XXXI. A Madame DE FONTAINE -MARTEL
vJ très singulière Martel ,
.Tai pour vous estime profonde;
C'est dans votre petit hôtel,
C'est sur vos soupers que je fonde
Mou plaisir, le seul bien réel
Qu'un honnête homme ait en ce monde.
Il est vrai qu'un peu je vous gronde;
Mais , malgré cette liberté ,
Mon cœur vous trouve , en vérité.
Femme à peu de femmes seconde ;
Car sous vos cornettes de nuit.
Sans pi'éjugés et sans faibîesse,
Vous logez esprit qui séduit.
Et qui tient fort à la sagesse.
Or votre sagesse n'est pas
Cette pointilleuse harpie
Qui raisonne sur tons les cas.
Et qui, triste sœur de l'Envie,
Ouvrant un gosier édenté.
Contre la tendre volupté
Toujours prêche, argumente et crie;
Mais celle qui si doucement.
Sans efforts et sans industrie ,
Se bornant toute au sentiment ,
Sait JHsques au dernier moment
Répandre un charme sur la vie.
Voyez-vous pas de tous côtés
De très décrépites beautés,
Pleurant de n'être plus aimables,
Dans leur besoin de passion
Ne pouvant rester raisonnaHes , S'affoUer de dévotion.
Et rechercher l'ambition D'être bégueules respectables?
Bien loin de cette triste erreur.
Vous ave/, , au heu de vigiles , Des soupers longs, gais et tranquilles; Des vers aimables et faciles , An lieu des fatras inutiles De Quesnel et de le Tourneur ; Voltaire , au lieu d'un directeur ; Et, pour mieux chasser toute angoisse, Au curé préférant Campra, Vous avez loge à l'opéra Au lieu de banc dans la paroisse:
Et ce qui rend mon sort plus doux, C'est que ma maîtresse, chez vous, La liberté , se voit logée ; Cette liberté mitigée, A l'œil ouvert, au front serein , A la démarche dégagée, N'étant ni prude, ni catin.
Décente , et jamais arrangée ; Souriant d'un souris badin A ces paroles chatouilleuses Qui font baisser un œd malin A mesdames les précieuses.
C'est là qu'on trouve la gaîté , Cette sœur de la liberté , Jamais aigi'e dans la satire, Toujours vive dans les bons mots , Se moquant quelquefois des sots , Et très souvent, mais à propos, Permettant au sage de rire.
Que le ciel bénisse le cours D'an sort aussi doux que le vôtre!
Martel, l'automne de vos jours
Yaut mieux que le printemps d'une autre.