XII. A M. LE DUC D'ORLEANS, régent. ( 17 i
Jr RINCE chéri des dieux, toi qui sers aujourd'hui De père à ton monarque , à son jieuple d'appui , Toi qui de tout l'état portant le poids immense , Immoles ton repos à celui de la France ; Philippe , ne crois point , dans ces jours ténébreux , Plaire à tous les Français que tu veux rendre heureux : Aux princes les plus grands , comme aux plus beaux
ouvrages, Dans leur gloire naissante il manque des suffrages. Eh ! qui de sa vertu reçut toujours le prix ?
Il est chez les Français de ces sombres esprits , Censeurs extravagants d'un sage ministère. Incapables de tout, à qui rien ne peut plaire : Dans leurs caprices vains tristement affermis, Toujours du nouveau maître ils sont les ennemis, Et n'ayant d'autre emploi que celui de médire, L'objet le plus auguste irrite leur satire. Us voudraient de cet astre éteindre la clarté, Et se venger sur lui de leur obscurité.
Ne crains point leur poison: quand tes soins politiques Auront réglé le cours des affaires publiques. Quand tu verras nos cœurs, justement enchantés. An-devant de tes pas volants de tous côtés , Les cris de ces frondeurs à leurs chagrins en proie
Ne seront point ouïs parmi nos cris de joie.
Mais dédaigne ainsi qu'eux les serviles flatteurs, De la gloire d'un prince infâmes corrupteurs ; Que ta mâle vertu méprise et désavoue Le méchant qui te blâme , et le fat qui te loue. Toujours indépendant du reste des humains , Un prince tient sa {gloire ou sa honte en ses mains, Et, quoiqu'on veuille enfin le servir ou lui nuire. Lui seul peut s'élever, lui seul peut se détruire.
En vain contre Henri la France a vu long-temps La calomnie affreuse exciter ses serpents , En vain de ses rivaux les fureurs catholiques Armèrent contre lui des mains apostoliques , Et plus d'un monacal et scrvile écrivain Vendit pour l'otitrager sa haine et son venin ; ' La gloire de Henri par eux n'est point flétrie: Leurs noms sont détestés ; sa mémoire est chérie : iNous admirons encor sa valeur, sa bonté. Et long-temps dans la France il sera regretté.
Cromwell, d'un joug terrible accablant sa patrie, "Vit bientôt à ses pieds ramper la flatterie; Ce monstre politique au Parnasse adoré , Teint du sang de son roi, fut aux dieux comparé; Slais, malgré le succès de sa prudente audace. L'univers indigné démentait le Parnasse ; Et de Waller enlîu les écrits les plus beaux D'un dlustre tyran n'ont pu faire un héros.
Louis fit sur son ti'one asseoir la flatterie; Louis fut encensé jusqu'à l'idolâtrie :
En éloges enfin le Parnasse épuisé Répète ses vertus sur un ton presque usé; Et, l'encens à la main, la docte académie L'endormit cinquante ans par sa monotonie. Rien ne nous a séduits : en vain'en plus d'un lieu Cent auteurs indiscrets l'ont traité comme un dieu, De quelque nom sacré que l'opéra le nomme,
L'équitable Français ne voit en lui qu'un homme; Pour élever sa gloire on ne nous verra plus Dégrader les Cfsars , abaisser les Titus ; Et si d'un crayon vrai quelque main libre et sûre Nous traçait de Louis la fidèle peinture , Nos yeux trop dessillés pourraient dans ce héros Avec bien des vertus trou*'er quelques défauis.
Prince, ne crois donc point que ces hommes vulgaires Qni prodiguent aux grands des écrits mercenaires , Imposant par leurs vers à la postérité. Soient les dispensateurs de riiiiniortalité. Tu peux, sans qu'un auteur te critique on t'encense, Jeter les fondements du bonheur de la France; Et nous verrons un jour l'équitable univers Peser tes actions sans consulter nos vers. Je dis plus , un grand prince, unhéros .sans l'histoire Peut même à l'a^ enir transmettre sa mémoire.
Taisez-vous, s'il se peut, illustres écrivains. Inutiles appuis de ces honneurs cerlaius ; Tombez, marbres vivants , que d'un ciseau fidèle Anima sur ses traits la main d'un Praxitèle; Que tous ces monuments soient par-tout renversés: Il est grand , il est juste ; on l'aime : c'est assez. JN'lieux rjue dans nos écrits et mieux que suris cuivre. Ce héros dans nos cceurs à jamais doit revivre.
L'heureux \ieillard , en paix dans son lit expirant. De ce prince à son fils fait léloge en pleurant ; Le fils encor tout plein de son règne adorable Le vante à ses neveux; et ce nom respectable, Ce nom dont l'univers aime à s'entreteair, Passe de bonche en bouche aux siècles à \enir.
C'est ainsi qu'on dira chez la race future ; Philippe eut un cœur noble ; ami de la droiture. Politique et sincère, habile et généreux. Constant quand il fallait rendre nn mortel heureux; Irrésolu , chaugeant , quand le bien de l'empire
I An malheur d'un sujet le forçait à souscrire ;
' Affable avec noblesse , et sfrand avec bonté , Il sépara l'orgneil d'avec la majesté; Et le dieu des combats , et la docte Minerve , De leurs présents divins le comblaient sans réserve :
^ Capable éi>a!etïient d'être avec dignité
Et dans l'éclat du trône, et dans l'obscurité: "Voilà ce que de toi mon esprit se présage.
O toi de qui ma plume a crayonné l'image , Toi de qui j'attendais ma gloire et mon appui , ISfe cbanterai-je donc que le bonheur d'autrui? En peignant ta vertu plaindrai-je ma misère? Bienfaisant envers tous, envers moi seul sévère. D'un exil rigoureux tu m'imposes la loi. Mais j'ose de toi-même en appeler à toi : Devant toi je ne veux d'appui que l'innocence; J'implore ta justice , et non point ta clémence. Lis seulement ces vers, et juge de leur prix ;
• ; "Vois-ce que l'on m'impute , et vois ce que j'écris.
, Ea libre vérité qui règne en mou ouvrage D'une ame sans reproche est le noble partage ; Et de tes grands talents le sage estimateur N'est point de ces couplets l'iufàme et vil auteur.
j Philippe, quelquefois sur une toile antique
1 Si ton œil pénétrant jette un regard critique, Par l'injure du temps le portrait effacé "Ne cachera jamais la main qui l'a tracé ; D'un choix judicieux dispensant la louange . Tu ne confondras point Vignon et Michel-Ange. Prince , il en est ainsi chez nous autres rimeurs ; Et, si tu connaissais mon esprit et mes mœurs, D'un peuple de rivaux l'adroite calomnie Me chargerait en vain de leur ignoiidnie ; Tu les démentirais, et je ne verrais plus Dans leurscrayons grossiers mespinceauxconfondus; Tu plaindrais par leurs cris ma jeunesse opprimée;
a4 EPITRES.
A verser l?s bienfaits ta main accoutumée Peut-être de mes luaux voudrait me consoler, Et me protégerait au lieu de m'accabler.