‹ Épitres, stances, et odes de VoltaireChapitre 52 sur 134 · LA VIE DE PARIS ET DE VERSAIT.LES · texte numérisé non relu

LA VIE DE PARIS ET DE VERSAIT.LES

V I V o N S pour nous , ma chère Rosalie : Que l'amitié , que le sang qui nous lie jNous tienne lieu du reste ées humains : Ils sont si sots , si dangereux , si vains ! Ce tourbillon q>i"on appelle le monde Est si frn oie , en tant d'erreurs abonde , Qu'il n'est permis d'e;i aimer le fracas Qu'à l'étourdi qui ne le connaît pas.

Après diné , l'iudolente Glycere Sort pour sortir, sans avoir rieu à faire : On a conduit sou insipidité An fuad d'un char, où, montant de côté , Son corps pressé gémit sous les barrières D'un lourd panier qui flotte aux deux portières ; Chez sou amie au grand trot elle va, Monte avec joie , et s'en repent déjà , L'embrasse, et bâille, et puis lui dit: Madame, .l'apporte ici tout l'ennui de mon ame; .ioipnez un peu votre inutilité A ce fardeau de mou oisiveté.

Si ce u" sont ses paroles expresses C'en est le sens. Quelqtirs feintes caresses, Quelques propos sur le jeu , sur le temps. Sur un sermon, sur le prix des rubans, Ont épuisé leurs âmes excédées :

Elles chantaieut déjà , faute d'idées; Dans !e néaut leur coeur est absorbé.

Quand dans la chambre entre monsieur l'abbé . !■ ade plaisant , galant escroc , et prêtre ,

Et du logis ponr quelques mois le maît'c. Yient à la piste un fat en manteau noir Qui se rengoi'ge et se lorgne au miroir. Nos deux pédants sont tous deux sûrs de plaire : Un officier arrive et les fait taire, Prend la parole, et conte longuement Ce qu'à Plaisance eiit fait son régiment Si par malheur on n'eût pas fait retraite; Il vous le mené au col de la Roquette; A Nice , an Var, à Digne il le conduit : Nul ne l'écoute, et le cruel poursuit.

Arrive Isis, dévote au msintieu triste, A l'air sournois ; un petit janséniste. Tout plein d'orgueil et de saint Augustin , Entre avec elle en lui serrant la main.

D'autres oiseaux de différent plumage.

Divers de goût, d'instinct», et de ramage. En sautillant font entendre à la fois Le gazouillis de leurs confuses voix ; Et dans les cris de la folle cohue La médisance est à peine entendue.

Ce chamaillis de cent propos croisés Ressemble aux vents l'un à l'autre opposés. Un profond calme, nu stiipide silence Succède au hrnit de leur impertinence ; Chacun redonte un honnête entretien ; Ou veut penser, et l'on ne pense à rien. O roi David i ô ressource assurée !

Viens ranimer leur langueur désœuvrée; Grand roi David, c'est toi dont les sixains Fixent l'esprit et le goût des humains ! Sur un tai is dès qu'on te voit paraître, Noble, hoargeois, clerc, prélat, petit-maître, Feinir.e sur-tout, chacun nift son espoir Dans tes cartcas peints de ronge et de noir ; Leur ame vide est du moins amusée

io8 EPITRES.

Par l'avarice en plaisir déguisée.

De ces exploits le beau monde occnp»

Quitte à la liu le feu pour le soupe ; Chaque'convivc en liberté déploie A ^n voisin son insipide joie.

L'homme machine, esprit qui tient dn corps. En bien mangeant remonte ses ressorts; Avec le sang l'ame se renouvelle , Et l'estomac gouverne la cervelle.

Ciel, quels propos! ce pédant du palais jBlâme la guerre, et se plaint de la paix; Ce vieux Crésus, en sablant du Champagne, Gérait des maux que souffre la campagne ; Et cousu d'or, dans le luxe plongé, Plaint le pays de tailles surchargé. Monsieur l'abbé vous entame une histoire Qu'il ne croit point et qu'il veut faire croire : On l'interrompt par un propos du jour Qu'un autre conte interrompt à son tour ; Des froids bous mots, des équivoques fades, Des quolibets et des turlupinades.

Un rire faux, que l'on prend pour gaité, l'ont le brillant de la société.

C'est donc ainsi, tronpe absurde et frivole. Que nous usons de ce temps qui s'envole; C'est donc ainsi que nous perdons des jours , Longs pour les sots, pour qui pense si courts!

Mais que ferai-je? où fuir loin de moi-même? Il faut du monde: ou le condamne, on l'aime; On ne peut vivre avec lui ni sans lui : iVotre ennemi le plus grand c'est l'eunui. Tel qui chez soi se plaint d'un sort tranquille "V'ole à la cour , dégoûté de la \ ille : Si dans Paris chacun parle au hasard, Dans cette cour on se tait avec art, Et de la joie ou fausse ou passagère

On n'a pas même une image légère.

Heui'eux qui peut de son maître approclier ! Il n"a plus rien dr-sormais à cherclier ; Mais Jupiter au fond de l'empyrée Cache aux liîuuains sa présence adorée : Il n'est permis qu'à quelques demi-dieux D'entrer le soir aux cabinets des cieux. Faut-il aller, confondu dans la presse, Prier les dieux de la seconde espèce Qui des mortels font le mal ou le bien? Comment aimer des gens qui n'aiment rien, Et qui , portés sur ces rapides sphères Que la fortune agite en sens contraires , L'esprit troublé de ce grand mouvement, N'ont pas le temps d'avoir un sentiment ? A leur lever pressez-vous pour attendre, Pour leur parler sans vous en faire entendre, Ponr obtenir, après trois ans d'oubli, Dans l'antichambre un refus très poh.

Non, dites- vous, la cour ni le ].eau monde Ne sont point faits pour celui qui les fronde : Fuis pour jamais ces puissants dangereux • Fuis les plaisirs qui sont trompeurs comme eux. Bon citoyen, travaille pour la Fiance, Et du public attends ta récompense.

Qui? le public, ce fantôme inconstant, Monstre à cent voix. Cerbère dévorant.

Qui flatte et mord; qui dresse par sottise Une statue, et par dégoût la brise !

Tyran jaloux de quiconque le sert, Il profana la cendre de Colbert, Et, prodiguant l'insolence et l'injure.

Il a flétri la candeur la pins pure; Il juge , il loue, il condamne au hasard Toute vertu, tout mérite, et tout art; C'est lui qu'on vit , de critiques avide , épItres. 1 o

iio EPI TRES.

Déshonoi'er le clief-d'œuvre d'Arinide, Et pour Judith, Piraine , et Kéguliis, Abandonner Phèdre et Britanuicus ; ' Lui qui dix ans proscrivit Athalie ; Qui, protecteur d'une scène aviUe, Frappant des mains, bat à tort à travers Au mauvais sens qui hurle en mau'vais verSi^

Mais il revient, il répare sa honte; ' ' '

Le temps l'éclairé : oui , mais-la mort plus proïnpte Ferme mes yeux daas ce siècle pervers En attendant que les siens soient ouverts:- '' C.hez nos neveux oii me rendra justice ; [' ^ - Mais , moi vivant , il faut que je jouisse. ■" Quand dans la tombe un pauvre homine est infclus, Qu'importe iTnbruit,un nom qu'on n'enteudplusi* L'ombre de Pope avec les rois repose , Un peuple entier fait son apothéose , Et son nom vole à l'immortalité; Quand il vivait il fut persécuté.

Ah! cachon«-nous ; passons avec les sages Le soir serein d'un jour mêlé d'orages, Et dérobons à l'œil de l'envieux ' Le peu de temps que me laissent les dieux. Tendre amitié, don du ciel, beauté jmre, Porte un jour doux dans ma retraite obscure ; Puissé-je vivre et mourir dans tes bras, Loin du méchant qui ne te connaît pas, Loin du bigot dont la peur dangereuse Corrompt la vie, et rend la mort affreuse !

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