T. X X V. AU ROI DE PRUSSE
JDlaise Pascal a tort , il en faut convenir: Ce pieux misanthrope, Heraclite sublime , Qui pense qn'ici-bas tout est misère et crime. Dans ses tristes accès ose nous mainîenir Qu'un roi queTonamuse, et inêmeunroi qu'onaime. Dès qu'il n'est plus environné.
Dès qu'il est réduit à lui-même, Est de tons les mortels le plus infortuné. Il est le plus heureux s'il s'occupe et s'il pense. Vous le prouvez très bien ; car loin de votre cour, — En hibou fort souvent renfermé tout le jour, Vous percez d'un œil d'aigle en cet abyme immense Que la philosophie ouvre à nos faibles yeux ;
Et votre esprit laborieux.
Qui sait tout observer, tout orner, tout connaître. Qui se connaît lui-même , et qui n'en vaut que mieux. Par ce mâle exercice augmente encor son être. Travailler est le lot et l'honneur d'un mortel. Le repos est, dit-on , le partage du ciel; Je n'en crois rien du tout : quel bien imaginaire D'être les bras cro ses pendant l'élernité! Est-ce dans le néant qu'est la félicité ? Dieu serait malheureux s'il n'ava.t rieu à faire ; Il est d'autant plus Dieu qu'il '-st plus agissant. Touj ours , ainsi qne vous, il produit qu elque ou vrage : On prétend qu'il fait plus, on dit qu'il se repent. Il préside au scrutin qui dans le Vatican Met sur un front ridé la coiffe à triple étage : Du prisonnier Mahmoud il vous fait un sultan: Il mûrit à Moka, dans le sable arabique. Ce café nécessaire au pays des frimas ;
Il met la fièvre en nos climats ,
Et le reraede en Amérique :
Il a rendu riiujnain séjour De la variété le mobile théâtre:
Il se plut à pétrir d'incarnat et d'albâtre Les charmes arrondis du sein de Pompadour, Taudis qu'il vons étend un noir luisant d'ébene Sur le nez applati d'une dame africaine Qui ressemble à la nuit, comme l'autre an beau jour. Dieu se joue à son gré de la race mortelle; Il fait vivre cent ans le normand Kontenelle, Et trousse à trente-neuf mon dévot de Pascal. Il a deux gros tonneaux d'où le bien et le mal
Descendent en pluie éternelle Sur cent mondes divers et sur chaque animal : Les sots, les gens d'esprit, et les fous, et les sages, Chacun reçoit sa dose , et le tout est égal. On prétend que de Dieu les rois sont les images;
Les Anglais pensent autrement :
Ils disent en plein parlement Qn'un roi n'est pas plus Dieu que le pape Lnfaiîhble.
Mais il est pourtant très plausible Que ces puissants du siècle, un peu trop adorés, A la faiblesse humaine ainsi que nous livrés, Ressemblent en un point à notre commun maître ; C'est qu'ils font comme lui le mal et le bien-être; Ils ont les deux tonneaux. Bouchez-moi pour jamais Le tonneau des dégoûts , des chagrins , des caprices , Dont on voit tant de cours s'abreuver à longs traits :
Répandez de pures délices Sur votre peu d'élus à'vos banquets admis; Que leurs fronts soient sereins, queleurscœurs soient
unis ; Au fea de votre esprit que notre esprit s'éclaire ; Que sans empressement nous cherchions à vous plaire;
Qu'en dépit de la majesté
12^ EPITKES.
Notre ajïréable liberté , Compagne du plaisir, mère de la saillie.
Assaisonne avec volupté
Les ragoûts de votre ambrosie.
Les honneurs rendent vain, le plaisir i-end heureux.
Versez les douceurs de la vie
Sur votre Olrrupe sablonneux , Et que le bon tonneau soit à jamais sans lie.
LXXVL L'AUTEUR arrivant dans sa terre , près du lac de Genève.
Mars 1755.
\J maison d'Aristippe , ô Jardins d'Epicnre, Vous qui me présentez dans vos enclos divers
Ce qui souvent manque à mes vers , Le mérite de l'art soumis à la nature ; Empire de Pomone et de Flore sa sœur,
Recevez votre possesseur ; Qu'il «oit , ainsi que vous, solitaire et tranquille. Je ne me vante point d'avoir en cet asyle
Rencontré le parfait bonheur ; Il n'est point retiré dans le fond d'un bocage ;
Il est encor moins chez les rois;
Il n'est pas même chez le sage :
De cette courte vie il n'est point le partage; Il faut y renoncer ; mais ou peut quelqnefoi.i
Embrasser au moins son image.
Que tout plaît en ces lieux à mes sens étonnés ! D'un tranquille océan l'eau pure et transparente R.iigne les bords fleuris de ces champs fortunés ; D'irmombrab'es coteaux ces champs sont couronnés;
EPITRES. i2j
Bacchns les embellit ; leur insensible pente Vous conduit par degrés à ces monts sourcilleux Qni pressent les enfers, et qui fendent les cieus. Le voilà ce théâtre et de nïi^e ei de gloire, Eternel boulevard qni n'a point garanti
Des Lombards le henu territoire.
"Voilà ces monts affreux célébrés fJans l'h sToire , Ces monts qu'ont traversés , par nn vol si hardi , Les Charles , les Othon . Catinat , et Conti ,
Sur les ailes de la victoire.
An bord de cette mer où s'égarent mes yeux , Ripaille, je te vois. O bizarre Amédée,
Est-il vrai que dans ces beaux lieux , t)es soins et des grandeurs écartant toute idée , Tn vécns en vrai sage, en vrai voluptueux. Et que, lassé bientôt de ton doux hermitage , Tn voulus être pape , et cessas d'être sage.** Lieux sacrés du repos, je n'en ferais pas tant ; Et malgré les deux clefs dont la vertu nous frappe,
Si j'étais ainsi pénitent.
Je ne voudrais point être pape.
Que le chantre flatteur du tyran des Romains, L'auteur harmonieux des douces Géorgiques, Ne vante plus ces lacs et leurs bords magnifiques , Ces lacs que la nature a creusés de ses mains
Dans les campagnes italiques.
Mon lac est le premier; c'est sur ces bords heureux Qu'habite des hamains la déesse éternelle , L'ame des grands travaux, l'objet des nobles vœux. Que tout mortel embrasse, ou désire , ou rappelle, Qui vit dans tons les cœurs , et dont le nom sacré Dans les cours des tyrans est tout bas adoré, La liberté. J'ai vu cette déesse altiere , Avec égalité répandant tous les biens.
Descendre de Morat en habit de guerrière ,
i2.<5 EPITRES.
Les mains teintes du sang des fiers Autrichiens , Et de Charles le téméraire.
Devant elle on portait ces piques et ces dards, On traînait ces canons, ces échelles fatales Qu'elle-même brisa , quand ses mains triomphales. De Genève en danger défendaient les remparts. Un peuple entier la suit : sa naïve alégresse Fait à tout l'Apennin répéter ses clamenrs; Leurs fronts sont couronnés de ces fleurs que la Grèce Aux champs de Marathon prodiguai taux vainqueur»; C'est là leur diadème ; ils en font plus de compte Que d'un cercle a fleurons de marquis et de comte , Et des larges mortiers à grands bords abattus. Et de ces mitres d'or aux deux sommets pointus. On ne voit point ici la grandeur insultante
Portant de l'épaule au côté
Un ruban que la vanité
A tissu de sa main brillante ; Ni la fortune insoleule Repoussant avec fierté La prière humble et tremblante De la triste pauvreté.
On n'y méprise point les travaux nécessaires; Les états sont égaux, ex les hommes sont frères.
Liberté, liberté, ton trône est en ces lieux. La Grèce où tu naquis t'a pour jamais perdue ,
Avec ses sages et ses dieux ; Rome depuis Brutns ne t'a jamais revue; Chez vingt peuples polis à peine es-tu connue. Le Sarmate à cheval t'embrasse avec fureur ; Mais le bourgeois à pied, rampant dans l'esclarage. Te regarde, soupire, et meurt dans la douleur. L'Anglais , pour te garder , signala sou courage ; Mais on prétend qu'à Londre on te veud quelquefois ;
Non, je ne le crois point; ce peuple fier et sage Te paya de son saug, et soutiendra tes droits. Aux marais du hatave ou dit qne fa cliancelles ; Xupeux te rassurer : la race des Nassanx, Qui dressa sept autels à tes lois immortelles. Maintiendra de ses mains fidèles Et tes honneurs et tes faisceaux.
Venise te conserve , et Gènes t'a reprise. Tout à côté (!n trône à Stockholm on t'a mise : XJn si beau voisinage est souvent dangereux. Préside à tout état où la loi t'autorise , Et restes-y si tu le peux.
Ne va plus, sous les noms et de ligne et de fronde. Protectrice funes e eu nouveautés féconde, Troubler les ; ours brillants d'nn peu pie de vaincpteurs. Gouverné par les lo s, jilus encor par les mœurs ;
Il chérit la grandeur suprême;
Qu'a-t-i! besom de tes faveurs.
Quand son joug est si doux qu'on le prend pour toi-
mènie ?
Dans le vaste Orient ton sort n'est pas s: beau. Aux murs de Constantin, tremblante et consternée. Sous les pieds dun -visir tn languis enchaînée
Entre le sabre et le cordeau.
Chez tous les L^antins tu perdis ton chapeau : Que celui du graud Tell orne en ces lieux ta tête. Descends dans mes foyers en tes beaux jours de fête;
"Viens m'y fa re un destin nouveau.
Embellis ma retraite où. l'amitié t'appelle; ■ Sur de simples gazons viens t'asseoir avec elle. Elle fuit comme toi les vanités des cours. Les cabales du )uonde, et son règne frivole. O deux divinités, vous êtes mon recours ; L'une élevé mon ame, et l'antre la console;
Présidez à mes derniers^Jours .'
i3o EPITRES.