L. A M. LE COMTE DE MAUREPAS
MINISTHE D'ixAT,
sur l'encouragement des arts. ( 1740.)
X CI qui . mêlant toujours l'agréable à l'utile , Des plaisirs aux travaux passes d'un vol agile , Que j'aime à voir ton goût par des soins bienfaisants Encourager les arts à ta voix renaissauts ! Saus accorder jamais d'injuste préférence, Entre tous ces rivaux tiens toujours la balance. De -Melpomene en pleurs anime les accents ; De sa riante sœur chéris les agri-nients; Anime le pinceau , le ciseau, l'harmonie, Et mets un compas d'or daus les mains d'Uranie.
Le Ttritable esprit sait se plier à tout : On ne vit ([u'à demi quand on n'a qu'un seul goût.
,)e plaius tout être faible, aveugle en sa uiaiiie, Qui dans un seul objet confina son génie, Et qui, de son idole adorateur charmé , Veut immoler le reste au dieu qu'il s'est formé. Entends-tu murmurer ce sauvage algébriste, A la démarche lente, au teint bième, à l'œil triste , , Qui, d'un calcul aride à peine encore instruit. Sait que quatre est à deux comme seize est à hait? Il méprise Racine, d insulte à Corneille, Lulii n'a point de sons pour sa pesante oreille. Et Rubens vainement sous ses pinceaux flatteurs De la belle nature assortit les couleurs; Des XX redoublés admirant la puissance , Il croit que Varignon fut seul utile en ['"rauce , Et s'étonne sur-tout tpi'inspiré par l'amour Sans algèbre autrefois <JuinauIt charmât la cour.
Avec non moins d'orgueil et non moins de fuiie Un élevé d'Euterpe , un enfant de Thalle, Qui dans ses vers pillés nous répète aujourd'hui Ce qu'on a tUt cent fois , et toujours mieux que lui , De sa frivole miise admirateur unique.
Conçoit pour tout le reste un dégoût léthargique, Prend pour des arpenteurs Archimede et TNewtou, Et voudrait mettre en vers Aristote et Platon.
Ce bœuf qui pesamment rumine ses problêmes. Ce papillon folâtre , ennemi des systèmes , Sont regardés tous deux avec un ris moqueur Par un bavard en robe, apprenii chicaneur, Qui, de papiers timbrés barbouilleur mercenaiie, Yons vend pour un écu sa plume et sa colère. Pauvres fous! vains esprits .' s'écrie avec hauteur Un ignorant fourré, fier du nom dé docteur, Venez à moi; laissez jVIassillon, Piourdaloue; Je veux vous convertir , mais je veux qu'on me loue:
Je divise en trois points le plus simple des cas ; J 'ai, vingt ans, sans l'entendre, expliqué saint l'homas. Ainsi ces charlatans , de leur art idolâtres. Attroupent un vain peuple aux pieds de leurs théâtres. L'honnête homme est plus juste ; ilapprouve en autrui Les arts et les talents qu'il ne sent point en lui.
Jadis avant que Dieu , consommant son ouvrage , Eût d'un souffle de vie animé son image , II se plnt à créer des animaux divers ; L'aigle au regard perçant pour régner dans les airs , Le paon pour étaler 1 iris de son plumage. Le coursier pour servir , le loup pour le carnage , Le chien fidèle et prompt, l'âne docile et lent. Et le taureau farouche, et l'animal bêlant , Le chantre des forêts , la douce tourterelle. Qu'on a cru faussement des amants le modèle ; L'homme les nomma tous ; et par un heureux choix. Discernant leurs instincts, assigna leurs emplois. On conte que l'époux de la célèbre Hortense Signala plaisamment sa sainte extravagance ; Craignant de faire un choix par sa faible raison , 11 tirait aux trois des les rangs de sa maison : Le sort, d'un postillon faisait un secrétau'e; Son cocher étonné devint homme d'affaire; Un docteur hibernois . sou très digne aumônier. Rendit grâce au destin qui le lit cuisinier : On a vu quelquefois des choix aussi bizarres.
11 est beaucoup d'emplois, mais les talents sont rares. Si dans Rome avilie un empereur brutal Des faisceaux tl'un consul honora son cheval. Il fut cent fois moins fou que ceux dont l'imprudence Dans d indignes mortels a mis sa confiance. ' L'ignorant a porté la robe de Cujas ; La mitre a décoré des tètes de Midas; Et tel au gouvernail a présidé sans peine Qui la rame à la main dut servir à la chaîne.
Le mérite est caché. Qui sait si de nos temps II n'est point , quoi qu'on dise, encor quelques talents? Peut-être qu'un Virgile , un Cicéron sauvage , Est chantre de paroisse, ou juge de village. Le sort, aveugle roi des aveugles humains , Contredit la nature, et détruit ses desseins. Il affaiblit ses traits , les change ou les efface. Tout s'arrange au hasard, et rien n'est à sa place.