I. Presque tous nos tirailleurs étaient Soudanais
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ministre un pareil état de choses, et sa dépêche se terminait par ces mots : a La colonne actuelle est moins destinée à éloigner danger Samory qu'à pacifier colonie elle-même. »
Sans aucun désir de perdre son temps à pacifier la Côte d'Ivoire, mais cédant aux supplications de tous les Européens, à celles du gouverneur intérimaire en personne, il demandait la mise en état de siège çt les pouvoirs les plus étendus.
11 n'a pas reçu de réponse.
Il est impossible de plaire à tout le monde. Les commerçants voient en nous des sauveurs ; et naturellement pour les gens du pays, nous sommes des gêneurs. L'optique du détrousseur ne peut être celle du détroussé. Nous venons de nous en apercevoir. Hier matin, un indigène nous avait vendu un mouton et des oranges, il s'était même montré assez conciliant sur le prix du marché. Un mouton ! C'est une rareté à Grand-Bassam. Pour quelle raison ce mouton ne fut-il pas abattu incontinent, dépecé et mangé? Pourquoi le cuisinier lui laissa-t-il vingt-quatre heures de plus à vivre ? Comment les oranges ne furent-elles pas servies le soir même ?
C'était écrit ! comme disent les musulmans. Et nous ne saurions tiop en remercier le ciel. Ce matin, le mouton était mort, et cette mort paraissant suspecte, le docteur procéda à 1 autopsie. Il n y avaitpas de doute, le mouton était empoisonné. Les oranges furent aussitôt examinées. Elles portaient la marque d une multitude de piqûres. Elles étaient également empoisonnées.
Le vendeur a disparu, mais tout le monde soupçonne Amangoua, le chef de 1 Akapless, dont le groupe de vdlages constitue une agglomération de I2.000 habitants environ, à quelques kilomètres de Grand-Bassam, sur la rive gauche du Gomoé. Allons-nous être réduits à faire analyser tout ce que nous mangerons ? Il est vrai que nous n en avons pas les moyens; Graud-Bassam ne possède pas de laboratoire. Le coup n ayant pas réussi, il est peu probable qu'il soit tenté de nouveau.
Nous avons débarqué il y a treize jours; et depuis, notre colonne n'a reçu aucun renfort. Cependant, le mouvement vers Kong va se dessiner : le capitaine Marchand est arrivé et le colonel a arrêté le plan de camnuirne. Nous délaissons le
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Comoé, nous nous dérobons au soin de pacifier l'Akapless et llndenié, nous prenons la route ouverte par INIai'chand dans la vallée de Bandama, à travers le Baoulé,
Outre le peu de sécurité de la vallée du Comoé, ce fleuve traverse la forêt vierge sur une longueur de trois cents kilomètres. Au contraire, en amont de Thiassalé, le Bandama arrose un plateau couvert de palmiers, qui s'avance en pointe dans la forêt vierge jusqu'à cent kilomètres de la côte. Ce plateau, le Baoulé, creuse comme un golfe dans toute cette région presque impénétrable. Pour faire passer chevaux et mulets, nous devrons tailler une route à travers ce massif où ne circulent que de rares sentiers obstrués par une végétation prodigieuse. Ce travail peut être tenté sur cent kilomètres, il serait irréalisable sur trois cents. De plus, il faudra, pour le mener à bien, le concours des indigènes. Du côté du Comoé, nous trouvons une région déjà soulevée ; du côté du Bandama, le pays est calme. Toutefois, les relations entre la côte et Thiassalé n'ayant utilisé jusqu'ici que le cours du fleuve, la forêt n'a encore été traversée par personne ; le sentier part du poste de Dabou, de l'autre côté de la lagune, entre Grand-Bassam et Grand-Lahou, c'est tout ce que nous en savons. ussi, le colonel me
charge de le reconnaître, en attendant rarrivée des renforts destinés à constituer la colonne. Il fera commencer les travaux dès que je Taurai renseigné.
Forcer les indigènes à travailler, leur confier le soin d élargir la route à travers la forêt, ce projet plonge Grand-Bassam dans la stupéfaction, et sa réussite inspire des doutes. Nous verrons bien, nous avons la force, et la crainte du Seigneur est
le commencement do la sa
gesse.
A THIASSALîIî
Je Tai traversée cette forêt ; dans sa partie la plus étroite, heureusement ! Avant- d'y entrer, je m'imaginais que j'aimerais, sous son ombre, à prolonger ma promenade. Dès la première étape, jVi trouvé la route interminable. Pour circuler sur ces chemins à peine frayés, il faut être un acrobate de profession. A chaque pas surgit un obstacle : tantôt des arbres abattus par la vieiUesLO ou étouffés par Fexcès de vie qui les entoure, tantôt des lianes semblables à des bras tendus en travers du sentier, tantôt des fondrières aux abords de ruisseaux invisibles dont on entend le murmure derrière la muraille de verdure qui vous enserre de tous côtés. On escalade les troncs les plus petits ; sous les plus gros (ils ont parfois 3 ou 4 mètres de diamètre) , on se glisse, ou rampe, le dos raclant l'écorce, les mains plongeant dans une pourriture de feuilles, de débris végétaux, d'où sortent des myriades d'êtres grouillants, fourmis noires, rouges ou blanches, scolopendres, araignées, vermines de toutes nuances et
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de toutes dimensions. Quand Tarbre tombé ne laisse pas entre la terre et lui un espace suffisant, on le contourne, et si personne n'est encore passé depuis sa chute, il faut creuser une trouée dans le fourré; heureusement, 1 écroulement du géant a disloqué en partie cette jungle impénétrable qu'on ne pourrait forcer sans le secours de la hache. Et le sentier circule, serpente, afin de choisir le passage le plus facile, ne suivant jamais un élément de ligne droite. Ma boussole me semble affolée, l'aiguille va du Nord au Sud, retourne au Nord, se jette à l'Ouest. Trouver la résultante de toutes ces directions, calculer la distance parcourue sur la vitesse de marche, sont choses impossibles.
Je suis obligé d inscrire chacun de ces angles, de compter chacun de mes pas ; mais comment marcher avec régularité au milieu des contorsions que m'impose à chaque instant la gymnastique ? G est une dépense d'énergie et de rage ! Sans la topographie, je ne m'apercevrais pas de ces tours et de ces détours, j ignorerais que ma route revient constamment sur elle-même, que pour trois pas enavant j en fais deux en arrière. A considérer les angles portés sur mon carnet, je crois être dans un labyrinthe Mon carnet ! les branches le froissent, les épines le déchirent, et ce qu'il en reste se détrempe dans l'humidité de la forêt. Je
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note un chiffre, une goutte deau tombe, une feuille l'effleure et 1 efface, comme ferait le doigt d uu dieu malicieux, gardien de ce dédale dont nul mortel ne doit pénétrer le secret.
Il semble qu'on n'en sortira jamais.
Cette forêt, oii la vie est répandue à profusion, donne limpression de la mort. Elle n'est pas une prison, elle est un tombeau. Un tombeau royal, immense, une colonnade d acajou de 60 mètres de haut, mais cette colonnade porte une voûte de feuillage de 60 mètres d épaisseur ; et l'homme, écrasé sous ce poids, ne pouvant même pas se redresser, étouffe, aspire à Fair libre. Il ne respire que dans les villages. Au milieu des clairières, où s élèvent les huttes d'une population parfois importante, il revoit le soleil. Mais c'est seulement la pierre du tombeau qui s'est soulevée, il reste emmuré; le demi-jour dans lequel il vivait s'est éclairci, il n'a pas la joie de l'air libre, la joie d apercevoir un horizon, de voir les herbes onduler dans la plaine, de distinguer dans le lointain la ligne bleue d'une montagne.
Les villages sont rares ; exceptionnellement, j'en rencontre un dans le courant de la marche. Si, dans 1 espace découpé sur le ciel par le sommet des arbres, le soleil est encore visible, je n'ai pas le temps de m'arrêter pour le contempler; tout de
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suite, il faut me replonger dans la forêt, de nouveau courber le dos, me couler dans la trouée, rentrer dans Tombre. Le soir, quand j'arrive à Ictape, le soleil a disparu; il éclaire encore, mais sa lumière, près de s'éteindre, ne réussit pas à dissiper le rnalaise, à soulever le poids que la journée a fait peser sur moi. Rapidement, le ciel pâlit, l'enceinte de feuillage prend une teinte ardoisée, la nuit, qui guette et rampe sous les arbres, sort de son repaii^e, se répand victorieuse. J'ai de cette nuit dans la tète, de cette nuit accrue du silence, de limmobilité qui m'environnent. Les indigènes curieux ont beau tourner autour de moi, mes porteurs s'agiter, mes tirailleurs parler et chanter, tous les bruits sont dominés, écrasés par le silence, l'immobilité, la mort de la foret. Pourtant, ces murailles qui m'enserrent cachent toutes les formes, toutes les fantaisies d'une vie colossale. Ces arbres ont un âge devant lequel 1 imagination recule; à côté d'eux, nos géants d'Europe sembleraient des nains. Isolés, ils auraient la solennité d'un monument; mais leurs cimes s'entassent les unes sur les autres, leurs troncs se pressent, s'enchevêtrent, pas une branche ne se dégage, ils perdent leur dessin; leurs lignes disparaissent noyées, confondues dans leur grandeur même; ils ne sont plus qu'une masse pesante et
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muette, enfoncée dans la pourriture dun sol où s'enlisent toutes les sonorités.
Chaque matin, reprenant tristement ma route, je compai'e Torifice du tunnel dans lequel je m'engasfe, à l'entrée d'une de nos allées de futaie, où la senteur des bois nous pénètre, où les vieux arbres montent dans la lumière, éclatent en fusées, donnent, par leur élancement vers le ciel, le sentiment d'un infini d altitude; je pense au silence ému de l'âme qui se recueille devant ces actes triomphaux, ainsi qu'au seuil d'une cathédrale. Ici, la gloire du jour est remplacée par une demi-clarté, le parfum de la verdure humide de rosée par 1 lialeine fétide d un humus décomposé, la douceur, le charme de la solitude et du silence, par des glissements fur tifs, des rampements suspects, des visions de cauchemar; dans le jour voilé de crêpe, les lianes tordues se plaquent sur la profondeur de lombre comme une convulsion de forces cherchant à s'évader, à sortir de 1 ensevelissement.
De cette forêt, je garde une impression de grandeur oppressante, le souvenir d'un temple aux assises gigantesques, mais écrasées sous la voûte qu'elles soutiennent, la sensation du trouble ressenti devant un décor fabuleux, mystérieux.
Sans mon compagnon de route, M. Delafosse,
commis aux affaires indigènes, qui gagne le poste de Thiassalé, la route m'eût paru plus pénible. Bien que je sois de beaucoup Taîné de M. Delafosse, sa pbilosophie dépasse la mienne ; il est vrai qu'il ne fait pas de topographie, il ne voit pas tourner dans tous les sens l'aiguille affolée de la boussole ! Quand il se baisse, sous la menace d un arbre, il n'a pas à relever la tête pour vérifier une dii'ection, et il évite les brusques et fréquentes collisions qui se produisent entre mon crâne et les branches. Il enjambe avec précision les lianes que, courbé sur mon carnet, je ne vois pas, et dans lesquelles je culbute. Il n'a pas ses facultés d'attention oblitérées par la rage de faire un itinéraire dans des conditions impossibles. Le long du sentier, il peut être émerveillé par le tronc d'un colosse, en admirer les racines tordues, réjouir sa vue de l'orchidée piquée sur une écorce. Dans les villages, son esprit curieux a le temps de s'intéresser à tout, au type des indigènes, à leurs mœurs, à leur langue. Grâce à lui, je me déride parfois; une réflexion amusante m'arrache à la sévérité des angles et du rapporteur.
Quelle joie en arrivant à Nianwé, au bord du Bandama, en face de Thiassalé ! La forêt ne finit pas là, elle continue pendant une vingtaine de kilomètres, mais le fleuve ouvre une large trouée entre
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les deux clairières de Nianwé et de Thiassalé ; c'est Tair qui circule enfin, c'est le soleil dans les arbres, le balancement des branches sur le ciel.
Le long des berges les géants de la forêt, contents, eux aussi, de respirer, s'élancent d'un jet rigide, ils allongent leurs membres d'athlètes à travers l'espace, les offrent à la pluie de lumière répandue sur eux ; et les rayons bienfaisants les parcourent, descendent en zigzags étin celants jusqu'aux feuilles qui baignent dans le fleuve, mettent dans la goutte d'eau suspendue à leur extrémité Tcclat dun diamant.
Je suis sorti du silence lourd, angoissant; le Bandama glisse sur la grève avec un murmure de source, de la rive droite une pirogue s'est détachée et vient au-devant de moi, les pagayeurs chantent et le rythme scande leurs mouvements ; mes sens se grisent d'air, de mouvement, de vie.
Pourtant, en amont, j'entends un bruit sourd, continu ; devant moi, passent quelques flocons d'écume emportés par le courant..., j'oubliais que là-bas sont les rapides et les chutes où le capitaine Manet, parti avec Marchand, a trouvé la mort, noyé dès le début de la mission, le 9 septembre
Manet, un de mes anciens à Saint-Cyr. Je l'avais retrouvé au Soudan en 1892; je le vois
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encore charger les Sofas de Samory à la tête do ses tirailleurs. [Jih au plus tard, il uiourait ici, à quelques pas de l endroit où je suis eu ce moment, où je chantais tout à l heure un hymne à la vie..., la mort ne perd jamais ses droits, elle tient à nous rappeler qu'elle est liÀ !
A côté de ma case, sous un hangar, est déposé le clmlund d acier qui a sombré avec Manet. Ses tôles sont tordues, plicos en deux, par la violence du courant qui les a projetées contre les arbres, contre les rochers.
Mon rapport terminé et expédié à Cùarul-hassam, je vais voir ce rapide que [Vhuiet devait remonter avec un des deux chalands de la mission. Le récit du capitaine Marchand sur le terrible accident est [»résent à ma mémoue.
A dix kilomètres de Thiassalé, en lace du polit village de Tabouatié, le Uandama, d'un bond, se précipite du haut des rochers qui barrent le fleuve; il se brise sur les rocs entassés au pied de la chute, rebondit, s'éparpille en écume, retombe, s enroule en lourbillons d'eau neigeuse, se rue à travers le lit parsemé d'écueils. Plus bas, à deux kilomètres de Thiassalé, le courant, au moment de s'apaiser,
reprend une nouAelle vitesse ; des rapides sont formés par une ligne d îlots et de récifs parallèles à la rive droite, ils ne laissent qu'un étroit chenal à récoulement du torrent. Trois jours avant le départ de Manet, Marchand avait fait avec lui une première reconnaissance et avait déterminé la seule route possible à suivre, tantôt longeant une rive, tantôt côtoyant Tautre.
Le 9 septembre, tout était prêt. A dix heures et demie, vingt pagayeurs indigènes embarquaient dans le chaland d'acier, cinq autres dans une petite pirogue destinée à servir déclaireur. Un laptot, Mahmadou Kamara, tenait la barre, un grand aviron de qucne; deux tirailleurs descorte, Bala et Malal Si, avec un interprète du pays, Eytoumo, accompagnaient le capitaine Manet.
Marchand, retenu pai' des expéditions de convois, devait rejoindre son ami au-dessus des chutes. Heureux d'avoir enfin lancé vers son but la mission qui depuis six mois avait été arrêtée par la prise de Thiassalé et tous les détails d'organisation, il venait de se mettre à table avec l'administrateur de la région nouvellement conquise. Une rumeur étouffée se fait entendre du côté du fleuve, des pas se rapprochent. Marchand, tout à sa joie, n'y prête pas attention. Quelqu'un dit à côté de lui : « Le capitaine est mort. » Cette phrase
inattendue, qui ne répond à rien, ne lui semble pas avoir de sens ; elle ne pénètre pas dans son cerveau ; il ne bouge même pas.
Mais une voix répète, haletante : « Le capitaine est mort ! »
C'est la voix de Birama, un de seé tirailleurs. Il la reconnaît ; il se retourne. Derrière Birama se tiennent, sans vêtements, 1 interprète Eytoumo et le tirailleur Bala, ruisselants, épuisés, soutenus par des indigènes. Subitement, Marchand comprend 1 atroce vérité : Manet est mort.
Il court à Tembarcadère, saute dans une pirogue avec tous ceux qui sont là, et veut gagner la rive gauche, celle que devait suivre Manet, d après ce qui avait été décidé à la suite de la reconnaissance. Eytoumo l'arrête : « iNon, c'est de ce côté que le capitaine est passé. » De ce côté ? dans ce chenal au courant de foudre ? Quelle folie 1 Tous se mettent aux pagaies ; la pirogue arrive à hauteur de la pointe Nord de la première île, dont les arbres sont submergés par les hautes eaux; elle remonte encore trente mètres en serrant de près la berge. Eytoumo montre le milieu du fleuve : « C est là ! » Marchand exige des explications, mais devant son regard l interprète tremble; alors Bala joint les mains en pleurant : « Pardon, mon capitaine, si moi pas mort aussi; lui m'a lâché, j ai plongé, j'ai cherché,
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j 'ai pas pu le trouver, j 'ai pas pu mourir avec lui. » Et, en larmes, il raconte comment l'accident s'est produit.
Après avoir vainement tenté d'envoyer Bala, dans la petite pirogue, attacher un câble à la pointe de la deuxième île, Manet donne l'ordre à ses pagayeurs de traverser. Ceux-ci refusent. Manet persiste dans sa folie de vouloir passer le fleuve à cet endroit, afin de ne pas perdre de temps à revenir en arrière. A la troisième injonction, les pagayeurs obéissent. Au moment où ils entrent en plein courant, le barreur Mahmadou Kamara essaie de résister à reffioyable pression exercée par l'eau sur l'avant du chaland; l'aviron de queue se brise net. Prise de travers, l'embarcation est proj etée comme une flèche vers un arbre submergé dont une branche s'allonge sur la surface du fleuve et forme barrage. Manet a le temps de crier : « Tout le monde à droite. » La tête perdue, les indigènes se précipitent au contraire du côté opposé à celui qui va frapper l'obstacle. Le mouvement de bascule est irrésistible ; le chaland se retourne et coule instantanément. Sur les vingt pagayeurs, dix-neuf ne reparaissent pas. Mahmadou, le barreur, et Eytoumo, retenus sous le chaland, ne remontent pas tout de suite à la surface. Manet est entraîné par le courant. Bala, resté
dans la pirogue, se jette à leau, crie aux pagayeurs de le suivre, et rejoint le capitaine au moment où celui-ci « buvait beaucoup d eau » ; il le saisit par une manche, le lâche, le reprend ; Eytoumo vient à son aide. Manet leur dit : « Je vais me soutenir avec les bras, enlevez mes souliers, mes houzeaux. » Mais le groupe est précipité contre un arbre et séparé. Eytoumo, épuisé, s'accroche à une branche et abandonne la lutte. Manet disparaît; Bala le cherche; Mahmadou Kamara, qui a pu se sauver, arrive et plonge avec lui; vains efforts : Manet est perdu.
Où est son corps, où le courant Ta-t-il entraîné ? Anéanti par la douleur, Marchand promène ses regards sur le fleuve qui garde sa proie. En aval, quelque chose de jaunâtre flotte, accroché à une branche, au milieu du courant. Marchand se lance vers cette épave, oubliant le danger, ne pensant qu à retrouver le corps de son ami. Comme le chaland de Manet, la pirogue est emportée par le rapide ; comme lui. elle vient se coller brutalement contre 1 arbre ; elle s incline ; 1 eau, refoulée, monte le long du bord, entre dans 1 embarcation; les tirailleurs saisissent des branches, s'enlèvent à la force du poignet; la pirogue, délestée, se redresse. Eytoumo, accroché d'une main, plonge et ramène un pagne, puis un cahier et le livret de
Manet. Marchand prend ce livret : tout ce qui reste de l'ami qui devait partager avec lui les travaux, les souffrances, les dangers de la mission. Et ses yeux restent hypnotisés sur les deux lignes :
Manet (Pierre-Louis).
2 mai i863.
Ces deux lignes au-dessous desquelles on gravera sur une croix :
9 septembre iSgS.
— Mon commandant, voulez-vous me donner cinquante tirailleurs ?
C'est la demande que j "adresse le 8 novembre au commandant Caudrelier. Depuis un mois, je circule dans le pays, reconnaissant les routes, et le matin même, j'ai reçu du colonel l'ordre d'aller à Memené avec deux sections au-devant de Marchand. Ce dernier est parti de Grand-Lahou pour Thiassalé, à travers la forêt qui s'étend sur la rive droite du Bandama.
Le commandant Caudrelier est arrivé le lo octobre à Thiassalé avec la 9* com^îagnie; mais
celle-ci est déjà égrenée le long de la route pour surveiller des convois. Aussi, le commandant, à l'énoncé de ma prétention, ne peut me regarder sans rire.
— Cinquante tirailleurs ! Oii les prendrais-je ? J'en ai tout juste cinq à vous offrir.
— A l'impossible nul n'est tenu. Je tacherai de me contenter de cinq tirailleurs. J'ai besoin également d'un interprète.
— Un interprète ! Je n'en ai pas d'autre que celui du poste. Je ne peux pas le couper en deux.
— Assurément; j'accepte le dixième de mes tirailleurs, mais il me faut un interprète entier, ainsi qu'un guide.
— Pour le guide, voyez Fatou Aka, vous pouvez emmener jusque-là mon interprète.
Fatou Aka, roi de Thiassalé, que Marchand a intronisé, après avoir battu et déclaré déchu de son trône le roi Comnamboué, habite à Nianwé.
Je monte dans une pirogue, je passe le Bandama, et j'arrive chez Fatou Aka, bon petit vieux, sec, encore vert, aux yeux malins.
Je me demande ce que je ferai d'un guide sans interprète ! Heureusement je me souviens qu'un tirailleur m'a parlé d'un Dioula venu du Nord, résidant à Nianwé, et parlant la langue du pays.
Dès mes premiers mots , Fatou Aka paraît
embarrassé ; il craint que je ne recherche si ce Dioula se trouve ici de son plein gré, ou en vertu de quelles lois il a été maintenu à Nianwé, Le roi préfère éluder sa réponse.
— Tu parles la langue des Dioulas ?
— Moi, peu; mes tirailleurs très bien, ils sont de la même race.
— Les Dioulas, vois-tu, ce sont des commerçants, ils voyagent, ils passent, ils sont ici aujourd'hui, demain on ne sait pas où ils sont.
— Fatou Aka, celui dont je te parle est à Nianwé.
— C'est bien possible, tu sais plus de choses que moi, tu as cent ans...
— Pour la sagesse, assurément; aussi ne discute pas.
— Tu as cent ans ! seulement les Dioulas sont des marchands; les marchands ne se battent pas, tu n'en feras jamais des soldats.
— Fatou Aka, je ne veux pas faire un soldat de ce Dioula, amène-le-moi.
La réflexion suggère à Fatou Aka qu'il n'arrivera pas à cacher la présence de son captif, et qu'il est préférable de s'en débarrasser en me rendant un service dont il sera certainement payé. Il l'envoie chercher.
Pourvu d'un interprète, j'aborde la question du
guide. Je me heurte à un refus obstiné, Fatou Aka ne connaît pas Memené, et personne à Thiassalé ne sera capable de m'en indiquer le chemin.
Je remonte dans ma pirogue sans avoir aucun renseignement. En route, je fais parler mon Dioula. Sûr de revoii' avec nous son pays, il n'hésite pas à me donner le secret du refus opposé par Fatou Aka : Memené est le nom d'un pays dont Watta est la capitale ; et W atta est un repaire de brigands, oii personne ne me conduira ; lui, sait que le sentier de Watta se détache à Sinderesso de la route du Baoulé, mais il ne l'a jamais pris.
Muni de ces renseignements, je me rends chez l'ex-roi Comnamboué, un jeune homme à la tête énergique, au regard dur, perçant et intelligent ; il est allongé, une infirmité l'empêchant de marcher; autour de lui est un semblant de cour qu'il a conservée malgré sa déchéance. Il était le chef de guerre contre Marchand, et je crois, à le regarder, que s'il eût été valide, la résistance aurait été plus opiniâtre. Ses troupes battues, il s est enfui, porté sur les épaules de ses sujets, sans que les tirailleurs aient pu Tatteindre, Plus tard, il s'est rendu et on lui a fait grâce de la vie.
— Comnamboué, j'ai besoin d'un homme pour aller chez les Memenés.
Il me toise avec son air hautain et indifférent :
— Je ne les connais pas.
— Si tu ne connais pas les Memenés , tu as peut-être entendu parler de Watta.
— Tu as vu Fatou Aka ?
— Je Tai vu, il m'a donné ce que je voulais ; à toi, je demande un guide.
— Je ne sais pas où est Watta,
— Je vais te faire conduire à Sinderesso, là où commence la route des Memenés et tu retrouveras peut-être ta mémoire.
— Si tu sais le chemin, prends-le. Je ne suis plus rien ici. Suis-je un chef, pour te présenter à d autres chefs ? D ailleurs, pas un homme ne consentira à aller à Watta.
Je hausse les épaules :
— Eh bien î donne-moi une femme ou un enfant, si les hommes ont peur.
Cette insulte ne le trouble pas ; mon idée lui semble même réalisable.
— Une femme de Thiassalé est mariée à Watta, me dit-il, son petit-frère connaît le chemin, qu'il parte avec toi s'il y consent.
Il envoie chercher un enfant d'une douzaine d'années et lui ordonne simplement de me montrer la route. Ce n'est pas en vain que j'ai promis un cadeau au roi si cet enfant m'accompagnait.
Pourtant Gomnamboué est très riche. Quand iJ fuyait devant Marchand, on raconte qu il transportait avec lui une énorme marmite remplie d or ; il a remis sa personne entre nos mains, mais il a gardé sa marmite.
A VnTATTA
Je suis rentré dans la vraie forêt vierge que les environs de Thiassalé, d'une végétation beaucoup moins dense, m'avaient fait oublier. J ai retrouvé les lianes, les troncs d'arbres abattus, le poids du dais de feuillage impénétrable au soleil, le sol spongieux, le lit de feuilles détrempées, Fodeur acre des végétaux qui pourrissent, j ai retrouvé tout cela, mais dans un pays plus montagneux que celui de la route entre Dabou et Thiassalé. Sur les flancs abrupts des collines, les zigzags des sentiers, de plus en plus courts, se hissent d'arbre en arbre au milieu des rochers, et les énormes racines rougeâtres qui d'un côté agrippent la paroi verticale, retombent de l'autre côté dans le vide, se recourbent, se tordent, cherchent le sol et disparaissent à travers le fouillis, la confusion des branches ; on ne sait plus si ces racines, semblables à des câbles, supportent l'arbre dont elles ont jailli ou si elles retiennent celui qu'elles surplombent. Toute la journée, je monte, je grimpe, je glisse sur les rochers humides, et qu'on dirait
LA COLONNE DE KONG l3l
recouverts de vase, mes mains s'accrochent aux lianes, je crois ne jamais arriver en haut, puis, brusquement, le fourré s'éclaircit, encore un effort ; voilà le SOmmet.
Je m'arrête. Je suis au bord d'un véritable balcon d'où je domine le pays. Devant moi dévale uil océan de cimes, Une tourmente de feuillage faite des courOilîies échevëlées dfes géants qui ne m'avaient èncote montré que leurs pieds. Ces remous épousent toutes les formes du terrain, ils se fondent en moutonnement à mesure qu'ils s'éloignent; bientôt, ils ne dessinent plus que de régulières ondulations s'élevant et s'abaissânt en longues houles aux ctëux ombrés, dont les crêtes brillent sous le soleil ; puis ces vagues se nivellent, étalent tin tapis vert, uniforme, tendu sur la terre jusqu'aux dernières limites de la vtie. Cette prairie suspendue, les énormes colonnes qui la supportent, me donnent maintenant l'impressioh de quelque chose de gigantesque. Un souITle d'air passe ; la prairie vibre, la surface tremble et paraît fuir devant la brise qui la parcourt ; il s'en échappe un bruissement de respiration ; je vois enfin vivre la forêt, je Vois respirer ces arbres.
La halte est courte, je me remets eh marche. Je m'enfonce de nouveau sous bois, et redescends vers l'affreux chaos du fond. Après avoir vu la vie
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des sommets, j Vi Fimpression de pénétrer dans les arcanes du monde végétal pour surprendre à la fois les secrets de tout ce qui se forme et de tout ce qui se désagrège, de tout ce qui naît et de tout ce qui pourrit.
Le 7 novembre, j'arrivai à Zégo ; je n'étais plus qu'à une courte étape de Watta. Le lendemain, au départ, un guide s'adjoignit à Fenfant qui m'avait conduit jusqu'ici. Je ne fis pas d'observation. Le chemin était peut-être difficile à trouver ? Etant donnée la réputation de Watta, les sentiers devaient être peu frayés. En effet, nous allions de fondrière en fondrière, enfonçant dans la boue, dans la vase qui remplissait le creux des ravins, et je comprenais pourquoi, dans ce pays, le crapaud a la prétention d avoir été créé le premier, d être le roi du monde : « Avant que la terre fût formée, dit le crapaud, dont les indigènes connaissent sans doute la langue, il n'y avait que quelques sommets entourés d'eau, et je sautais de l'un sur l'autre ; c'est même ainsi que j'ai pris l'habitude de sauter; un jour ces sommets se sont affaissés et leur écroulement a produit la boue ; je suis le premier à avoir vu la boue. » Hélas ! bien d'auti'es l'ont vue après lui ! Il doit penser que la terre n'a pas beaucoup changé depuis sa formation , et il peut continuer à s'en croire le roi.
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Ma boussole m'inquiétait un peu, je constatais que nous montions vers le Nord; je supposais Watta plus à 1 Ouest. Mais pouvais-je savoir dans quelle direction je marchais?
A l'étape, j'appris avec stupéfaction qu'au lieu d'être à Watta, chez les Memenés, j'étais à Dérébro, chez les Gouros. Quant au guide de Zégo, il avait disparu. Evidemment il avait pour mission de m écarter de ma route. L'enfant de Thiassalé, qui s'était rendu compte de l'erreur de diiection commise au départ de Zégo, n'avait pas osé protester. Ici, le pays lui était inconnu.
Les plaintes du chef de Dérébro contre Watta me montrèrent tout de suite que les deux villages étaient en guerre. Je tombais bien ! Je désespérais de jamais arriver. Je ne me doutais pas que les griefs des Gouros allaient précisément être la cause de leur empressement à me fournir un guide, leur chef, Damana Kouassi, avant l'intention de se servir de ma présence parmi ses ennemis ; je devais le constater plus tard.
Le 9 novembre, au soir, je parvins enfin à Wntta. Je ne puis affirmer que l'accueil fut chaleureux, cependant j'obtins une case à l'extrémité du village. Je préférais ne pas être au centre de ce repaire si mal famé.
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Si co ropairc, est mal famé, il cf>t qdniirajjlc^nfiïit situé au siomwcl d'une huvite cqUiuc Dp la crête, où j'ai convoqué le chef i\^s le ipatiu, j'adpiirp la houle dos cimes verdoyantes,
Le soleil n'est p;is levé; une l^rume légère flotte sur la verdure qui s\'|,eint dans une molle c|arlé, une de ces clavlés ipdépises, 4pnt op ï>e peut 4irP qu'elles naissent ou qu'elles i|[)eurent, qu'ellps sont un crcpnsculc ou une aurore. Dans le lointain hlcui, estompé, se dessiiient quelques raies d'une luniière inouillép 5 un hJ'ouillard 4e rêve traversé par un rayon dq IvfHP- Peyapt uioi, l^& premier» arbres semblent s'étirer, sortir du son^uiei].
\j(i chef est là, j'abandonne les visions pittoresque» pour l'interrpgpr. Je ne lardp pas ^ m'apercevoir de sa mauvaise yolontp, il ^rie ref^^e j)orteurs et guides. Sur la direction que je dois prendre, ses réponse^ me semblent toutes fausses. Je dis à mon interprcïte :
— 11 ment.
Le pauvre Dioula n'a p?i^ l'aii* rassuré, il articule timid^îment :
— Je le crois.
— Moi, j'en suis sûr, je vais le vérifier.
LA COLOGNE DE KO^G i3i
Je me retourne vers le chef :
— Où est Zégo ?
Il m indique une direction tout autie que celle donnée par mon itinéraire. Je lui prouve sa mauvaise foi. Alors il reconnaît avoir fait une confusion.
— A quelle distance sommes-nous de Zégo?
— Tout près, quand le coq chante à Zégo, on Tentend d'ici.
Selon moi, nous en sommes à i5 kilomètres. La colère commence à me gagner. Cependant, à travers cette foret, j ai pu faire des erreurs. Je réponds :
— Si Zégo est aussi près, tu vas m y conduire. Il me regarde avec dédain et veut s en aller. Je
le retiens et lui montre le sentier.
■^— Marche.
J'ai à côté de moi un tirailleur et Moussa, qui, toujours méfiant, a pris sa carabine; sur un signe, ils encadrent le chef. Subitement il perd toute aiTogance.
— Je me suis trompé, Zégo est loin.
En colère, je déclare :
• — Eh bien! nous le verrons.
— Ne m'emmène pas par là, on m'y tuera.
— Tu es avec moi, on ne te tuera pas, marche. J ordonnne aux tirailleurs de veiller pendant
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mon absence, et de ne pas quitter leurs armes ; du reste, tant que je tiens le chef, ils n'ont rien à craindre ; et, devant le village stupéfait, je prends la route de Zégo.
J avais raison ; j en étais bien à i5 kilomètres.
Au moment où j'arrive à l'entrée de Zégo, toute une fourmilière sort des cases, les femmes se sauvent, les hommes sautent sur leurs fusils et se précipitent sur nous. Cette fois, je me suis fourvoyé dans un joli guêpier !
Le chef de Watta, de qui l'apparition a provoqué cette rage, s'est caché derrière moi, ainsi que mon Dioula. Je n'aurais jamais cru représenter un abri aussi large ! Nous sommes adossés à la forêt. Je laisse en arrière mes deux gardes du corps et je m'avance vers les indigènes. La vue des carabines a ralenti leur élan, ils piétinent sur place en hurlant, on dirait une meute devant l'animal aux abois. Que va-t-il arriver?... Tout à coup, deux noiis habillés à la façon des ApoUoniens de la côte, sortis je ne sais d'oiî, accourent, se jettent devant les énergumènes, arrachent les fusils aux plus enragés, leur adressent des objurgations véhémentes dans lesquelles le nom de « Paquebô » revient en leitmotiv, et, finalement, apaisent l'émeute. Ma foi 1 voilà de braves gens.
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Ils ont surgi fort à propos. Leur discours terminé, ils me serrent la main, et je leur rends leur étreinte avec effusion. Ce sont, en effet, des commerçants de la côte, venus ici pour acheter des peaux de singe. Jamais je n'ai tant apprécié le commerce ! Ils sont curieux de savoir pourquoi je suis à Zégo avec le chef de Watta ; c'est, paraîtil, montrer du rouge à un troupeau de taureaux î Je m'en suis aperçu ! Oui, au fait, il faut expliquer cette double visite ! Mais c'est très simple : les blancs naiment pas la guerre, je veux réconcilier le chef de Watta avec les hommes de Zégo, et nous sommes ici pour boire avec eux cet excellent vin de palme qu'ils m'ont servi il y a deux jours. Les noirs, heureusement, même les plus sauvages, sont de grands enfants, ils passent facilement d'une idée à une autre. Mon discours à peine traduit, les auditeurs éclatent de rire et se frappent à tour de bras sur les cuisses. Ils trouvent admirable cette idée de faire i5 kilomètres dans Tunique but de boire leur vin de palme, ils courent en chercher et, le vin bu, m'invitent à passer la nuit. Je les remercie ; mes tirailleurs m attendent à Watta, il faut que je reparte tout de suite.
Je propose aux Apolloniens de m'accompagner. Ils refusent avec énergie : « Aller à Watta !
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jamais ! » et ils ajoutent : « Prends garde ! »
Trois heures plus tard, je rentrais dans la capitale des Memenés. En route, le chef, devenu doux comme un mouton, m'avait promis tout ce que je désirais.
A mon retour, une certaine animosité régnait dans le village. J'en eus vite l'explication. Le chef de Dérébro était là ! Damana Kouassi, l'ennemi de Watta ! Il devait évidemment à 1 absence du chef des Memenés d'avoir pu entrer dans le village et d'être encore en vie. Je fus tout de suite renseigné sur la raison de sa visite malencontreuse.
A peine meut-il aperçu qu'il commença à exposer ses plaintes, à réclamer justice contre les vols dont il avait été victime; et il proclamait à haute voix, devant tous les habitants, la liste de ses griefs. Un à un, les Memenés se retirèrent ; bientôt, je restai seul en face delà députation de Dérébro. Après avoir essayé de lui faire comprendre que, si j'apportais la paix, cette paix ne pouvait pas avoir de if et rétroactif, et que je ne voulais rien connaître des événements ayant précédé mon arrivée, je la renvoyai.
Maintenant, un silence de mort plane sur Watta. Pas un homme hors des cases. La nuit tombe. Je recommande à la sentinelle de m'avertir au moindre bruit. Je rentre et donne l'ordre à
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Moussa de plier mon lit, je ne me coucherai pas.
A neuf hem-es, j'entends un frôlement contre ma case ; Tenfant de Thiassalé, dont la sœur est mariée ici, entre en rampant. A voix basse, il dit rapidement quelques mpts au Dioula et part comme il est venu. Il a tenu à me prévenir que toutes les femmes ont évacué le village : c'est la guerre ; dans une heure je serai attaqué.
Je n'ai qu à attendre; je réveille les tirailleurs.
Les minutes s'écoulent ; vers neuf lieures et demie, un roulement sourd passe sur le village. Qu'est-ce ? Le tonnerre ? Les orages en ce mornentci sont rares, bien qu'il n'y ait pas ^e saiçq^ sèche absolue dans la forêt. Un grondement plus accentué ébranle Fatmosphère ; plus de doute ; c'est la tornade. Qu'elle éclate, qu elle dure, et je suis peut-être sauvé. Les noirs n'ai|i^ent pas la pluie; de plus, ils n'ont que des fusils à pierre, la popdre mouillée dans les bassinets ne s'enflammera pas, et ils ne sont pas assez braves pour engager une lutte au couteau.
Les roulements se rapprochent, 1^ hurlement du vent n'arrive pas à couvrir la voix des arbres secoués par les rafales ; un éclair jaillit, et presque en même temps la foudre brise les îiuages, une trombe d'eau s'abat.
Autour de Watta la foret rugit. Sous la tour-
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mente d'eau et de feu, les cimes échevelées doivent se tordre comme des furies. J'écoute, je cherche à percevoir les rumeurs du village, c'est impossible au milieu des détonations, des sifflements, des hurlements de Torage. Je me penche au dehors, la sentinelle est là, immobile, fouettée par Faverse, illuminée par les éclairs ; devant elle, le village semble mort.
Cette tempête est trop violente, elle ne durera pas. Déjà les coups de tonnerre s'espacent, leur grondement s'éloigne, le vent s'apaise ; je serai attaqué avant que le jour se lève.
Seule la pluie résonne maintenant sur les toits et sur les flaques d'eau, elle tombe en gouttes larges et pressées, comme si les nuages amoncelés sur nos têtes avaient hâte de se vider. Je guette le moment oiî ce bruit s'affaiblira et cessera.
De temps en temps, je regarde ma montre ; l'aiguille avance si lentement ! Pour sortir d'ici, je connais la route de Zégo, celle de l'Est ; je pourrais la trouver sans guide, même dans l'obscurité, malheureusement, elle part de l'autre bout de Watta. Il est possible d'y accéder en contournant le village ; mais ce mouvement ne passerait pas inaperçu de ceux qui attendent derrière les murs de leurs cases. S ils ne sont pas encore résolus au combat, celte retraite serait capable de les
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décider, et s'ils gagnaient avant moi 1 entrée du sentier, ma seule chance de salut disparaîtrait. De nuit, ou de jour, il faut que je m empare de ce passage avant eux; jusqu'à la dernière minute, je dois, par conséquent, les laisser croire à mon intention de suivre la direction dont je leur ai parlé en arrivant, celle du Sud. Mon itinéraire ma suffisamment renseigné et je suis maintenant certain qu une erreur m'a envoyé à Watta; jamais Marchand ne remontera aussi loin dans le Nord. Il est peut-être déjà à Thiassalé ? Pour y retourner, moi-même, je n'ai aucun intérêt à persister dans le choix d une route inconnue,
La pluie a diminué de force ; mais fine et tranquille, elle ne cesse pas ; le ciel est toujours aussi noir. Les sentinelles se relaient toutes les heures, jai fait allumer du feu dans une case pour les sécher; je n ai pas à me cacher, j'ai tout intérêt à donner aux hommes de Watta lillusion que je me crois en sécurité chez eux. Dans le village, je n'aperçois aucune lueur. Au milieu du trouble produit par la visite du chef de Dérébro, l'appel aux armes et la fuite des femmes, les foyers se sont probablement éteints. Il ne me déplaît pas de penser que mes ennemis grelottent dans l'obscurité. Les noirs ne dorment jamais sans feu à l'intérieur des cases, même quand les nuits ne sont
pas aussi fraîches que celle-ci; ils ont besoin d'une bonne atmosphère de filriiée pour se sentir heureux. En ce moment, je les imaginé accroupis autour des cendres froides, le fusil entre les jambes, recroquevillés, engourdis, bien mal préparés à une attaque.
Cinq heures. L'eau tombe plus lentement, paresseusement, il n'en reste plus dans les nuages. Il faut gagner cinq heures et demie; et le temps qiie les guerriers ti'atisis mettront à se grouper, rtotls verrons clair.
Les dernières gouttes ont fini de clapoter sur la terre inondée, le jbtir luit. La sentihellë m'appelle. Des ombres sortent des cases. Je rassemble mes cinq tirailleurs. Attention ! Baïonnette au canon. Je fais extirper mon Dioùla de la case au fond de laquelle il se terre.
— Va dite au chef qu'il vienne me parler.
Il ne peut s'y résOudt'e, il âe croit déjà mort; je le menace ; il tne montre en tremblant les homihes atmés qiii apparaissent à l'autre bout dû village. Combien sont-ils ? Uiie centaine. C'est bien peu. Où sOtit passés les autres ?
Je crie au chef des Memenés dai-rêter ses guerriers, et d'approchcl" seul.
Mon injonction ne prddiiisatit aubilti effet, les tirailleurs croisent la baïonnette. Ce mouvement
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interrompt la marche de mes ennemis. Les guerriers hurlent et ont Fair de s'insulter. Ils tireraient bien s'ils étaient sûrs de nous tuer tous à la fois ; mais quelques-uns d'entre nous survivront, riposteront, et chacun des assaillants pense que la riposte pourrait Fatteindre.
Je demande des porteurs et un guide.
Le chef déclare qu'ils soiit tous prêts à me conduire. Je répohds :
— Alors, fais déposer les armes à tes hommes et qu'ils me précèdent :
Il se met à rire :
— Tu as peur ?
Et sur un geste de lui, totls s'avancent vers moi. Je lève le bras : En avant !
Les baïonnettes font reculer les guerriers derrière les cases. Pour les poursuivre en ordre dispersé à travers le village, je n'ai pas assez de tirailleurs. Je reviens à iilon campement. Mon lit a disparu ! Evidemment, ce ne sont pas des portetirs qui lont enlevé jiour le portét à Ttiiassalé.
Je commence à deviner pourt^uoi j'ai un si petit nombre d'hommes devant moi ; nous sommes entourés. J'aperçois l'enfant de Thiassalé qui s'est glissé dans ma case et fait des signes. Je lui envoie le Dioula. Beaucoup de MemenéSj d'après l'enfant, sont partis sur la route du Sud, où je leur avais
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dit devoir m'engager ; ils se sont cachés au bord du chemin.
Je nai pas à hésiter. Les guerriers reparaissent, et je comprends leur tactique : ils ne tireront pas, ils se contenteront de me pousser dans le sentier du Sud où leurs camarades m'attendent. Je lance de nouveau mes tirailleurs à la baïonnette, mais cette fois plus vivement, et en faisant un rabattement sur la gauche pour dégager la direction de l'Est que je veux prendre; dès que je vois le terrain libre, je me précipite sur le sentier de Zégo.
Watta peut hurler; maintenant je suis tranquille. Dans ce couloir oii nulle embuscade ne m'est tendue, un homme en vaut cent. Pourtant il faut presser le pas ; ces sauvages connaissent peut-être des sentiers recoupant ma route, bien que la forêt semble peu frayée autour de ce repaire de brigands.
Nous arrivons à Zégo ; tout le monde a fui ; les indigènes prudents tiennent à rester neutres. Il en est de même des autres villages. Le lendemain, je rentre enfin dans les régions plus pacifiques qui avoisinent le Baoulé. A midi, je rencontre un courrier expédié par le commandant Gaudrelier ; c'est l'ordre de renoncer à entrer à Watta, si je n'y suis pas encore parvenu. Comme je le pensais, il y a eu erreur ; Marchand est passé par Menairi, et non,
par Memené ; il a frémi à l'idée que j'étais parti pour Watta avec 5 tirailleurs et a supplié le commandant Caudrelier de m'arrêter.
Si on me croit en danger, coniment cette lettre n est-eUe pas même escortée ? Il n'y a donc plus de tirailleurs à Thiassalé ? Je pose la question au courrier. Il me répond :
— Tous sont à Grand-Lahou.
Que se passe-t-il à la Côte dlvoire ? Je voudrais le ."avoir, mais je suis encore à 35 kilomètres de Tluassalé, il m'est impossible d'y arriver aujourd hui.
Ce qui se passe à la Côte d'Ivoire ? Le commandant Caudrelier me l'apprend dès mon retour • aussitôt Grand-Bassam dégarni des dernières fractions de nos troupes mises en route sur Thiassalé la révolte qui couvait a éclaté. Grand-Bassam même a ete attaqué. L'autorité civile a demandé le secours de Ja colonne; le colonel, qui était alors à Grand- Lahou, a provoqué des ordres de Paris, et en exécution de ceux-ci, tous les éléments en voie de concenti-ation ont été rappelés . Le commandant Pineau chefdetat-major, qui commandait à Grand-Bassam en labsence du colonel, a pris la direction de
Texpédltion diiigée contre Bounoua. la capitale de TAkapless; il ne disposait que de la 10' compagnie (capitaine Lallementi, de trois sections de la 1 3' compagnie (lieutenant Lacour) et dune section de miliciens. Il n'avait pas d artillerie, la section de 80 de montagne étant déjà à Thiassalé. Néanmoins, il n a pas hésité à marcher.
Dans la nuit du 8 au 9 novembre, à laide d'un vapeur et de chalands, il faisait transporter sa colonne sur la lagune et sur le Comoé. A 5 heures du matin, un peloton de la 10* compagnie et une section de la i3^ débarquaient à ^aou, mettaient la main sur le village et se rendaient à Impérié pour y protéger le débarquement du reste des troupes.
Impérié enlevé et le débarquement achevé, le commandant Pineau marche sur Bounoua par Tétroit sentier qui circule à travers la foret ; il arrive, à huit heures et demie, en face des premières défenses d'une agglomération de trois villages successifs qui s'allongent dans un couloir de cent mètres de large, bordé dune végétation impénétrable. Le premier village, dit village des jeunes, tombe en notre pouvoir, malgré une résistance vigoureuse. Deux officiers, les lieutenants Hutin et Lacour, et deux sergents, les sergents Frenel et Bourrhis, sont grièvement blessés. La chaîne renforcée fait un nouveau bond ; elle est brusquement
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arrêtée par le feu du deuxième village, celui de Goumassie, organisé en véritable forteresse. En quelques instants, le sergent Extanasié et deux tirailleurs sont tués, soixante-cinq hommes sont blessés. L effectif est réduit de plus du tiers, le commandant Pineau doit battre en retraite. Avant, il veut emporter ses morts et ses blessés. Il faut deux heures pour remplir ce devoir sous une fusillade incessante échangée à une distance de cinquante mètres.
La colonne s'est retirée sur le village d Impérié, attendant des renforts. C'est au reçu de ces nouvelles que le colonel a fait revenir lartillerie de Thiassalé. Il se dispose à prendre lui-même le commandement de la nouvelle expédition. J'avais Tordre, moi aussi, de rejoindre le colonel àGrand- Lahou. Et je n'étais pas là; l'artillerie est partie sans moi !
iNous sommes le i3 novembre, les canons sont en route depuis trois jours. Arriverai-je à temps ! Avec une bonne pirogue, je serai le i5 à Grand- Lahou, et peut-être aurai-je la chance de trouver un bateau en partance pour Grand-Bassam ?