‹ Épitres, satires, contes, épigrammes de Voltaire, suivis de fragments de la PucelleChapitre 50 sur 273 · Le peuple voulut déterrer M. Colbert à Saint-Eustache · texte numérisé non relu

Le peuple voulut déterrer M. Colbert à Saint-Eustache

Pour les beaux-arts, et pour la volupté; Grand, mais facile, ingénieux, affable, Peu scrupuleux, mais de crime incapable.

Et cependant, ô mensonge, ô noirceur!

Nous avons vu la ville et les provinces, Au plus aimable, au plus clément des princes, Donner les noms... Quelle absurde fureur! Chacun les lit, ces archives d'horreur, Ces vers impurs, appelés Philippiques, De l'imposture effroyables chroniques; Et nul Français n'est assez généreux Pour s'élever, pour déposer contre eux !

Que le mensonge un instant vous outrage, Tout est en feu soudain pour l'appuyer :

La vérité perce enfin le nuage, Tout est de glace à vous justifier.

Mais voulez-vous, après ce grand exemple, Baisser les yeux sur de moindres objets?

Des souverains descendons aux sujets; Des beaux esprits ouvrons ici le temple, Temple autrefois l'objet de mes souhaits, Que de si loin Desfontaines contemple, Et que Gacon ne visita jamais.

Entrons : d'abord on voit la Jalousie, Du dieu des vers la fille et l'ennemie, Qui, sous les traits de l'Émulation, Souffle l'orgueil, et porte sa furie Chez tous ces fous courtisans d'Apollon.

Voyez leur troupe inquiète, affamée, Se déchirant pour un peu de fumée, Et l'un sur l'autre épanchant plus de fiel Que l'implacable et mordant janséniste N'en a lancé sur le fin moliniste, Ou que Doucin, cet adroit casuiste,

N'en a versé dessus Pasquier-Quesnel. a

Ce vieux rimeur, couvert d'ignominies, 1

Organe impur de tant de calomnies, Cet ennemi du public outragé, Puni sans cesse, et jamais corrigé, Ce vil Rufus *, que jadis votre père A, par pitié, tiré de la misère, Et qui bientôt, serpent envenimé, Piqua le sein qui l'avait ranimé; Lui qui, mêlant la rage à l'impudence, Devant Thémis accusa l'innocence 2 ; L'affreux Rufus, loin de cacher en paix Des jours tissus de honte et de forfaits, Vient rallumer, aux marais de Bruxelles, D'un feu mourant les pâles étincelles,* Et contre moi croit rejeter l'affront De l'infamie écrite sur son front.

Mais que feront tous les traits satiriques Que d'un bras faible il décoche aujourd'hui, Et ces ramas de larcins maro tiques, Moitié français et moitié germaniques, Pétris d'erreurs, et de haine, et d'ennui?

Quel est le but, l'effet, la récompense, De ces recueils d'impure médisance, Le malheureux, délaissé des humains, Meurt des poisons qu'ont préparés ses mains.

1. Rousseau avait été secrétaire du baron de Breteuil, et avait fait contre lui une satire intitulée la Baronade. Il la lut à quelques personnes qui vivent encore, entre autres à M»* la duchesse de Saint- Pierre. M»« la marquise du Châtelet, fille de M. de Breteuil, était parfaitement instruite de ce fait; et il y a encore des papiers originaux de M"« du Châtelet qui l'attestent. Le baron de Breteuil lui pardonna généreusement.

2 II accusa M. Saurin, fameux géomètre, d'avoir fait des couplets infâmes, dont lui, Rousseau, était l'auteur, et fut condamné pour cette calomnie au bannissement perpétuel.

Ne craignons rien de qui cherche à médire.

En vain Boileau, dans ses sévérités, A de Quinault dénigré les beautés ; L'heureux Quinault, vainqueur de la satire, Rit de sa haine, et marche à ses côtés.

Moi-même, enfin, qu'une cabale inique Voulut noircir de son souffle caustique, Je sais jouir, en dépit des cagots, De quelque gloire, et même du repos.

Voici le point sur lequel je me fonde.

On entre en guerre en entrant dans le monde.

Homme privé, vous avez vos jaloux, Rampant dans l'ombre, inconnus comme vous, Obscurément tourmentant votre vie :

Homme public, c'est la publique envie Qui contre vous lève son front altier.

Le coq jaloux se bat sur son fumier, '

L'aigle dans l'air, le taureau dans la plaine : Tel est l'état de la nature humaine.

La Jalousie et tous ses noirs enfants Sont au théâtre, au conclave, aux couvents.

Montez au ciel : trois déesses rivales Troublent le ciel, qui vit de leurs scandales. Que faire donc? à quel saint recourir?

Je n'en sais point : il faut savoir souffrir.

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