LE CADENAS
ENVOYÉ EN 171(5 A M me DE E*** 1
Je triomphais; l'Amour était le maître, Et je touchais à ces moments trop courts
1 . Voltaire avait environ vingt ans quand il fit cette pièce, adressée à une dame contre laquelle son mari avait pris cette étrange précaution ; elle fut imprimée en 1724 pour la première fois.
La pièce, dans cette édition, commençait par les vers suivants
Jeune beauté, qui ne savez que plaire, A vos genoux, comme bien vous savez,
De mon bonheur et du vôtre peut-être :
Mais un tyran veut troubler nos beaux jours.
C'est votre époux : geôlier sexagénaire, Il a fermé le libre sanctuaire De vos appas; et, trompant nos désirs, Il tient la clef du séjour des plaisirs.
Pour éclaircir ce douloureux mystère, D'un peu plus haut reprenons cette affaire.
Vous connaissez la déesse Cérès :
Or en son temps Cérès eut une fille Semblable à vous, à vos scrupules près, Brune piquante, honneur de sa famille, Tendre surtout, et menant à sa cour L'aveugle enfant que Ton appelle Amour.
Un autre aveugle, hélas 1 bien moins aimable, Le triste Hymen, la traita comme vous.
Le vieux Pluton, riche autant qu'haïssable, Dans les enfers fut son indigne époux.
Bd qualité de prêtre de Cythère, J'ai débité, non morale sévère, Mais bien sermons par Vénus approuvés, Gentils propos, et toutes les sornettes Dont Rochebrune orne ses chansonnettes.
De ces sermons votre cœur fut touché ; Jurâtes lors do quitter le péché Quo parmi njus on nomme indifférence :
Môme un baiser m'en donna l'assurance; Mais votre époux, Iris, a tout gâté.
Il craint l'Amour : époux sexagénaire Contre ce dieu fut toujours en colère; C'est bien raison : Amour de son côté Assez souvent ne l«>s épargne guère.
Celui-ci donc tient de court vos appas.
Plus ne venez sur les bords de la Seine, Dans ces jardins où Sylvains à centaine Et le dieu Pan vont prendre leurs ébats; Où tous les soirs nymphes jeunes et blanche?, Les Courcillons, Polignacs, Villefranches, Près du bassin, devant plus d'un Paris, Do la beauté vont disputer le prix.
CONTES EN VERS
Il était dieu, mais avare et jaloux :
Il fut cocu, car c'était là justice.
Pirithoûs, son fortuné rival,
Beau, jeune, adroit, complaisant, libéral,
Au dieu Pluton donna le bénéfice
De cocuage. Or ne demandez pas
Gomment un homme, avant sa dernière heure,
Put pénétrer dans la sombre demeure :
Cet homme aimait; l'Amour guida ses pas.
Mais aux enfers, comme aux lieux où vous êtes.
Voyez qu'il est peu d'intrigues secrètes !
De sa chaudière un traître d'espion
Vit le grand cas, et dit tout à Pluton.
Il ajouta que même, à la sourdine,
Plus d'un damné festoyait Proserpine.
Le dieu cornu dans son noir tribunal
Fit convoquer le sénat infernal.
Il assembla les détestables âmes
Plus ne Tenez au palais des Francines,
Dans ce pays où tout est fiction,
Où l'Amour seul fait mouvoir cent machines,
Plaindre Thésée et siffler Arion.
Trop bien, hélas ! à votre époux soumise,
On ne vous voit tout au plus qu'à l'église ;
Le scélérat a de plus attenté
Par cas nouveau sur votre liberté.
Pour éclaircir pleinement ce mystère,
D'un pen plus loin reprenons cette affaire.
Vous connaissez la déesse Cérès ; Or en son temps Cérès eut une fille Semblable à vous, à vos scrupules près, Belle, sensible, honneur de sa famille, Brune surtout, partant pleine d'attraits.
Ainsi que vous par le dieu d'hyménée La pauvre enfant fut assez malmenée.
Le dieu des morts fut son barbaro époux :
Il était louche, avare, hargneux, jaloux; Il fut cocu : c'était bien là justice.
Pirithoûs, etc.
De tous ces saints dévolus aux enfers, Qui, dès longtemps en cocuage experts, Pendant leur vie ont tourmenté leurs femmes.
Un Florentin lui dit : « Frère et seigneur, Pour détourner la maligne influence Dont Votre Altesse a fait l'expérience, Tuer sa dame est toujours le meilleur :
Mais, las! seigneur, la vôtre est immortelle. Je voudrais donc, pour votre sûreté, Qu'un cadenas, de structure nouvelle, Fût le garant de sa fidélité.
A la vertu par la force asservie, Lors vos plaisirs borneront son envie; Plus ne sera d'amant favorisé.
Et plût aux dieux que, quand j'étais en vie, D'un tel secret je me fusse avisé ! »
A ce discours les damnés applaudirent, Et sur l'airain les Parques l'écrivirent.
En un moment, fers, enclumes, fourneaux, Sont préparés aux gouffres infernaux; Tisiphon<% de ces lieux serrurière, Au cadenas met la main la première; Elle l'achève, et des mains de Pluton Proserpina reçoit ce triste don.
On m'a conté qu'essayant son ouvrage, Le cruel dieu fut ému de pitié, Qu'avec tendresse il dit à sa moitié :
« Que je vous plains! vous allez être sage. »
Or ce secret, aux enfers inventé, Chez les humains tôt après fut porté; Et depuis ce, dans Venise et dans Home, Il n'est pédant, bourgeois, ni gentilhomme, Qui, pour garder l'honneur de sa maison, Ùâ cadenas n'ait sa provision.
CONTES ES VERS
Là, tout jaloux, sans crainte qu'on le Tient sous la clef la vertu de sa U Or votre époux dans Rome a fréquenté; Chez les méchants on se cite sans peine, Et le galant vit fort à la romaine; Mais son trésor est-il en sûreté ?
A ses projets l'Amour sera funeste :
Ce dieu charmant sera notre vengeur :
Car vous m'aimez; et quand on a le coeur De femme honnête, on a bientôt le
LE COCCAGE
Jadis Jupin, de sa femme jaloux,
Par cas plaisant fait père de famille.
De son cerveau lit sortir une fille,
Et dit : c Du moins celle-ci vient de nous. *
Le bon Vukain, que la cour éibérée
Fit pour ses maux époux de Cjihérée,
Voulait avoir aussi quelque poupon
Dont il fût sur, et dont seul il fût père;
Car de penser que le beau Cupidoa.
Que les Amours. orne menti de Cvthère,
Qui, quoique enfants, enseignent l'art de plaûr?,
Fussent les fils d'un simple forgeron*
Pas ne croyait avoir Crit telle afiaire.
De son vacarme fl remplit la maison,
Soins et soucis son esprit tenaillèrent;
Soupçons jaloux son cerveau martelèrent;
A sa moitié vingt fois fl reprocha
Son trop d'appas, da ng ere ux avantage.
JLe pauvre dieu fit tant, qu fl accoucha
Par le cerveau : de quoi ? de Cocuage.
C'est là ce dieu révéré dans Paris,
Dieu malfaisant, le fléau des maris.
Dès qu'il fut né, sur le chef de son père
11 essaya sa naissante colère :
Sa main novice imprima sur son front
Les premiers traits d'un éternel affront.
A peine encore eut-il plume nouvelle,
Qu'au bon Hymen il fit guerre immortelle ;
Vous l'eussiez vu, l'obsédant en tous lieux,
Et de son bien s'emparant à ses yeux,
Se promener de ménage en ménage,
Tantôt porter la flamme et le ravage,
Et des brandons allumés dans ses mains
Aux yeux de tous éclairer ses larcins;
Tantôt, rampant dans l'ombre et le silence,
Le front couvert d'un voile d'innocence,
Chez un époux le matois introduit
Faisait son coup sans scandale et sans bruit.
La Jalousie, au teint pâle et livide,
Et la Malice, à l'œil faux et perfide,
Guident ses pas où l'Amour le conduit.
Nonchalamment la Volupté le suit.
Pour mettre à bout les maris et les belles,
De traits divers ses carquois sont remplis :
Flèches y sont pour le cœur des cruelles;
Cornes y sont pour le front des maris.
Or ce dieu -là, malfaisant ou propice,
Mérite bien qu'on chante son office;
Et, par besoin ou par précaution,
On doit avoir à lui dévotion,
Et lui donner encens et luminaire.
Soit qu'on épouse ou qu'on n'épouse pas,
Sclt que l'on fasse ou qu'on craigne le cas,
CONTES EN VERS. 41
D3 sa faveur on a toujours affaire.
O vous, Iris, que j'aimerai toujours, Quand de vos vœux vous étiez la maîtresse, Et qu'un contrat, trafiquant la tendresse, N'avait encore asservi vos beaux jours, Je n'invoquais que le dieu des amours.
Mais à présent, père de la Tristesse, L'Hymen, hélas ! vous a mis sous sa loi :
A Cocuage il faut que je m'adresse, C'est le seul dieu dans qui j'ai de la foi.