‹ Épitres, satires, contes, épigrammes de Voltaire, suivis de fragments de la PucelleChapitre 203 sur 273 · AMOURS HONNÊTES DE CHARLES VII ET D'AGNÈS SOREL · texte numérisé non relu

AMOURS HONNÊTES DE CHARLES VII ET D'AGNÈS SOREL

Le bon roi Gharle, au printemps de ses jours, Au temps de Pâque, en la cité de Tours, A certain bal (ce prince aimait la danse) Avait trouvé, pour le bien de la France, Une beauté nommée Agnès Sorel.

Jamais 1* Amour ne forma rien de tel.

Imaginez de Flore la jeunesse, La taille et Pair de la nymphe des bois, Et de Vénus la grâce enchanteresse, Et de l'Amour le séduisant minois, L'art d'Arachné, le doux chant des sirènes :

Elle avait tout; elle aurait dans ses chaîne j Mis les héros, les sages, et les rois.

La voir, l'aimer, sentir l'ardeur naissante Des doux désirs, et leur chaleur brûlante, Lorgner Agnès, soupirer et trembler, Perdre la voix en voulant lui parler, Presser ses mains d'une main caressante, Laisser briller sa flamme impatiente, Montrer son trouble, en causer à son tour, Lui plaire enfin, fut l'affaire d'un jour.

Princes et rois vont très-vite en amour.

Agnès voulut, savante en l'art de plaire, Couvrir le tout des voiles du mystère, Voiles de gaze, et que les courtisans Percent toujours de leurs yeux malfaisants.

Pour colorer comme on put cette affaire, Le roi fit choix du conseiller Bonneau, Confident sûr, et très-bon Tourangeau :

Il eut l'emploi qui certes n'est pas mince, Et qu'à la cour, où tout se peint en beau, Nous appelons être l'ami du prince, Mais qu'à la ville, et surtout en province,

Les gens grossiers ont nommé maq

Monsieur Bonneau, sur le bord de la Loire, Était seigneur d'un fort joli château.

Agnès un soir s'y rendit en bateau, Et le roi Charte y vint à la nuit noire.

On y soupa; Bonneau servit à boire; Tout fut sans faste, et non pas sans apprêts. Festins des dieux, vous n'êtes rien auprès!

Nos deux amants, pleins de trouble et de joie, Ivres d'amour, à leurs désirs en proie, Se renvoyaient des regards enchanteurs, De leurs plaisirs brûlants avant-coureurs.

Les doux propos, libres sans indécence, Aiguillonnaient leur vive impatience.

Le prince en feu des yeux la dévorait; Contes d'amour d'un air tendre il faisait, Et du genou le genou lui serrait.

Le souper fait, on eut une musique Italienne, en genre chromatique; On y mêla trois différentes voix :

Aux violons, aux flûtes, aux hautbois, Elles chantaient l'allégorique histoire De ces héros qu'Amour avait domptés,

Et qui, pour plaire à de tendres beautés, Avaient quitté les fureurs de la gloire.

Dans un réduit cette musique était, Près de la chambre où le bon roi soupait.

La belle Agnès, discrète et retenue, Entendait tout, et d'aucuns n'était vue.

Déjà la lune est au haut de son cours :

Voilà minuit; c'est l'heure des amours.

Dans une alcôve artistement dorée, Point trop obscure, et point trop éclairée, Entre deux draps que la Frise a tissus, D'Agnès Sorel les charmes sont reçus.

Près de Palcôve une porte est ouverte, Que dame Alix, suivante très-experte, En s'en allant oublia de fermer.

vous, amants, vous qui savez aimer, Vous voyez bien l'extrême impatience Dont pétillait notre bon roi de France!

Sur ses cheveux, en tresse retenus, Parfums exquis sont déjà répandus.

11 vient, il entre au lit de sa maîtresse; Moment divin de joie et de tendresse!

Le cœur leur bat; l'amour et la pudeur Au front d'Agnès font monter la rougeur.

La pudeur passe, et l'amour seul demeure. Son tendre amant l'embrasse tout à l'heure.

Ses yeux ardents, éblouis, enchantés, Avidement parcourent ses beautés.

Qui n'en serait en effet idolâtre?

Sous un cou blanc qui fait honte à l'albâtre Sont deux tétons séparés, faits au tour, Allants, venants, arrondis par l'Amour; Leur boutonnet a la couleur des roses.

Téton Charmant, qui jamais ne reposes,

Vous invitiez les mains à vous presser, L'œil à vous voir, la bouche à vous baiser.

Pour mes lecteurs tout plein de complaisance, J'allais montrer à leurs yeux ébaudis De ce beau corps les contours arrondis; Mais la vertu qu'on nomme bienséance Vient arrêter mes pinceaux trop hardis.

Tout est beauté, tout est charme dans elle.

La volupté, dont Agnès a sa part, Lui donne encore une grâce nouvelle ; Elle Tanirne : amour est un grand fard, Et le plaisir embellit toute belle.

Trois mois entiers nos deux jeunes amants Furent livrés à ces ravissements.

Du lit d'amour ils vont droit à la table.

Un déjeuner, restaurant délectable, Rend à leurs sens leur première vigueur; Puis pour la chasse épris de môme ardeur, Ils vont tous deux, sur des chevaux d'Espagne, Suivre cent chiens jappants dans la campagne. A leur retour on les conduit aux bains.

Pâtes, parfums, odeurs de l'Arabie, Qui font la peau douce, fraîche et polie, Sont prodigués sur eux à pleines mains.

Le dîner vient; la délicate chère, L'oiseau du Phase et le coq de bruyère, De vingt ragoûts l'apprêt délicieux, Charment le nez, le palais et les yeux.

Du vin d'Aï la mousse pétillante, Et du Tokai la liqueur jaunissante, En chatouillant les fibres des cerveaux, Y porte un feu qui s'exhale en bons mots Aussi brillants que la liqueur légère Qui monte et saute, et mousse au bord du verre.

L'ami Bouneau d'un gros rire applaudit A son bon roi qui montre de l'esprit.

Le dtner fait, on digère, on raisonne, On conte, on rit, on médit du prochain, On fait brailler des vers à maître Alain, On fait Tenir des docteurs de Sorbonne, Des perroquets, un singe, un arlequin.

Le soleil baisse; une troupe choisie Avec le roi court à la comédie, Et, sur la fin de ce fortuné jour, Le couple heureux s'enivre encor d'amour.

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