CIX. A UN HOMME, (i
Jthilosophe indulgent, minibtre citoyen , Qui ne cherchas le vrai que pour faire le bien , Qui d'un peuple léger, et trop ingrat peut-être , Préparais le bonheur et celui de son maître , Ce qu'on nomme disgrâce a payé tes bienfaits. Le vrai prix du travail n'est que de vivre en paix. Ainsi que Lamoignon, délivré des orages , A toi-même rendu, tu n'instruis que les sages; Tu n'as plus à répondre aux discours de Paris.
Je crois voir à la fois Athene et Sibaris Transportés dans les murs embellis par la Seine : Un peuple aimable et vain , que son plaisir entraîne , Impétueux , léger , et sur-tout inconstant , Quivole au moindre bruit, et qui tourne à tout vent, Y juge les guerriers , les ministres , les princes ; Rit des calamités dont pleurent les provinces ; Clabaude le matin contre un édit du roi , Le soir s'en va siffler quelque moderne , ou moi; Et regrette à souper, dans ses turlupiaades , Les divertissements du jour des barricades.
Voilà donc ce Paris ! voUà ces connaisseurs Dont on veut captiver les suffrages trompeurs .' Hélas ! au bord de l'Inde autrefois Alexandre Disait sur les débris de cent villes en cendre : Ah ! qu'il m'en a coûté quand j'étais si jaloux , Railleurs Athéniens, d'être loué par vous .'
Ton esprit , je le sais , ta profonde sagesse , Ta mâle probité n'a point cette faiblesse.
(i) M.Turgot.
A d'éternels travaux tu t'étais dévoué Pour servir ton pays , non pour être loué. Caton, dans tous les temps gardant son caractère, Mourut pour les Romains sans prétendre à leur plaire. La sublime vertu n'a point de vanité.
C'est dans l'art dangereux par Phébus inventé. Dans le grand art des vers, et dans celui d'Orpbée, Que du désir de plaire une muse échauffée Du vent de la louange excite son ardeur. Le plus plat écrivain croit plaire à son lecteur. L'amour-propre a dicté sermons et comédies. L'éloquent Montazet, gourmandant les impies, N'a point été fâché d'être applaudi par eux. Nul mortel en un mot ne veut être ennuyeux. Mais où sont les héros dignes de la mémoire , Qui sachent mériter et mépriser la gloire ?
ex. A MADAME NECKER.
J'ÉTAIS nonchalamment tapi
Dans le creux de cette statue
Contre laquelle a tant glapi
Des méchants l'énorme cohue ;
.Te voulais d'un écrit galant
Cajoler la belle béroiue
Qui me Ht un si beau présent
Du haut de la double colliue :
Mais ou m'apprend que votre époux,
Qui sur la croupe dn Parnasse
S'était mis à côté de vous,
A changé tout-à-coup de place ;
Qu'il va de la cour de Phébus ,
Petite conr assez brillante, A la grosse cour de Plutus, Plus solide et plus importante.
Je l'aimai , lorsque dans Paris De Colbert il prit la défense , ^ Et qu'au Louvre il obtint le prix.
Que le goût donne à l'éloqueuce.
A monsieur Turgot j'applaudis , Quoiqu'il parût d'un autre avis Sur le commerce et la liuance.
I] faut qu'entre les beaux esprits Il soit un peu de différence ; Qu'à son gré chaque mortel pense; Qu'on soit honnêtement en France l^ibre et sans fard dans ses écrits.
On peut tout dire , on peut tout croire ; Plus d'un chemin mené à la gloire , Et quelquefois au paradis.