LXVI. A M. LE rRÉsiDF. :«T HENAULT
Lunéville , noverobre 1748.
Vous qui de la chronologie Avez réformé les erreurs ; Vous dont la main cuedlit les fleurs De la plus belle poésie ; Vous qui de la philosophie Avez, sondé les profondeurs , JNIalgré les plaisirs séducteurs Qui partagèrent votre vie ; Hénault , dites-moi , je vous prie , < Par quel art, par quelle magie , Parmi tant de succès flatteurs.
Vous avez désarmé l'Envie ; Tandis que moi , placé plus bas ,
EPI TRES. n3
Qui devrais être inconnu d'elle , .le voJs chaque jour la cruelle Verser ses poisons sur mes pas.
Il ne faut point s'en faire accroire ; J'eus l'air de vouloir m'afficher Aux murs du temple de Mémoire; Aux sots vous sûtes vous cacher :
.Te parus trop chercher la {jloire , Et la gloire vint vous chercher.
Qu'un chêne, l'honneur d'un bocage, Domine sur mille ai'brisseaux, On respecte ses verds rameaux Et l'on danse sous son ombrage; Mais que du tapis d'un gazon Quelque brin d'herbe ou de fougère S'élcve un peu sur l'horizon, On l'en arrache avec colère.
Je plains le sort de tout auteur Que les autres ne plaignent gueres; Si dans ses travaux littéraires Il veut goûter quelque douce?ir.
Que des beaux esprits serviteur Il évite ses chers confrères.
Montagne, cet auteur charmant , Tour à tour profond et frivole , Dans son château paisiblement , Loin de tout frondeur malévole , Doutait de tout impunément. Et se moquait très librement Des bavards fourrés de l'école ; Mais quand son élevé Charron, Plus retenu, plus méthodique , De sagesse donna leçon, il fut près de périr, dit-on , Par la haine théologique.
Les lieux , les temps, roccasion,
Font votre gloire ou votre chute :
Hier on aimait votre nom ,
Aujourd'hui Ton vous persécute.
La Grèce à l'insensé Pvrrhon
Fait élever une statue ;
Socrate prêche la raison.
Et Socrate boit la ciguë.
Heureux qui dans d'obscurs travaux
A soi-raème se rend utile !
II faudrait pour vivre tranquille
Des amis et point de rivaux.
La gloire est toujours inquiète.
Le bel esprit est un tourment ;
On est du])e de son talent :
C'est comme une épouse coquette.
Il lui faut toujours quelque amant;
Sa van. té qui vous obsède
S'expose à tout imprudemment; Elle est des autres l'agrément.
Et le mal de qui la possède.
Mais finissons ce triste ton :
Est-il si malheureux de plaire.* L'envie est un mal nécessaire ; C'est un petit coup d'aiguillon Qui vous force encore à mieux faire.
Dans la carrière des vertus L'ame noble en est excitée.
"Virgile avait son Mévius, Hercule axait son Eurrsthée.
Que m'importent de vains discours Qui s'en\ oient et qu'on oublie.*' Je coule ici mes heureux jours Dans la plus tranquille des cours.
Sans intrigue , sans jalousie , Auprès d'un roi sans courtisans.
Près de Boufflers et d'Emilie ;
E PITRE s. ii5
Je les -rois et je les entends:
Il faut bien que je fasse envie.