‹ Épitres, stances, et odes de VoltaireChapitre 73 sur 134 · XCII. A MON VAISSEAU. (ij^S · texte numérisé non relu

XCII. A MON VAISSEAU. (ij^S

V^' Vaisseau , qui portes mon nom , Puisses-tu comme moi résister aux orages! L'empire de Neptune a vu moins de naufrage»

E PITRES. i53

Que le Permesse d'Apollon.

Tu voj^ueras peut-être à ces climats sauvages Que Jean-.laot]ue a vantés dans son nouveau jargon.

Ya débarquer sur ces rivages

Patouillet , Nonotte , et Fréron ;

A moins qu'aux chantiers de Toulon Ils ne servent le roi noblement et sans gages.

Mais non, ton sort t'appelle aux dunes d'Albion : Tu verras dans les champs qu'arrose la Tamise La liherté superbe auprès du trône assise. Le chapeau qui la couvre est orné de lauriers; Et malgi'é ses partis, sa fougue et sa licence. Elle tient dans ses mains la corne d'abondance Et les étendards des guerriers.

Sois certain que Prfris ne s'informera guère

Si tu vogues vers Smyrne où l'on vit naître Homère,

Ou si ton breton uautocnier Te conduit près de ÎNaple, en ce séjour fertile Qui fait bien plus de cas du sang de saint Janvier

Que de la c'endre de Virgile.

jS^e va point sur le Tibre ; il n'est plus de talents ,

Plus de héros , plus de grand hoiiiuie :

(Jhez ce peup'e de conquérants

Il est un pape ,'et plus de Rouie.

\ a ])hitôt vers ces nionls qu'autrefois sépara

]^e redoutable fils d'Alcmene, Qui domta les lious , sous qui l'hydre expira , Va qui des dieux jaloux brava toujours la haine. Tu verras en Espagne un Alcide nouveau,

Vainqueur d'une hydre plus fatale, Des superstitions déchirant le bandeau,

Plongeant dans la nuit du tombeau De l'inquisition la puissance infernale ;

i54 EPITRES.

Dis-lui^u'il est en France un mortel qui l'égale;

Car tu parles, sans doute, ainsi que le vaisseau

Qui transporta rlaus la Colchiile Les deux jumeaux divins, .ïason, Orphée, Alcide. JBaptisé sous mon nom tu parles hardiment: Que ne diras -tu point des énormes sottises

Que mes chers Français ont commises

Sur l'un et sur l'autre élément !

Tr brûles de partir ; attends , demeure , arrête ;

Je prétends m'embarquer; attends-moi, je te joins:

Libre de passions, et d'erreurs, et de soins,

J'ai su de mon asyle écarter la tempête ;

Mais dans mes prés fleuris , dans mes sombres forêts,

Dans l'abondance, et dans la paix.

Mon ame est encore inquiète:

Des méchants et des sots je suis encor trop près; Les cris des malheureux percent daus ma retraite. Enfin le mauvais goût qui domine aujourd'hui

Déshonore trop ma patrie:

Hier on m'apporta , pour combler mon ennui.

Le Tacite de la Blétrie.

Je n'y tiens point, je pars, et j'ai trop différé.

Ainsi je m'occupais, sans suite et sans méthode. De ces pensers divers où j'étais égaré. Comme tout solitaire à lui-même livré,

Ou comme un fou qui fait une ode , Quand Minerve, tirant les rideaux de mon lit. Avec l'aube du jour m'apparut , et me dit : Tu trouveras par-tout la même impertinence:

Les ennuyeux et les pervers

Composent ce vaste univers ;

Le monde est fait comme la France.

Je me rendis à la raison ;

EPITRES. l'ÎS

Et, sans plus m'affliger des sottises du monde. Je laissai mon vaisseau fendre le sein de l'oude , Et je restai dans ma maison.

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