‹ Épitres, stances, et odes de VoltaireChapitre 127 sur 134 · OBES · texte numérisé non relu

OBES

De leurs globes brûlants reuversent une armée, Quand de guerriers mourauts les sillons sont couverts ,

Tous ceux qu'épargna la foudre ,

Voyant rouler dans la poudre

Leurs compagnons massacrés,

Sourds à la pitié timide ,

Marchent d'un pas intrépide

Sur leurs rnembres déchirés.

Ces féroces humains , plus durs , plus iuflexLLles Que l'acier qui les couvre au milieu des combats, S'étonnent à la fin de devenir sensibles , D'éprouver la pitié qu'ils ne connaissaient pas , Lorsquala mort en silence D'un pas terrible s'avance Vers un objet plein d'attraits , Quand ces veux qui dans les âmes Lançaient les plus douces flammes Vont s'éteindre pour jamais.

Une famille entière , interdite, éplorée. Se presse en gémissant vers un lit de douleurs ; La victime l'attend , pâle , défigurée , Tendant une main faible à ses amis en pleurs ;

Tournant en vain la paupière

Vers un reste de lumière

Qu'elle gémit de trouver ,

Elle présente sa tête ;

La faux redoutable est prête ,

Et la mort va la lever.

Le coup part, tout s'éteint; c'en^st fait ; il rite reste De tant de dons heureux, de tant d'attraits si chers, De ces sens animés d'une flamme céleste , Qu'un cadavre glacé, la pâture des vers-. Ce spectacle lamentable, ÉPÎTRES, etc. ^3

a66 ODES.

Cette perte irréparable Tous frappe d'un coup plus fort Que cent mille funérailles De ceux qui dans les batailles Donnaient et souffraient la mort.

O Bareith ! ô vertus ! o grâces adorées ! Femme sans préjugés, sans vice, et sans erreur, Quaud la mort t'enleva de ces tristes contrées , De ce séjour de sang , de rapine et d'horreur,

Les nations acharnées

De leurs haines forcenées

Suspendirent les fureurs ;

Les discordes s'arrêtèrent

Tous les peuples s'accordèrent

A t'honorer de leurs pleurs.

De la douce vertu tel est le sur empire ;

Telle est la digne offrande à tes mânes sacrés :

Vous qui n'êtes que grands , vous qu'un flatteur

admire , Vous traitons-nous ainsi lorsque vous expirez.'

La mort que Dieu vous envoie

Est le seul moment de joie

Qui console nos esprits.

Emportez . âmes cruelles ,'

Ou nos haines éternelles.

Ou nos éternels mépris.

Mais toi dont la vertu fut toujours seconrable, .

Toi dans qui l'héroisiue égala la bonté ,

Qui pensais en grand homme, en philosophe aimable,

Qui de ton sexe enfin n'avais que la beauté; Si ton insensible cendre Chez les morts pouvait entendre Tous ces cris de notre amour,

Ta dirais dans ta pensée :

Les dieux m'ont récompensée Quand ils m'ont ôté le jour.

C'est nous , tristes humains , nous qui sommes à

plaindre , Dans nos champs désolés et sous nos bonlevards. Condamnés à souffrir , condamnés à tout craindre Des serpents de l'Envie et des fureurs de Mars.

Les peuples foulés gi missent,

Les arts, les vertus périssent.

Ou assassine les rois ;

Tandis que l'on ose encore,

Dans ce siècle que j'abhorre ,

Parler de mœurs et de lois .'

Hélas ! qui désormais dans une cour paisible Ketiendra sagement la superstition, Le sanglant fanatisme, et l'athéisme horrible, Enchaînés sous les pieds de la reîiqion ?

Qui prendra pour son modèle

La loi pure et naturelle

Que Dieu grava dans nos coeurs?

Loi sainte aujourd'hui proscrite

Par la fureur hypocrite

D'ignorants persécuteurs !

Des tranquilles hauteurs de la philosophie Ta pitié contemplait avec des veux sereins Ces fantômes changeants du songe de la vie. Tant de travaux détruits , tant de projets si vains ; Ces factions indociles Qui tourmentent dans nos villes Nos citoyens obstinés ; Ces intrigues si cruelles Qui font des cours les plus belles Un séjour d'infortunés.

Du temps qui fuit toujours tu fis toujours usage:

O combien tu plaignais l'infâme oisiveté

De ces esprits sans goût , sans force, et sans courage ,

Qui meiueut pleins de jours , et n'ont point existé !

La vie est dans la pensée :

Si lame n'est exercée

Tout son pouvoir se détruit ;

Ce flambeau sans nourriture

N'a qu'une lueur obscure

Plus affreuse que la nuit.

Illustres meurtriers , victimes mercenaires, Qui, redoutant la lionte , et maîtrisant la peur. L'un par l'autre animés aux combats sanguinaires, Fuiriez, si vous l'osiez, et mourez par honneur ; Une femme, une princesse, Dans sa tranquille sagesse.

Du sort dédaignant les coups.

Souffrant ses maux sans se plaindre , Voyant la mort sans la craindre, Etait plus brave que vous.

Mais qui célébrera l'amitié courageuse.

Première des vertus , passion des grands cœurs, Feu sacré dont brûla ton ame généreuse Qui s'épurait encore au creuset des malheurs.*'

Rougissez, âmes communes,

Dont les diverses fortunes

fxouvernent les sentiments;

Frêles vaisseaux sans boussole

Qui tournez au gré d'Eole ,

Plus légers que ses enfants.

Cependant elle meurt, et Zoïle respire .' Et des lâches Scjans un lâche imitateur A la vertu tremblante iustilte avec empire ;

Et l'hypocrite en paix sourit au délateur! Le troupeau faible des sages, Dispersé par les orages , Ya Jjérir sans successeurs ; Leurs noms , leurs vertus s'oublient , Et les enfers multiplient La race des oppresseurs.

Tn ne chanteras plu? , solitaire Silvandre , Dans ce palais des arts où les sons de ta voix Contre les préjugés osaient se faire entendre, Et de l'humanité faisaient parler les droits;

Mais dans ta noble retraite ,

Ta voix, loin d'être muette ,

Redouble ses chants vainqueurs,

Sans flatter les faux critiques ,

Sans craindre les fanatiques,

Sans chercher des protecteurs.

Vils tyrans des esprits , vous serez mes victimes; Je vous verrai pleurer à mes pieds abattus; A la postérité je peindrai tous vos crimes De ces mâles crayons dont j'ai peint les vertus.

Craignez ma main raffermie :

A l'oppi'obre , à l'infamie

Yos noms seront consacrés ,

Comme le sont à la gloire

Les enfants de la victoire

Que ma muse a célébrés.

Xin. A LA YERITE.

\ ÉRiTÉ , c'est toi que j'implore; Soutiens ma voix , dicte mes vers :

C'est toi qu'où craint et qu'on adore, Toi qui fais trembler les pervers :

Tes yeux veillent sur la justice , Sons tes pieds tombe l'artifice Par la main du temps abattu ; Témoin sacré , juge inflexible , Tu mis ton trône incorruptible Entre laudace et la vertu.

Qu'un autre en sa fougue havtaine ,

Insultaut aux travaux de JNlars ,

Soit le flatteur du prince Eugène

Et le Zoile des Césars ;

Qu'en adoptant l'erreur commune,

Il u'impute qu'à la fortune

Les succès des jdus grands guerriers ;

Et que du vainqueur du Granique

Sou éloquence satiriqtie

Pense avoir flétri les lauriers.

Illustres fléaux de la terre Qui dans votre cours orageux Avez renversé par la guerre D'autres brigands moins courageux, Je vous bais , mais je vous admire :

Gardez cet éternel empire Que la gloire a sor nos esprits ; Ce sont les tyrans sans courage A qui je ne dois pour hommage Que de l'horreur et du mépris.

Kouli-kan ravage l'Asie, Mais en affrontant le trépas :

Tout mortel a droit sur sa vie ; Qu'il expire sous mille bras ; Que le brave immole le brave.

Le guerrier qui frappa Gustave Ailleurs eût rampé sous ses lois ; Et dans ces fameuses journées Au droit du glaive destinées Tout soldat est égal aux rois.

Mais que ce fourbe sanguinaire, De Charles-Quint l'indigne fils,.

Cet hypocrite atrabilaire , Entouré d'esclaves hardis, Entre les bras de sa maîtresse Plongé dans la flatteuse ivresse De la volupté qui l'endort, Aux dangers dérobant sa tète , Envoie en cent lieux la tempête , Les fers , la discorde , et la mort ;

Que Borgia , sous sa tiare Levant un front incestueux, Immole à sa fureur avare Tant de citoyens vertueux, Et que la sanglante Italie Tremble , se taise et s'humilie Aux pieds de ce tyrau sacré :

O terre ! ô peuples qu'il offense !

Criez au ciel , criez vengeance ; Armez l'univers conjuré.

O vous tous qui prétendez être

Méchants avec impunité ,

Vous croyez n'avoir point de maître :

Qu'est-ce donc que la vérité?

S'il est un magistrat injuste.

Il entendra la voix auguste

Qui contre lui va prononcer;

Il verra sa bonté étei'nelle

Dans les traits d'un barin fidèle, Que le temps ne peut effacer.

Quel est parmi nous le barbare.' Ce n'est point le brave officier Qui de Champagne ou de Navarre Dirige le courage altier; C'est un pédant morne et tranquille, Gonflé dun orgueil imbécille , Et qui croit avoir mérité , Mieux que les Mole vénérables , Le droit de juger ses semblables Pour l'avoir jadis acheté.

Arrête, arne atroce, ame dure.

Qui veux dans tes graves fureurs Qu'on arrache par la torture I,a vérité du fond des cœurs.

Torture ! nsage abominable Qui sauve un robuste coupable , Et qui perd le faible innocent; Du faite éternel de son temple La vérité qui vous contemple Détourne l'œil en gémissant.

Vérité , porte à la mémoire, Bépete aux plus lointains cUmats L'éternelle et fatale histoire Du supplice affreux des Calas ; Mais dis qu'un monarque propice , En foudroyant cette injustice, A vengé tes droits violés.

Et vous, de Thémis interprètes , Méritez le rang où vous êtes ; Aimez la justice , et tremblez.

Qu'il est beau , généreux d'Argence , Qu'il est digne de ton grand cœur De venger la faible innocence Des traits du calomniateur!

Souvent l'amitié chancelante Resserre sa pitié prudente ; Son cœur glacé n'ose s'ouvrir; Son zèle est réduit à tout craindre :

Il est cent amis pour nous plaindre , Et pas un pour nous secourir.

Quel est ce guerrier intrépide ?

Aux assauts je le vois voler; A la cour je le vois timide :

Qui sait mourir n'ose parler.

La Germanie et l'Angleterre , Par cent mille coups de tonnerre, Ne lui font pas baisser les yeux :

Mais un mot, un seul mot l'accable; Et ce combattant formidable N'est qu'un esclave ambitieux.

Imitons les mœurs héroïques

De ce ministre des combats ,

Qui de nos chevaliers antiques

A le cœur, la tête , et le bras ,

Qui pense et parle avec courage.

Qui de la fortune volage " ^

Dédaigne les dons passagers,

Qui foule aux pieds la calomnie,

Et qui sait mépriser l'envie

Comme il méprisa les dangers.

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