin, et que leur maiu est inspirée!

Des ver» à une prétendue marquise de T. sur la philosophie de Newton, dans lesquels on trouve cette élégante tirade :

Tout est en mouvement : la terre, suspendue, En atome léger nage dans l'étendue; L'espace, ou plutôt Dieu dans son immensité Balance sur son poids l'univers agité.

Les travaux de la nuit, les phases, sont prédites. Newton des premiers mois retraça les orbites.

Et les éditeurs smisses, qui ont imprimé ces bêtises venues de Paris, ont l'assurance d'imprimer en notes que c'est la véritable leçon.

On a fait pourtant un recueil immense de ces fadaises barbares sans consulter jamais l'auteur, ce qui est aussi incroyable que vrai. Tant pis pour les libraires qui ont ainsi déshonoré leur art et la littérature.

C'est sur quoi l'auteur disait : « On fait mon inventaire, quoique je ne sois pas encore mort; et chacun y glisse ses meubles pour les vendre, s

Mais tout change, tout s'use, et tout amour prend fin. Va, yole au mont sacré ; je reste en mon jardin.

PÉGASE

Tes dégoûts vont trop loin, tes chagrins sont injustes. Des arts qui t'ont nourri les déesses augustes Ont mis sur ton front chauve un brin de ce laurier Qui coiffa Chapelain, Desmarets, Saint-Didier 1 . N'as-tu pas vu cent fois à la tragique scène, Sous le nom de Clairon, Faîtière Melpomène, Et l'éloquent Lekain, le premier des acteurs, De tes drames rampants ranimant les langueurs, Corriger, par des tons que dictait la nature, De ton style ampoulé la froide et sèche enflure? De quoi te plaindrais-tu? Parle de bonne foi : Cinquante bons esprits, qui valent mieux que toi, N'ont-ils pas, à leurs frais, érigé la statue Dont tu n'étais pas digne, et qui leur était due? Malgré tous tes rivaux, mon écuyer Pigal Posa ton corps tout nu sur un beau piédestal; Sa main creusa les traits de ton visage étique, Et plus d'un connaisseur le prend pour un antique. Je vis Martin Fréron, à le mordre attaché, Consumer de ses dents tout l'ébène ébréché.

1. M. Clément et M. Sabotier ont imprimé que notre auteur avdt pillé le poème de la ffenriade d'un poème intitulé Clovis, par M. Saint- Didier Cela est encore peu honnête, car ce Clovit ne parut que trois ans après la Henriadei maie une erreur de trois ans est peu de chose.

Il en a échappé une de quinte ans 4 M. l'abbé Sabotier; car il a imprimé que notre auteur avait pillé son Siècle de Louis XIV dans les Annale* politiques de l'abbé de Saint-Pierre mais le Siècle de Louit XIV fat imprimé pour la première fois en 17SS, et le livre de l'abbé de Saint-Pierre en 1*707 (en 1757) ; sur quoi un mauvais plaisant se souvenant mal à propos que Sabotier est le fils d'un bon perruquier de Castres, chassé de chei son père, a écrit qu'il aurait dû plutôt faire des perruques pour l'auteur de la Hewiade, que de le dépouiller cruellement de ses prétendus lauriers, et d'exposer sa tête octogénaire 4 te rigueur des saisons.

374 POÉSIES DE VOLTAIRfc.

Je Yls ton buste rire à rénorme grimace

Que fit* en le rongeant» cet apostat d'Ignace.

Viens donc rire avec nous; viens fouler à tes pieds

De tes sots ennemis les fronts humiliés.

Aux sons de ton sifflet, vois rouler dans la crotte

Sabatier sur Clément \ Patouillet sur Nonnotte;

Leurs clameurs un moment pourront te divertir.

1. Cet homme était venu de Dijon 4 Paris avec ta tragédie de Charles /«, et ta tragédie de Mtdée. Il ne pat venir 4 bout de les Caire représenter. La faim le pressait ; il s'engagea avec un libraire à lui fournir des critiques contre les premiers livres qui auraient da succès. Il obtint quelque argent i compte sur ses satires à venir. M. de Saint- Lambert donnait alors ses Saisons, M. Delille sa traduction de Virgile, 11*. Dorât son poème sur la déclamation, M. Watelet son poème sur la peinture. Voilà l'écolier Clément qui se met vite 4 écrire contre cet maîtres de l'art, et qui leur donne des leçons comme à des disciples doot il serait mécontent. S'il n'avait eu que ce ridicule, on n'en aurait pas parlé, on ne l'aurait pas connu; mais pour rendre ses leçons pins piquantes il y mêle des traits personnels; il outrage une dame respectable. Alors on sait qu'il existe, la police met mon pédant dans je ne sais quelle prison, soit Bicétre, soit For-1'Évêqne. M. de Saint-Lambert a la générosité de solliciter sa grâce, et d'obtenir son élargissement. Que fait le critique alors? il persuade qn'on ne lui a faitcette correction que pour avoir enseigné l'art d'écrire, pour avoir soutenu la cause du bon goût, qui sans lui allait expirer en France, et qu'il est, comme Fréron, victime de ses grands talents.

Sorti de prison, il fait un nouveau libelle, dans lequel il insulte on conseiller de grand'chambre, fils d'un magistrat de la chambre des comptes; il dit ingénieusement qu'il est fils d'un pâtissier, et ce magistrat a dédaigné de le faire remettre à Bicétre. Il s'associe depuis i Fréron, 4 Sabotier, et 4 d'autres gens de cette espèce. Il broche libelle sur libelle contre un vieillard solitaire, retiré depuis trente années, qu'on peut outrager impunément. Il avait écrit auparavant à ce môme solitaire plusieurs lettres dont nous avons les originaux entre les mains. En voioi un fragment :

c Juges, monsieur, ai votre silence peut ne pas m'affliger. Peut-être, hélas 1 vous êtes-vous imaginé que vous me verriez payer votre amitié, vue bienfaits, par la phis neire ingratitude; que Je serais assss lâche, asses criminel, pour n'être pas plus reconnaissant que tant d'autres f Ah, monsieur I ne me faites pas l'injure de soupçonner ainsi ma probité. C'est ce bien précieux que je voudrais délivrer de la contagion générale ; vos soupçons le flétriraient. Votre générosité, votre grandeur d'âme, peuvent en conserver et en relever l'éclat. Ma tendresse, mon zèle, mon respect, voilà mes seuls biens, ils sont tous â vous, et ils y seront toujours, etc. À Dijon, ce sixième décembre 1769. Voici

LE VIEILLARD

Les cris des malheureux ne me font point plaisir. De quoi viens-tu flatter le déclin de mon âge?

mon adresse : À Clément fils, chez son père, procureur à Dijon, derrière les Minimes. »

Il a eu depuis l'intention de désavouer cette lettre, et la probité de dire qu'elle était falsifiée. Nous la conservons pourtant, quoique ce ne soit pas une pièce bien curieuse ; mais c'est toujours un témoignage subsistant de l'honneur que cette petite cabale met dans sa conduite. C'est ce qui faisait dire à M. Duclos, secrétaire de l' Académie, qu'il ne connaissait rien de plus méprisable et de plus méchant que la canaille de la littérature. Il est à croire que M. Clément s'étant marié deviendra plus juste etjplus sage, et qu'il sera plus modeste, qu'il ne calomniera plus des personnes dont il n'eut jamais sujet de se plaindre, qu'il n'a même jamais envisagées, et qu'il se repentira d'avoir débuté dans le monde par une conduite si infâme.

Patouillet est un ex-jésuite qui débitait, il y a quelques années, des déclamations de collège nommées mandements, pour des évêques qui ne pouvaient pas en faire. Il en débita un contre notre auteur et contre d'autres gens de lettres : c'est dommage qu'il ait été brûlé par la main du bourreau. Ce Patouillet était un des plus forts écrivains dans le genre calomnieux que nous ayons eus depuis Garasse.

Nonnotte est un autre ex-jésuite, digne compagnon de Patouillet. 11 a fait deux gros volumes sous le titre à' Erreurs de Voltaire, et qu'il aurait pu intituler Erreurs de Nonnotte. 11 commence par reprocher à l'auteur de l'Essai sur les mœurs et Vesprit des nations, d'avoir dit que l'ignorance chrétienne regarde le règne des empereurs romains comme une Saint-Barthélémy continuelle ; et l'auteur n'a point dit cela. Nonnotte, pour rendre odieux celui qu'il attaque, ajoute de sa grâce ce mot chrétienne. L'auteur ne parle point là des autres empereurs; il parle du seul Dioclétien que Galérius engagea À être persécuteur après dix-neuf ans d'un règne de douceur et de tolérance. Sur quoi l'auteur avait remarqué la faute qu'ont faite tous les chronologistes de placer l'ère des martyrs la première année de ce règne; il la fallait dater de l'an 303, et non de l'an 284.

Il fait . dire à l'auteur que Dioclétien ne punit que quelques chrétiens, qui étaient des hommes brouillons, emportés et factieux. L'auteur n'a pas dit un mot de cela, et n'a pu le dire. Il n'a pas assez oublié sa langue poux se servir de cette expression, hommes brouillons.

Nonnotte accuse l'auteur d'avoir dit que Charlemagne n'était qu'un heureux brigand. L'auteur n'a rien écrit de semblable. Ainsi voilà en deux pages trois calomnies dont ce bon Nonnotte est convaincu. If. Damilaville daigna prendre le soin de relever deux ou trois cents erreurs de Nonnotte. Biles sont imprimées à la suite de l'Essai sur les mœurs et l'esprit des nations. Et Nonnotte était tout étonné qu'on lui manquât ainsi de respect; à lui qui avait eu l'honneur de prêcher dans un village de Franche-Comté, et de régenter en sixième. L'orgueil a (du bon;, et quand il est soutenu par l'ignorance» il est parfait,

j16 poésies de voltaire.

La jeunesse est maligne, et la vieillesse est sage.

Le sage en sa retraite, occupé de jouir,

Sans chercher les humains, et pourtant sans les fuir,

Ne s'embarrasse point des bruyantes querelles

Des auteurs ou des rois, des moines ou des belles.

Il regarde de loin, sans dire son avis,

Trois États polonais doucement envahis;

Saint Ignace dans Rome écrasé par saint Pierre,

Ou Clément dans Paris acharné sur Le Mierre.

Dans ses champs cultivés, à l'abri des revers,

Le sage vit tranquille, et ne fait point de vers.

Monsieur l'abbé Terray, pour le bien du royaume,

Préfère un laboureur, un prudent économe,

A tous nos vains écrits, qu'il ne lira jamais.

Triptolème est le dieu dont je veux les bienfaits.

Un bon cultivateur est cent fois plus utile

Que ne fut autrefois Hésiode ou Yirgile.

Le besoin, la raison, l'instinct doit nous porter

A faire nos moissons plutôt qu'à les chanter;

J'aime mieux t'atteler toi-même à ma charrue,

Que d'aller sur ton dos voltiger dans la nue.

pégase.

Ah, doyen des ingrats! ce triste et froid discours Est d'un vieux impuissant qui médit des amours. Un pauvre homme épuisé se pique de sagesse.

Eh bien, tu te sens faible, écris avec faiblesse; Corneille en cheveux blancs sur moi caracola, Quand en croupe avec lui je portais Attila; Je suis tout fier encor de sa course dernière. Tout mortel jusqu'au bout doit fournir sa carrière, Et je ne puis souffrir un changement grossier. Quoi! renoncer aux arts, et prendre un vil métier! Sais-tu qu'un villageois sans esprit, sans science,

N'ayant pour tout talent qu'un peu d'expérience, Fait jaunir dans son champ de plus riches moissons Que n'en eut Mirabeau par ses doctes leçons 1 ? Laisse un travail pénible aux mains du mercenaire, Aux journaliers la bêche, aux maçons leur équerre : Songe que tu naquis pour mon sacré vallon; Chante encore avec Pope, et pense avec Platon; Ou rime en vers badins les leçons d'Épicure, Et ce Système heureux qu'on dit de la nature. Pour la dernière fois veux-tu me monter?

LE VIEILLARD

Non.

Apprends que tout système offense ma raison.

Plus de vers, et surtout plus de philosophie. A rechercher le vrai j'ai consumé ma vie; J'ai marché dans la nuit sans guide et sans flambeau* Hélas 1 voit-on plus clair au bord de son tombeau? A quoi peut nous servir ce don de la pensée, Cette lumière faible, incertaine, éclipsée? Je n'ai pensé que trop. Ceux qui par charité Ont au fond de leur puits noyé la Vérité Font repentir souvent l'imprudent qui l'en tire. Je me tais. Je ne veux rien savoir, ni rien dire.

pégase.

Eh bien, végète et meurs. Je revole à Paris Présenter mon service à de profonds esprits; Les uns, dans leurs greniers fondant des républiques; Les autres ébranchant les verges monarchiques ; J'en connais qui pourraient, loin des profanes yeux, Sans le secours des vers, élevés dans les cieux, Émules fortunés de l'essence éternelle,

1. Il a fort encouragé l'agriculture par son livre intitulé l'Ami des hommes. — Il s'agit du marquis de Mirabeau, père du grand orateur, (/d.)

Tout faire avec des mots, et tout créer comme elle.

Ils ont besoin de moi dans leurs inventions.

Pavais porté René 1 parmi ses tourbillons;

Son disciple plus fou *, mais non pas moins superbe,

Était monté sur moi quand il parlait au Verbe.

J'ai des amis en prose, et bien mieux inspirés

Que tes héros du Pinde aux rimes consacrés;

Je vais porter leurs noms dans les deux hémisphères.

LE VIEILLARD

Adieu donc; bon voyage au pays des chimères *!

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