I. Balcau de LrisanU
Les maisons de commerce mettent un point d'honneur à avoir les meilleures équipes, M. Gauvain ne fut pas insensible à ce compliment. Il rit et me montra ses pagayeurs qui se dirigeaient vers la plage :
— L'administration m'a demandé d'envoyer son courrier à bord. Mes kroumens vont essayer de passer; ce n'est pas sans danger. Ils veulent bien le tenter tout seuls ; avec un blanc, ils n'y consentiront pas.
— Dites-leur que je nnge aussi bien qu'eux. Ils ne s'occuperont pas de moi. Quand ils sauteront à l'eau, j en ferai autant.
— Je ne doute pas de votre talent de nageur, mais vous serez assis au milieu du boat, il vous sera difficile de sauter à l'eau, et vous n'en avez pas l'habitude ; si vous ne le faites pas à temps, vous demeurerez sous l'embarcation chavirée ; je ne peux pas prendre cette responsabilité.
Au fond, je n'avais pas une envie irrésistible de franchir la barre, mais il est toujours mauvais de reculer devant ce qui effraie ; on cède aujourd'hui devant un danger, demain devant un autre ; on arrive ainsi à s'entraîner à la peur. J'étais parfaitement capable de piquer une tête dans les vagues, s'il le fallait; et puis, je n'exposais pas d'autre vie que la mienne. J'insistai. Finalement
M. Gauvain se rendit à mes instances. Restait à persuader les kroumens, mais j'avais des arguments souverains à ma disposition. Je glissai à l'oreille du barreur FolTre dune caisse de gin; cet homme incorruptible demeura inébranlable ; pourtant, à la promesse d'une seconde caisse, ses signes de dénégation furent moins assurés ; quand je lui en eus proposé une troisième, il me dit: « Monte. »
Je devenais un colis précieux, ma vie valait une orgie.
Je saute dans la baleinière. A Tintérieur du boat, près de la place qu'ils occuperont tout à Iheure, les kroumens disposent leurs pagaies dont la large palette est découpée en forme de trident ; le féticheur, qui doit surveiller l'arrivée des vagues, se dirige vers un point relevé de la grève, d où son sifflet donnera le signal du départ.
D'un élan les kroumens poussent la barque au milieu des remous produits par le choc de la lame qui se retire contre celle qui vient de déferler. Le barreur est à son poste, debout sur le banc d arrière, tenant le lourd aviron de queue ; les dix pagayeurs rangés autour de l'embarcation, les mains crispées sur le borJage, le corps penché en avant, ramassés sur leurs jarrets, maintiennent le
surf-boat immobile, prêts à rentraîner de toute leur vitesse lorsque le féticheur sifflera.
Nous attendons. Les trombes d'eau se succèdent furieuses. Chaque fois qu'elles éclatent, leurs bouillonnements soulèvent le boat ; il disparaît parmi des flocons d'écume ; puis la nappe neigeuse se retire d'une glissade, et la quille racle le sable; mais de nouveau le flot hurlant se précipite, essayant de refouler ceux qui ont l'audace de le braver ; flux et reflux vertigineux qui troublent ma vue. Je lève les yeux. Devant moi, c'est un autre spectacle : une muraille d'eau se dresse glauque, marbrée d'ombres et de lueurs, on dirait du soleil liquide enfermé au creux sombre de la vague qui se prépare à déferler.
Depuis une demi-heure, nous sommes là sans bouger, entourés de tourbillons. Les kroumens n'ont pas fait un mouvement, leurs muscles d hercule se gonflent seulement sous l'effort ; toute leur attention est fixée sur le signal qui doit les jeter à l'assaut; ils demeurent impassibles, indifférents à ce fracas de torrent, à ces hurlements de l'abîme.
Derrière nous, la tête droite, hiératique, le regard dirigé sur la haute mer, le féticheur cherche à découvrir une lame favorable. Je commence à désespérer. Nous ne passerons pas.
LA COLONNE DE KONG lOl
Soiiclain, un coup de sifflet: les kroumens brusquement détendus sélancent, se précipitent avec le reflux de la vague qui vient de se briser; ils impriment un dernier élan au beat, et je n'ai pas eu le temps de les voir sortir de Teau quils ont déjà bondi sur le plat bord, s'y sont assis, ont saisi leurs pagaies, et « piochent » Teau avec furie, La barre accourt, nous la devancerons... Sur son dos encore arrondi, nous montons doucement ; nous avons passé. Je me retourne et de la main j "adresse un geste de victoire à M. Gauvain ; mais il lève les bras, prend sa tête dans ses mains ; en même temps, le féticheur lance des coups de sifflet stridents, répétés. Ces coups de sifflet ont quelque chose de haletant. J'oubliais que la barre se décompose en trois rouleaux, nous n avons franchi que le premier. Je regarde en avant : une lame monstrueuse arrive sur nous. Pourrons-nous la gagner de vitesse ? C'est impossible. Mes mains se crispent sur le banc ; ce n'est pas le moment, il faut au contraire me préparer à sauter. Cependant, pas un des kroumens n'a bronché. Ils ne semlîlent même pas se douter du danger. Ils se sont courbés un peu plus sur la mer, leur tête touche le bordage ; leurs coups de pagaies se sont accélérés ; Us suivent la cadence du sifflet dont làbas les sons aigus se précipitent de plus en plus.
I02 EPOPEES AFRICAINES
Le boat taille droit sa route vers la montagne liquide; nous voilà sur elle; déjà elle commence à se creuser : nous sommes au bord dun gouffre vertical, Tabime se lève devant nous.
Levant heurte Tobstacle ; au choc, la barque se cabre ; je vois les pagayeurs au-dessus de moi, ils continuent de frapper ce mur dont la concavité nous aspire, qui va se replier sur lui-même et nous écraser. La proue dépasse la crête; dressée, elle oscille un instant, le boat va-t-il se renverser ? Je sens qu'un trou se fait subitement sous la quille ; j'entends un fracas d'avalanche; les pagaies frappent toujours, elles s'enfoncent dans un éclatement d'écume ; il me semble que le boat est projeté par son élan dans le vide; brusquement, il bascule en avant et retombe lourdement dans le creux que la lame a laissé derrière elle. Les pagaies, qui un instant ont battu l'air, replongent dans la mer, nous courons vers le troisième rouleau ; le franchir n'est plus qu'un jeu. Au delà, les kroumens se reposent. Ils l'ont bien gagné. Ds viennent d'exécuter un tour de force, ils ont donné leur maximum d effort, leur torse ruisselle d'eau et de sueur, leurs muscles saillent, mais leur respiration est aussi réguUère que s'ils sortaient de leur case. Ils me regardent en riant.
Maintenant que le danger est passé, je le dé-
LA COLONIE DE KONG Io3
taille : une hésitation, un coup de pagaie plus faible et nous arrivions un dixième de seconde trop tard ; la moindre faute dans le mouvement du lourd aviron de queue, la plus petite perte d équilibre du barreur, et nous abordions la barre dans un léger oblique, suffisant pour être culbutés, peut-être écrasés. Le barreur se penche vers moi et me dit :
— C'est la première fois que nous y a passer comme ça. Si toi nétais pas là, tous sauter dans Feau.
Je le crois. Cette affirmation a, j'imagine, pour but moins de provoquer mon admiration que ma reconnaissance. Sans hésiter, je promets une caisse de plus. Quatre caisses de gin! Moi qui ai toujours bu de 1 eau, qui mériterais d'être président de la ligue antialcoolique, je donne quarantehuit bouteilles de gin ! Ce n'est pas sans remords, mais que faire : Si je leur distribuais de largent, ils le convertira ;ent aussitôt en alcool.
A présent, c est une frénésie de coups de pagaies, nous courons sur les longues houles bleues, nous couronnons les vagues crêtées de blanc, nous volons vers le vapeur qui se balance au large et dont la fumée noircit 1 azur.
Toute notre expédition est à organiser, ou plu-
I04 EPOPEES AFRICAINES
tôt à improviser. Notre colonne du Haut-Oubangui a été disloquée comme à plaisir. Après avoir emmené de Loango deux compagnies, le colonel a trouvé de nouveaux ordres à Tescale du Dahomey. Il a dû laissera Gotonou une des deux compagnies, qu'après réflexion on renvoyait au Congo; une autre, destinée à la remplacer, lui serait expédiée du Sénégal.
Depuis, un nouvel ordre nous a rendu la compagnie débarquée à Gotonou, oiî elle a été de nouveau rembarquée pour la Gôte d'Ivoire. Quant à la 3^ compagnie annoncée, nous l'attendions pai' le Taygèle, elle nest pas arrivée. En tout cas, ce n'est pas avec trois compagnies que nous pouvons marcher contre Samory. Le colonel en a demandé quatre pour la colonne active, deux pour la ligne de ravitaillement. Il réclame, en outre, deux sections de 80 de montagne à la place de sa batterie de 42 "Z* absolument insuffisante, un demiescadron de spahis, des chevaux pour les officiers, 200 mulets destinés aux transports, une chaloupe à vapeur et des chalands, afin d'utiliser l'une des rivières qui s'offrent à nous comme ligne de ravitaillement.
Deux directions, en effet, conduisent à Kong : la vallée du Comoé et celle du Bandama. La première est la route suivie par le capitaine Binger,
LA COLONNE DE KONG Io5
dans son exploration du Soudan à la Côte d'Ivoire. La seconde est la route que vient d'ouvrir le capitaine Marchand, pendant son voyage de la Côte dlvoire au Soudan. Jusqu'à Marchand, nul n'avait pu pénétrer dans le Baoulé, la région que traverse le Bandama. Thiassalé, à cent kilomètres de la côte, avait défié toutes les tentatives. A la tête de quelques tirailleurs, renforcés par les miliciens de la colonie, Marchand a forcé la porte du Baoulé, est devenu le maître du pays, le dieu auquel rien ne résiste, et les indigènes Font surnommé Paquébo, Touvreur de routes. C'est en poursuivant ^on chemin vers le Soudan, après avoir atteint Tengréla, le 12 févi'ier 1894, qu'il a appris la marche de Samory vers Kong. Il est aussitôt revenu sur ses pas, est entré à Kong et y a laissé quinze tirailleurs. De retour à Kodiokofi, il a jeté le cri d'alarme, auquel on a répondu de France par 1 envoi de notre mission.
Laquelle des deux routes le colonel Monteil choisira-t-il ? Celle de Binger ou celle de Marchand ? Avant de faire un plan de campagne, il attend les renseignements de Marchand qui accourt du fond du Baoulé. Le gouverneur de la Côte d'Ivoire, actuellement en France, désirerait nous voir prendre la route créée par lui; d autant plus que le passage de notre colonne n'y serait pas inu-
lo6 ÉPOPÉES AFRICAINES
tile et servirait à rétablir Tordre singulièrement troublé dans ces régions.
La situation politique de la Côte d Ivoire est loin d'être aussi belle qu'on le croit en France. La colonie est dans un état d'équilibre instable qui précède les désastres. Dès le jour de notre arrivée à Grand-Bassam, nous avons été reçus par les négociants comme des sauveurs. Nous n'avons pas compris tout de suite la raison de cet enthousiasme. Aujourd'hui, nous ne sommes plus étonnés. Ce n'est pas seulement la sécurité sur les routes qui est menacée, ce sont les routes qui n'existent plus. Sur les bords du Gomoé, dans Tlndénié, une série d'incidents fâcheux se sont déroulés : l'administrateur Poulie a été tué ; on s'est contenté de déplorer cette mort, on ne la pas vengée, les postes ont été abandonnés; à 3o kilomètres au nord de Bettié, le poste de Zaranou a manqué d'être enlevé; autour de Grand-Bassam, les gens d'Alopo, de Jackville, de Yocoboué ont commis tous les méfaits, pillages ou assassinats, sans avoir subi la moindre répression. Mais il y a mieux encore ; les commerçants ne tremblent pas uniquement devant les indigènes, ils ont presque aussi peur de ceux qui sont chargés de les protéger, c est-à-dire des miliciens. Les miliciens sont des Sénégalais comme beaucoup de nos tirail-
leurs*; seulement, certains d'entre eux senties rebuts des compagnies régulières dans lesquelles ils n'ont pas été admis, et les autres, qui auraient fait de bons soldats, sont entraînés par l'indiscipline de leurs camarades, ou ne sont pas commandés avec assez d autorité.
Les miliciens de la Côte d'Ivoire, conduits par ?\Iarchand, ont enlevé ïhiassalé en pleine forêt vierge ; sous les ordres de leurs chefs directs, ils ne sont plus que des forbans, terreur de la colonie.
Il y a peu de temps, le fonctionnaire, giand chef de la milice, voulait mettre lui-même deux hommes en prison ; à peine avait-il ouvert la porte que les deux miliciens le saisissaient chacun par un bras, le poussaient dans le local disciplinaire et 1 y enfermaient. Deux jours avant notre arrivée, le gouverneur intérimaire était assiégé dans sa maison par les miliciens révoltés ; baïonnette au canon, ils demandaient l'élargissement d'un des leurs emprisonné. Ils eurent gain de cause.
Telle est la situation de la Côte d'Ivoire. La révolte des indigènes gronde autour de Grand- Bassam; celle de la milice fermente à l'intérieur.
Le colonel a cru de son devoir de signaler an