XCVIII. A l'impératrice de Russie, CATHEPiINE
Jl/i,EVE d'Apollon, de Thémis , et de Mars , Qui sur ton trône auguste as placé les beaux arts , Qui penses en grand homme, et qui permets qu'on
pense; Toi qu'on voit triompher du tyran deByzance, Et des sots préjugés, tyrans plus odieux; Prête à ma faible voix des sons mélodieux ; A mon feu qui s'éteint rends sa clarté premitre : C'est du Nord aujourd'hui que nous vient la lumieif.
On m'a trop accusé d'aimer peu Moustapha, Ses visirs, ses divans, son muphti, ses fetfa ; Fetfa ! ce mot arabe est bien dur à l'oreille ; On ne le trouve point chez Piacine et Corneille; Du dieu de l'harmopie il fait frémir l'archet : On l'exprime en français par lettres Je cachet.
Oui , je les hais , madame , il faut que je l'avoue. Je ne veux point qu'un Turc à son plaisir se joue Des droits de la nature et des jours des humains ;
ifi8 tPITRES.
Qu'un bacba daus mon sang trempe à son gré ses
niaius ; Que, prenant pour sa loi sa pure fantaisie. Le visir au baclia puisse arracher la vie. Et qu'un lieureux sultan , daus le sein du loisir. Ait le droit de serrer le cou de son visir. Ce code en mon esprit fait naître des scrupules. Je ne saurais souffrir les affronts ridicules Que d'un faquin châtré les grossières hauteurs l-"ont subir gravement à nos ambassadeurs, ïu venges ^UIJi^ ers en vengeant la Russie. 3e suis homme, je pense; et je te remercie.
Puissent les dieux sur-tout , si ces dieux éternels Entrent dans les débats des malheureux mortels, Puissent ces purs esprits émanés du grand Etre, Ces moteurs des tiestins, ces confidents du maître, Que jadis dans la Grèce imagina Platon , Conduire tes guerriers aux champs de îVIarathon, Aux remparts de Platée , aux murs de Salamine ! Que , sortant des débris qui couvrent sa ruine , Athènes ressuscite à ta puissante voix !
Rends -lui sonuom, ses dieux, ses talents, et ses lois. Les descendants d'Hercule , et la race d'Homère , Sans cœur et sans esprit couchés dans la poussière, A leurs divins aïeux craignant de ressenibier , Sont des frippons rampants qu'un aga fait trembler. Ainsi dans la cité d'Horace et de Scévole On voit des récollets aux murs du capitole ; Ainsi cette Circé qui sa^•ait dans son temps Disposer de la hine et des quatre élémeuts, (rourraandant la nature au çré de son caprice , Changeait en chiens barbets les compagnons d'Ulysse. Tu changeras lea Grecs eu guerriers généreux ; Ton esprit à la fiu se répandra sur eux. Ce n'est point le climat qui fait ce que nous sommes.
Pierre était créateur , il a É'ormé des hommes.
EPITRES. i6y
Tu formes des héros. ... Ce .sont les souverains
Qui font le caractère et les mœurs des humains.
Un grand homme du temps a dit dans un beau livre :
Quand Auguste buvait , la Pologne était ivre.
CJe grand homme a raison. Les exemples d'un roi
Feraient oublier Dieu , la natiire , et la loi.
Si le prince est un sot, le peuple est sans génie.
Qu'un vieux sultan s'endorme avec l'ignominie Dans les bras de l'orgueil et d'un repos fatal , Ses bâchas assoupis le serviront fort mal. Mais Catherine veille au milieu des conquêtes; Tous ses jours sont marqués de combats et de fêtes ; Elle donne le bal , elle dicte des lois , De ses braves soldats dirige les exploits , Par les mains des beaux arts enrichit son empire , Travaille jour et nuit, et daigne cncor m'écrire; Taudis que Moustapha, caché dans son palais , Bâille , n'a rien à faire, et ne m'écrit jamais.
Si quelque chiaoux lui dit que sa hautesse A perdu cent vaisseaux dans les mers de la Grèce ; Que son visir battu s'enfuit très à propos; Qu'on lui prend la Dacie , et Nimphée, et Colchos , Colchos où jVIithridate expira sous Pompée , De tous ces vains propos son ame est peu frappée ; .Tamais de Mithridate il n'entendit parler: Il prend sa' pipe , il fume ; et , pour se consoler , 11 va dans son harem , où languit sa maîtresse , Fatiguer ses appas de sa molle faiblesse. Son vieil eunuque noir, fénaoin de son transport. Lui dit qu'il est Hercule ; il le croit , et s'endort. G sagesse des Dieux ! je te crois très profonde ; Mais à quels plats tyrans as-tu livré le monde ! Achevé , Catherine , et rends tes ennemis. Le grand Turc , et les sots , éclairés et soumis.
criTREs , etc.
XCrS. Au ROI DE Suéde, GUSTAVE III.
Vjr L" s T A V E , jeune roi , digne de ton grand nom ,
.Te n'ai donc pu goûter le plaisir et la gloire
De voir dans mes déserts , en mon humble maison ,
Le fils de ce héros que céiébra l'histoire !
J'aurais cru ressembler à ce vieux PhUémon
Qui recevait les Dieux dans son pauvre hermitage.
Je les aurais connus à leur noble langage,
A leurs mœurs, à leurs traits, sur-tout à leurbonté (i) :
Ils nauraient point rougi de ma simplicité ;
Et Gnsta\e , sur-tout , pour le prix de mou zèle,
JN'auruit jamais changé mon logis en chapelle.
Je serais peu content que le pouvoir divin
En un dortoir béni transformât mon jardin.
De ma salie à mauger fit une sacristie:
La grand'mcsse pour moi n'a que peu d'harmonie;
En ■vain mes chers vassaux me croiraient honoré
Si le seigneur du lieu devenait leur curé.
J'ai le cœur très profane, et je sais me connaître ;
Je ne me flatte pas de me voir jamais prêtre;
Si l'h;lémon le lut pour un jnauvais .souper,
L'çclat de ce haut rang ne saurait me frapper.
Le gr'aud roi des Bretons, qu'à S. -Pierre on condamne , Est le premier prélat de l'Eglise anglicane. Sur les bords du Volga Catherine tient lieu ■ D'un >ave pTîtriarche, ou, si l'on veut, de Dici.. De cette ambition je n'ai point l'ame éprise ,
(i) Le priuce soù frère était avec lui.
Et je sais tout au plus serviteur de l'Eglise. J'aurais mis mon bonheur à te faire ma cour , A contempler de près tout l'esprit de ta raere Qui forma tes beaux ans dans le grand art de plaire, A revoir Sans-souci , ce fortuné séjour Où régnent la victoire et la philosophie , Où l'on voit le pouvoir avec la modestie. Jeune héros du Nord, entouré de héros, A ces tiobles plaisirs je ne puis plus prétendre : Il ne m'est pas permis de te voir , de t'entend re. Je reste en ma chaumière , attendant qu'Atropos Tranche le fil usé de ma -vie inutile; Et je crie aux destins , du fond de mon as-vle : n Destins, qui faites tout ,eV qwi trompez nos vœn'^ ^ « Ne trompezpas les miens , rendez 0%èfave heureux. »