A GRAND-LAHOU ET A JACKVILLE
Trop tard ! A l'heure où j'arrivais à Grand-Lahou le colonel attaquait Bounoua. Une consolation me reste; les rebelles n'ont presque pas résisté. Déjà impressionnés par la bravoure et la ténacité des tirailleurs jjendant le premier combat, ils ont été terrifiés par les coups de canon, et ont eu peur d'être tournés, voyant une des colonnes d'attaque 'tomber dans leur flanc par un chemin découvert au cours d'une reconnaissance. Ils se sont enfuis dès les premiers feux de salve exécutés par la compagnie d'avant-garde que commandait le lieutenant Largeau.
Le village de Coumassie était imprenable d'assaut, l'enceinte était constituée par trois rangs de palanques, de 4 mètres de hauteur, percées de trois étages de créneaux, et flanquées de tambours extérieurs. La position n'aurait pu être enlevée qu'au prix de pertes sérieuses.
La défaite d'Amangoua , le chef de l'Akapless, produira un grand effet dans tout le pays ; cette région est calmée pour un temps, et nous
allons pouvoir reprendre la marche vers le Nord.
Déjà les spahis ont débarqué, ainsi que la i4^ compagnie, l'avant-dernière attendue; nous avons actuellement cinq compagnies, l'artillerie, la cavalerie, et je viens de recevoir l'ordre de débarquer à Jackville les mulets, nos moyens de transport.
Mettre à terre des animaux, quand il n'existe ni quai, iii warf, est une opération assez délicate ; j'étais d'avis de jeter chevaux et mulets à l'eau, et de nous en rapporter à leur instinct pour le reste. Les mulets, qui sont des animaux raisotmables, ne se dirigeraient pas vers la haute mer, et les chevaux les suivraient. Ceux-ci, en elï'et, auraient été capables d'entreprendre la traversée de l'Atlantique. Excès d'audace, tout simplement, désir de réaliser l'impossible ; moi, cavalier, je ne voudrais pas avoir l'air de mettre en doute l'intelligence du cheval ! Peut-être aussi ce dernier, étant plus civilisé, plus affiné que le mulet, a-t-il perdu certaines qualités d'instinct en s'éloignant de la nature ? 11 en est des animaux comme des hommes ; un paysan s'orientera mieux dans la campagne qu'un habitant des villes.
Le colonel Monteil recula devant ce procédé simpHste; il redoutait Surtout le passage de là barre à la nage ; bien des jambes pourraient s'y briser. Il
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décida de placer les animaux dans des box, de descendre les box dans les surf-boats et de laisser le tout arriver sur la plage ; là, on s'arrangerait pour sortir Tanimal de sa prison. Les paquebots avaient apporté les box en même temps que les animaux, et c'est ainsi que les chevaux des spahis avaient été débai-qués à Grand-Lahou. J'avais Tordre de recommencer l'opération à Jackville,
Le Kabyle^ porteur de nos mulets, vient de jeter l'ancre; pour diminuer le trajet entre la mer et la terre, il a mouillé le plus près possible de la barre; les surf-boats, dont on a coupé les bancs qui auraient empêché l'introduction des box, sont déjà collés aux flancs du vapeur. De la plage, je surveille la manœuvre.
Le premier box descend, on Tamarre solidement à l'embarcation ; les kroumens se dirigent vers la terre ; les voilà devant la barre. Un moment le surf-boat se balance au-dessus des vagues attendant Tinstant favorable, j'aperçois la tête du mulet émergeant de sa boîte ; ballotté, assourdi par les détonations de la barre, il pointe désespérément ses oreilles, il ne comprend rien à sa situation.
La barque se lance sur la crête qui déferle, les kroumens sautent à l'eau, boat et box disparaissent dans les embruns, et comme une trombe arri-
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vent sur la grève. Mes hommes se précipitent, saisissent le mulet par la tête et par la queue, l'extraient de sa caisse, non sans lui faire boire un petit coup d écume, et le doux animal barbouillé de mousse, s ébrouant, se secouant, trottine allègrement vers la terre qu'il est heureux de retrouver.
Les embarcations se succèdent; déjà un nombre respectable de mulets s'alignent sur la plage, quand retentit le cri : un mulet à la mer !
Voilà une occasion de vérifier l'instinct. Sans une hésitation, le mulet a pris son point de direction ; il nage gravement vers nous. Je savais bien qu'il n'essaierait pas d aborder à Buenos-Avres ! Reste le passage de la barre !
Mon naufragé ne perd pas son temps à se laisser bercer par les vagues, à attendre la lame propice ; il fend la mer sans calculer ; déjà il croit toucher le but..., la barre se brise sur sa croupe, le renverse, le recouvre ;il n'est plus qu'une masse informe roulée dans des tourbillons d'écume. Sûrement, il est noyé! Mais il a senti tout à coup son ventre racler le sable. D un coup de rein, il est debout, et fier d'émerger du gouffre, immobile au milieu de l'éblouissante fumée d'eau que projette le flot se ruant entre ses jambes, la tête haute, il lance vers le ciel un chant de victoire. Puis, docile et simple, il rejoint ses camarades.
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Tout Jackville est là ; hommes et femmes se bousculent, pour approcher de ces animaux inconnus, mais le mouvement d'une tête ou d'une queue les rejette les uns sur les autres; entre les jambes Se glisse un chien qui flaire avec circonspection cette odeur étrange ; un enfant se faufile à travers la cohue; plus brave ou plus curieux, il allonge son doigt vers un naseau ; un conducteur sénégalais l'empoigne et le campe sur le dos d'un mulet. Après iiii hurlement d'effroi, il se rassure. Reposé à terre, il est aussitôt entouré et interrogé ; il raconte avec volubilité ses impressions. Le vacarme attire le roi qui, calme et digne, fend la foule. Il contemple un instant le rang des animaux et, avec un peu de mépris polir l'ignorance de ses sujets, me dit d'un ton moitié interrogateur, moitié affirmatif :
— Ça se mange...
Au moment dô le détromper, je réfléchis que ma réponse ne serait pas tout à fait exacte, et je déclare :
— Oui, en saucisson.
Il le savait bieii ! En se retirant, il dit à sa suite : (( Ce sont les bœufs du pays des blancs. »
Le roi de Jackville est uii vieux brigand ; il a trempé, assure-t-on, datis quelques assassinats d Européens et il dissimule ses méfaits sous les
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apparences d'un honnête commerçant. Je suis logé chez lui, j'habite dans sa boutique, une espèce de bazar, je suis au rayon des objets de porcelaine ; mon lit se dresse au milieu de vases à fleurs, de statuettes et autres bibelots. Je me crois dans line baraque de foire et il iti'arrive de chercher le tourniquet. Mon lit, qui est le lit royal, dont le roi n'a jamais usé, est un vrai lit, un lit d'homme policé, car la civilisation est encore un des masques à Tabri duquel mon propriétaire commet les pires excès contre les civilisés. Pourtant, je me sens porté à lindulgence erivers ce roi qui me procure un repos dont je ne connaîtrai plus la douceur jusqu'à la fin de la colonne, puisque les brigands de Watta m'ont condamné à coucher sur ia terre.
J'use de ce repos avec un certain plaisir, je le reconnais. Je déplore mon sybaritisme, mais je me contente de le déplorer. Plutôt que de sacrifier une nuit de ce lit, n'ai-je pas préféré risquer la dent des caïmans ?
J'étais allé, avec le sous-lieutertant Hesse, jusqu'au bord de la lagune, afin d'y préparer l'embarquement des mulets ; car ce n'est pas tout de les avoir mis à terre ! La lagune qui, sur toute cette côte s'étend entre la plage et la forêt vierge, sépare Jackville de Dabou, où commence la route de
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Thiassalé. Il faut donc embarquer de nouveau les animaux sur les chalands, pour les débarquer encore une fois à Dabou Le chemin qui relie Jackville à la lagune est coupé par un marfàs d une centaine de mètres de large, couvert non seulement d'herbes, mais d'arbres. A travers cette petite forêt lacustre circule un sentier d'eau que parcourt une pirogue.
Le soir, à la nuit, nos travaux étant achevés. Hesse et moi, nous rentrions à Jackville. précédés de nos travailleurs. Ceux-ci pressaient l'allure. Nous n V faisons pas attention.
Arrivés au bord du marigot, nous entendons les voix de nos hommes qui se sont hâtés àe traverser et d'aborder de l'autre côté ; nous les hélons, des éclats de rire nous répondent.
La situation n'est pas risible, du moins pour nous. Allons-nous être obligés de retourner au bord de la lagune, où se trouve seulement une vieille case en ruines, et devrons-nous passer la nuit dans cet abri? Hesse ne voit pas d'autre solution. Je proteste.
— Sacrifier mon dîner et mon lit ! Vous n'êtes pas sérieux ! Sans compter que ces honnêtes travailleurs se sont moqués de nouj. Je tiens à en informer le roi immédiatement.
— Comment faire !
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— Et ces vieilles chansons de France ? vous les oubliez? « Les canards l'ont bien passé. » Que diable !
— Oui, mais il n y avait pas de caïmans dans ce pays-là.
— Bah! en faisant du bruit... Le caïman est très poltron.
— Comment ? vous allez...
— Hesse, nos arrière-grands-pères ne se fussent pis embarrassés pour si peu 1 Nous dégénérons. Savez-vous qu'en 179^, quelques officiers entraînant les meilleurs nageurs se jetaient dans le Rhin, le sabre entre les dents sous le feu des Autrichiens, pour déloger des tirailleurs qui les gênaient ? Ceux que les balles n'avaient pas atteints culbutèrent lennemi. Us n avaient d autre costume, dit l'historien, que leur sabre et leur chapeau! Oui, leur chapeau, parce qu ils y avaient enfermé pipe et tabac. Et celui qui les conduisait, le capitaine de Sailly, renouvelait en 18 12 le même exploit dans les eaux du Niémen ; il était alors général. Un général à la nage et le sabre aux dents ! Est-ce que ça ne vous fait pas rêver ! Que sommes-nous aujourd'hui à côté de ces hommeslà ? Comme je n ai pas de sabre, je ne me reconnais pas droit au chapeau, non plus qu'au tabac, je confie l'un et l'autre à votre garde. Les balles des
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Autrichiens et des Russes étaient plus redoutables que les caïmans.
Je m'étais déshabillé, je me glissai dans le marigot; dix minutes plus tard, je ramenais la pirogue, et la lune, à travers les arbres, éclairait un blancj maniant la perche dans le costume des noirs.
A THIASSALli
De nouveau, j'ai parcouru la route deDabou à Thiassalé ; et cette fois, le sentier est digne de s'appeler une route. C'est une véritable tranchée que les indigènes, surveillés par la i3^ compagnie, ont ouverte en moins de deux mois 5 tranchée étroite, suffisant toutefois à montrer laltitude des arbres, et à révéler enfin la forêt majestueuse, imposante. Très haut sur nos têtes, les murailles qui nous enserrent se rejoignent ; le ciel pique de points bleus les interstices des feuilles, et la verdure, remplie de la joie du jour, pâlit Fazur, le fait fuir, rend la voûte plus lointaine. On a 1 impression qu'au fond de cette coupm'e se perdent les piétinements des chevaux et des mulets, les appels des conducteurs, les voix des tirailleurs; que ces bruits, ces bourdonnements d'infiniment petits, meurent avant d être arrivés jusquaux cimes. Mais, du moins, près de nous, ils agitent 1 air immobile depuis des siècles, et lui rendent ses vibrations; les ondes rebondissent d'un arbre à Tautre, grimpent le long des lianes, mettent un
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frisson au bout d'une branche. La forêt a retrouvé sa sonorité, la forêt a retrouvé la vie. Pour la première fois, les arbres centenaires ont senti passer sur leur écorce un zigzag de soleil, et les fondrières ont reçu l'éclaboussement d'un rayon.
Pourtant cette entaille, pratiquée au cœur d'une montagne végétale, n'a pas encore la fraîche odeur des bois. Les ferments de pourriture qui subsistent sur le sol avec toutes leurs exhalaisons, ont été fatals à bien des chevaux. La fièvre, accompagnée d'une sorte de congestion cérébrale, a fait plusieurs victimes. Subitement, les chevaux s'arrêtaient, tremblaient de tous leurs membres, se cabraient, et, frappés de foHe, de vertige, se lançaient de toute leur vitesse droit devant eux, fonçant sur la muraille de troncs et de lianes. Leur encolure l'avait à peine trouée qu'ils tombaient Ugotés, les membres antérieurs pris dans un enchevêtrement dont ils ne pouvaient se dégager. J'en profitais pour les saigner ; avec un couteau, j'ouvrais la veine saphène. Quelques-uns, grâce à ce traitement, ont atteint Thiassalé. Iront-ils beaucoup plus loin ? Il fallait nous donner des chevaux du Soudan. Malgré les expériences malheureuses, tentées depuis longtemps, on nous a gratifies de chevaux arabes, incapables de vivre sous ces climats.
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A Thiassalé, nous avons trouvé des émissaires du Djimini et du Diamala, les pays, au Sud de Kong, envahis par Samory. Ils implorent notre secours. Le colonel a rassuré les ambassadeurs, et les a renvoyés avec Tinterprète Mandao Ousman porteur d'une lettre pour Samory. Il signifie à TAlmamy que le pays est sous notre protectorat, et rinvite à entrer en relations avec nous ! Je doute que cette lettre parvienne à son adresse ! Nous allons nous efl'orcer de la suivre de près.
Notre dernière compagnie, la 1 5% a débarqué le 22 novembre ; le 27 une autre compagnie de ren fort, la 2* Haoussa, est venue combler les vides creusés dans les rangs par le combat de Bounoua. La colonne est au complet. Le bataillon sénégalais à cinq compagnies, le demi-escadron de spahis et la batterie formeront la colonne active ; les deux compagnies de Haoussas garderont la ligne de ravitaillement. Un seul point obscurcit Thorizon : les transports. Les mulets ne suffisent pas, il nous faut des porteurs.
Pour une colonne de 100 Européens, de 600 indigènes, et pour une durée de deux mois, nous (ivons 4'000 charges à transporter, c est-à-dire à accumuler à Kodiokofi, sur la base la plus proche de nos opérations.
Le mouvement d'inquiétude que le comman-
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dant Caudrelier avait signalé depuis longtemps dans le Baoulé s'est accentué, et tourmente le colonel. Convois faiblement escortés, convois libres, ont donné le même résultat : dans la deuxième section de la route de Thiassaié à Toumodi, les pillages se sont régulièrement organisés. Pourtant, les porteurs étalent largement rétribués, chacun recevait o fr. 5o et la ration. Devant cet état de choses, le commandant CaudreHer, qui jusqu'à notre arrivée disposait d une unique compagnie, a dû suspendre les opérations de ravitaillement. Aujourd'hui nous avons la force ; cependant, avant de l'employer, le colonel veut essayer de la persuasion Je suis l'ambassadeur chargé de répandre des pai'oles de paix et de conciliation parmi les populations du Baoulé, entre Thiassalé et Toumodi, mais surtout chez les N Gouans. dans Fintérieur du triangle formé par le Bandi^ma et le N'ZI.
DANS LE BAOULfî
J'ai pénétré dans l'immense futaie de palmiers, dans la savane un peu monotone, avec ses arbres toujours pareils qui la bâtonnent de lignes uniformément verticales, un peu triste aussi, aux heures où la brise fait gémir les troncs avec un bruit de mâts qui fatiguent dans la tempête. Mélancolie douce, charme auquel on s'abandonne en sortant de la forêt. Pourtant celle-ci n'a pas encore perdu tous ses droits ; elle recouvre les ruisseaux, elle ceinture les villages, elle répand sur eux son ombre inquiétante. Elle oppose son lourd feuillage aux éventails dentelés deslataniers, et ses couloirs mystérieux aux chemins ouverts, inondés de soleil. Elle semble une restriction à Taspect accueillant du pays, elle est comme l'énigme de son caractère. Et la même énigme plane en ce moment sur les habitants. Je trouve le long du sentier un cabaret de vin de palme ; l'hémicycle des fauteuils rustiques étend ses bras pour me souhaiter la bienvenue, les jarres pleines de liquide mousseux sont là, préparées pour me désaltérer ; je fais
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quelques pas, et j e vois une ligne sombre hérissée de rotins, d épines, le mur de circonvallation tracé par un morceau de forêt autour dun village qui paraît me repousser, se mettre en défense contre moi. Une trouée me conduit à ce village, elle a des allures de coupe-gorge ; j 'arrive aux premières cases , elles sont vides ; j'aperçois quelques fuyai'ds retardataires, bien vite ils disparaissent sous bois avec leur fusil. Mon escorte, pourtant, n'est pas effrayante, elle se réduit à Moussa et à mon interprète.
Quelle inquiétude agite ces hommes ? Quelles surprises nous réservent-ils ? Il est impossible de le savoir. Grâce à la curiosité provoquée par mon cheval, je parviens tout de même à leur parler. Je m'assieds sur la place déserte, au centre du village, et j'attends. Au bout dun moment, une tête émerge des fourrés qui m'entourent, les yeux inspectent mon appareil militaire, se fixent sur ma monture ; bientôt, les épaules sortent de Tombre, une jambe s'avance, puis l'autre, et d'un bond, l'audacieux gagne l'abri d'une case pour recommencer de là sa marche d'approche. Derrière lui, d'autres se risquent ; et ces figures, tout à la fois effarées, farouches et curieuses, se groupent enfin autour de mon cheval.
Je lis dans les regards la crainte inspirée par cet animal fantastique, j y lis aussi une envie d'enfant
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de s'approprier cette queue superbe qui ferait un chasse-mouche incomparable et vraiment royal.
Lorsque mes hôtes ont lair d être un peu plus en confiance, je leur expose le but de ma visite. Mes paroles de paix sont écoutées silencieusement; des protestations de soumission y répondent, mais que signifient-elles ?
Je ne peux avoir d'illusions sur ces promesses . A Ouossou, où se trouve un poste de quelques tirailleurs avec ladjudantCoUinet, je voisAkafou, le grand chef des N Gouans; il est peut-être, ainsi qu'il l'affirme, rempH des meilleures intentions ; malheureusement son autorité doit être à peu près nulle. Je le constate en entrant à Moronou, le village le plus proche de lui; c'est là que je suis le moins bien reçu. A chaque étape, j'ai peine à obtenir l'unique porteur dont j'ai besoin, et celuici, régulièrement, abandonne sa charge à mi-route.
De Toumodi, je rends compte au colonel que l'emploi de la force me semble inévitable.
Si nous nous battons dans ce pays d'embuscades, la lutte sera terrible.
Au delà de Toumodi, je pousse une pointe chez les Atoutous, avant de me rabattre, le long du Khan et du N'zi, sur Akouabo, le plus grand village des ÎS'Gouans, J'ai laissé mon cheval à Toumodi ; la roule d' Akouabo, païaît-il, traverse une forêt àl
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ne convient pas aux quadrupèdes, bien que les hommes soient obligés d'y marcher à quatre pattes.
C'est sur mes pieds que j'arrive à Lomo, résidence du roi des Atoutous. Le vieux Kakofinguessa est assis et tient sur ses genoux une sorte de boîte ronde, dans laquelle j'entends un cliquetis que je reconnais. Kakofinguessa vient de consulter l'avenir, sans doute en mon honneur. Sur de petites tiges en os, mobiles autour d'un axe, et symétriquement disposées dans le fond de la boîte, il a déposé un peu de grain ; ensuite il a introduit deux rats en leur posant la question dont la solution l'intéresse. Les rats ont mangé le grain, ont déplacé les petites tiges, et la nouvelle disposition que celles-ci ont prise a donné la réponse.
Les rats m'ont été propices. Kakofinguessa se lève et me reçoit avec un sourire. Je donnerais volontiers une ration supplémentaire de grains à ces aimables rongeurs, car de toutes parts se manifeste une animation de bon augure pour mon dîner. Des femmes pilent les bananes cueillies vertes, puis bouillies, et qui sortiront du mortier sous forme d'un pain blanc comme la neige ; à côté, d'autres écrasent entre deux cailloux des arachides, en font une pâte quelles ajouteront par petites boules à la sauce du ragoût qui mijote non loin de là sur le feu. L'art réside dans la façon
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d incorporer ces petites boules à la sauce, pour la rendre liante et onctueuse, sans la faire tourner en huile. Le secret du foutou, le plat national du Baoulé, est dans ce tour de main. Si je soulevais le couvercle de la marmite, je reconnaîtrais sûrement les membres d un jeune singe, la base de tout vrai foutou.
Beaucoup d'Européens reculent avec horreur devant lidée de manger du singe. C'est un préjugé. Un animal, qui se nourrit uniquement de fruits, n'a rien de répugnant. Il est bien moins impur que le porc, condamné par les lois de Moïse et de Mahomet, et dont nous mangeons tout sans rien en perdre. D'autre part, comme je ne crois pas descendre du singe, je ne me figure nullement dévorer un de mes semblables. Moussa, au début, partageait ce préjugé ; sa compétence de fin gourmet en a vite eu raison. Le fumet du foutou dilate maintenant ses larges narines et lui sert, avec les différents crus du vin de palme, à classer les villages par ordre de mérite. Lomo aura certainement une bonne place dans sa mémoire.
Mais qui dira son enthousiasme pour le village suivant ? Adiékrou ne peut être que hors concours ! Là aussi les rats ont dû parler ! Ah ! les braves petites bêtes que les rats atoutous !
Le chef Aboua-Pokou ne m offre pas une case
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mois un palais. Au milieu, se dresse un lit rustique entouré d'une moustiquaire bordée de rubans roses ! Je ne suis pas assis devant ce palais que le vin de palme coule à flots ; les notables défilent et déposent leurs vœux à mes pieds ; bientôt, femmes etfillesd'Aboua-Pokou arrivent chargées du foutou, et s empressent à me servir, tandis que le chef, son chasse-mouches à la main, surveille Tins tallation du repas. N'ayant d'autre bagage que ma cantine, c'est elle qui me sert de chaise. Voyant cela, mon amphytrion me fait apporter son tabouret. Devant cet honneur, je reste confondu ! Le tabouret d'un chef au Baoulé est un objet digne de respect, de vénération, quand on pense aux honneurs qui Tattendent après la mort de son propriétaire.
Le jour de l'enterrement dAboua-Pokou, ce tabouret, sur lequel je suis assis pour manger un foutou, défilera derrière le cortège funèbre; en lui, en effet, résidera Tâme du défunt! Sur ce tabouret, coulerait le sang des esclaves chargés dans l'autre monde de continuer leur service auprès du maître, si nous n'interdisions de tels massacres. Ce tabouret sera l'autel où seront sacrifiés moutons et poulets dans la case servant de chapelle funéraire, et sous laquelle reposera la momie d'Aboua-Pokou ; car il sera momifié, ainsi que Test tout chef en ce pays, ni plus ni moins
qu'un Pharaon, et par des procédés analogues à ceux des anciens Egyptiens. Ce tabouret, enfin, sera le tabouret sacré sur lequel, de temps en temps, le double du chef reviendra s'asseoir, une fois les trois éléments d'Aboua-Pokou séparés par la mort : son âme, ouaoué, appelée du même nom que le papillon, s'envolera vers le ciel : son corps, embaumé, desséché, reposera sous la terre ; son double, revêtu de la demi-matérialité du revenant, continuera de veiller au bonheur des siens, et y veillera de ce siège 1 Je me demande si vraiment je ne profane pas ce tabouret !
Je chasse cette vision. Aboua-Pokou est là, bien vivant; son tabouret ne renferme pas encore son âme, et je mange son foutou.
Quelle nouvelle surprise me ménage-t-il pour mon dessert ? Il est en train de donner un ordre à ses filles. Elles s'éloignent encourant et en faisant danser les rangs de perles qui retombent en voile de la ceinture aux genoux. Souriant, Aboua-Pokou se rapproche et m annonce :
— Ta petite sœur est ici.
Malgré le plaisir que je manifeste à cette nouvelle , le chef me devine sceptique et il insiste :
— C'est ta petite sœur, puisqu'elle est blanche comme toi.
Par exemple ! Est-ce que mon hôte se moque
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de moi? Mais non, c'est bien une jeune fille blanche qui s'avance, ayant pour tout vêtement une cordelette autour de la taille. Elle est blanche, trop blanche même ; d un blanc de cire, d un blanc décoloré qui semble plus blême, encadré pai- la noirceur des filles d Aboua-Pokou, et ce masque de négresse albinos, dans lequel n'apparaissent pas les yeux qui se ferment à la lumière, est épouvantable, c'est un masqije de fantôme.
Puisque cette malheureuse est ma sœur, je dois être aimable avec elle; j'essaie du moins de metti'e un peu de couleur sur ses chairs déteintes ; je passe un collier de corail à son cou. Hélas 1 j'ai accentué, je crois, l'expression morte de sa tète en la soulignant d'un trait de sang. Vision de cauchemar, dont je détourne les yeux; je regarde la perle suspendue à la cordelette qui ceint les reins, une perle en verre jaunâtre dont je ne m'explique pas la provenance. Je n'en connais pas de semblables dans nos approvisionnements ; celle-ci est dune nuance incertaine, opaque ; on la dirait très vieille, dune fabrication primitive. Je demande à Aboua-Pokou d'où vient cette perle. 11 baisse la voix pour me répondre :
— De la terre.
Evidemment, pour lui, tout ce qui touche cette enfant prend un caractère mystérieux; je ne peux
m'empêcher de sourire à l'idée que les perles du Baoulé poussent dans la terre. Mon interprète me confirme cette assertion : on trouve ces perles comme Tor, en creusant des trous. Aboua-Pokou m'a trop bien reçu pour que je veuille le contredire, je n'insiste pas. D'ailleurs, je n'aurais pas le temps de vérifier la provenance de cette perle, même si son origine avait un intérêt. En colonne, un ofRcier passe; sa curiosité, un instant attirée, est vite distraite par d'autres préoccupations.
Dans la suite, je revis des perles pareilles. Chaque fois la réponse fut la même : ces perles sortaient de la terre ; et je constatai qu'elles étaient estimées au poids de l'or. Je ne cherchai pas à approfondir cette légende. Je devais en avoir plus tard l'explication ; mon compagnon de route à travers la forêt, M. Dclafosse, intrigué par ce mystère, s'attacha à le pénétrer ; il y réussit. Les indigènes avaient raison, ces perles étaient extraites de la terre; elles venaient dOuoryé-Boka, la montagne des perles. M. Delafosse obtint d'être admis à visiter Ouoryé-Boka, une colline située à 3o kilomètres de Toumodi, dans le massif des Bokabo, au-dessus du village de Guiangoménou'.
I. Sur des traces probables de civilisation égyptientic. à la côte d'Ivoire, par Maurice Delafosse.
Sur le sommet de la colline, il reconnut, à des restes de ferre battue, qu'autrefois des constructions s'étaient élevées là, bien que, de mémoire d'homme, aucun village n'ait jamais existé à cet endroit. Le sol était fouillé, des ossements brisés, des fragments de poteries se mêlaient à la terre ; mais les indigènes affirmaient avoir vu des squelettes presque entiers portant au cou, aux bras, aux chevilles, des colliers de perles, des anneaux de bronze, des bijoux d'or.
Depuis des années, la terre avait été retournée de fond en comble, les perles se faisaient de plus en plus rares ; pourtant M, Delafosse put encore en trouver. Ouoryé-Boka n'était autre qu'une nécropole antique remontant à une date inconnue. M. Delafosse fit analyser ces perles à la Sorbonne ; elles étaient d'un verre fabriqué, et surtout coloré, d'une façon spéciale ; les seules analogues proviennent de la vieille Egypte ou de l'Assyrie. Quels sont donc les hommes enterrés sur la colline de Guiangoménou ?
Sentant bien que ces morts ont appartenu à une race différente de la leur, les noirs du Baoulé en expliquent l'origine par une légende. Gomme toutes les légendes, celle-ci n'est, sans doute, que la déformation d'une tradition très ancienne, mais elle doit reposer sur un fond de vérité.
« Autrefois, quand les fils du ciel mouraient, on les enterrait sur la montagne de Guiangoménou. Ces fils du ciel avaient la peau blanche, leurs oreilles étaient si grandes qu ils s en cachaient le visage à la vue d un homme de la terre. Leurs cheveux étaient si longs que, déroulés, ils traînaient sur le sol. Lorsqu'ils voulaient enterrer leurs morts, ils attachaient une énorme chaudière en cuivre au bout d'une chaîne de fer, entraient dedans avec les cadavres des leurs et se laissaient descendre à terre. Ils creusaient alors des fosses, ornaient les membres et le cou de leurs morts avec des ouoryé (perles), en plaçaient d'autres dans de petites urnes et enterraient leurs cadavres. Ce jour-là, il ne cessait de pleuvoir, le vent soufflait sans arrêt, et personne ne pouvait mettre le nez dehors. L'enterrement fini, les fils du ciel remontaient, grâce à la" chaudière et à la chaîne. Aujourd hui, des gens vont sur cette montagne pour chercher des perles et, en creusant la terre, ils tombent sur la sépulture des fils du ciel ; les cadavres ont pourri, mais les perles adhèrent aux bras, aux jambes, au cou ; on les détache et on les emporte. »
Sans rien affirmer, M. Delafosse croit à l'origine égyptienne des sépultures d'Ouoryé-Boka :
ces perles sont les mêmes que les perles égyptiennes du musée du Louvre ; les rois d Egypte se proclamaient fils d'Ammon, fils du ciel ; ces oreilles immenses correspondent à la description de cette coiffure à ailes reproduite sur les monuments de Tart égyptien et dont le masque de Ramsès II donne une idée exacte. Enfin, les statuettes sculptées par les Baoulés, les bas-reliefs dont ils décorent leurs cases, la façon de momifier leurs morts, sont autant de preuves que fait valoir M. Delafosse pour justifier sa supposition.
La perle de la petite albinos ne m'avait pas. suggéré cette hypothèse, je ne pensais pas à voir en elle le vestiare d'une civiHsation aussi reculée ; j 'avais seulement limpression un peu vague d'être en présence de légendes, de traditions. Parmi ces traditions, une des plus importantes, le culte des morts, m'était rappelée par la destination future du tabouret sur lequel j étais assis. Je ne pouvais mempêcher de songer que les peuples attachés à leurs morts, à leurs dieux lares, défendent presque toujours leur indépendance avec acharnement. Il y avait peut-être un rapport entre cette religion des ancêtres et 1 agitation du Baoulé ? Le désir d'échapper aux convois pouvait ne pas être la seule cause du soulèvement redouté?
Lorsqu'une révolte éclate, immédiatement on
accuse le portage de tout le mal, sans chercher d'autre raison 1 Les philanthropes sémeuvent : mettre 2j ou 3o kilos sur la tête d un noir leur paraît un acte barbare. Ils ne réfléchissent pas qu'un soldat d infanterie est exactement chai'gé du même poids. Les blancs préfèrent porter sur le dos, les noirs sur la tête ; si nous commettons un acte d'inhumanité envers ceux-ci, nous sommes coupables au même titre envers ceux-là. Le refus de porter est toujours la conséquence de motifs plus profonds.
Les Baoulés sont assez bien informés des événements du Djimini et du Diamala pour reconnaître la vérité de mes discours, et savoir que nous ne séjournerons pas dans le pays, que nous leur demandons un effort passager. Mais notre colonne leur fait entrevoir 1 occupation ultérieure ; contre cette occupation, leurs morts parlent. Ils ne s'en rendent probablement pas compte ; s'ils se soulèvent, ils ne pourront pas dire exactement pourquoi ; ils obéiront inconsciemment à la voix des morts. Ainsi, Aboua-Pokou est incapable de me renseigner sur ce qui provoque l'agitation des N Gouans, il n'en accuse pas les convois, il ne peut pas l'expliquer. Il la reconnaît d'ailleurs, et il essaie de me détourner d'aller à Akouabo.
Je suis certain que ce dernier village est déjà
averti par lui de ma visite prochaine et de la force de mon escorte. Ce sont des services que les tribus ne se refusent pas, même quand elles ne font pas cause commune. Je Finsinue à Aboua-Pokou qui proteste. Je le rassure sur le sens de mes pai'oles.
— Je ne te fais pas de reproches ; seulement, si je n'allais pas à Akouabo, les habitants s'imagineraient que j'ai peur d'eux! Ils le croient peut-être déjà ; j'étais si bien chez toi que je m'y suis oublié. Je ne devais rester qu'un jour.
Il mime l'homme qui passe, sans vouloir s'arrêter,
— Tu es comme Paquébo !
Nous nous disons adieu.
Sorti du domaine des Atoutous, et arrivé chez les N'Gouans, je ne rencontre plus que des cases abandonnées; tous les indigènes se sont enfuis. J'entre bientôt dans la forêt; le soir, je suis à Akouabo.
Cette fois, je trouve trop de monde ! Deux mille guerriers environ sont réunis en armes, et leurs dispositions semblent plutôt hostiles. Vais-je sortir de là sain et sauf? Un pareil rassemblement, où ne ligure pas une femme, est assez révélateur des intentions des N'Gouans.
Il est difficile de pénétrer l'âme des foules, des foules nègres en particulier. Un mot, une atti-
tude, un geste, suffisent à vous perdre ou à vous sauver. Ces hommes sont bien près de se soulever; pourtant ils hésitent, puisqu'ils ne m'ont pas encore tué. L'insouciance apparente peut seule assurer ma retraite. S'ils ne sont pas résolus à la révolte immédiate, ils préféreront entretenir ma quiétude pour me tromper sur leurs desseins.
En effet, leurs fusils chargés, et un instant braqués sur moi, partent, mais en Fair, en signe de réjouissance, de tam-tam prodigieux où ils s'exaltent, où ils fêtent, je le crains bien, le massacre de demain, beaucoup plus que la réception d'aujourd hui.
Entre mon interprète tremblant et Moussa accroupi près de moi, en chien de garde, je passe la nuit à Akouabo. Le lendemain, à la sortie de la forêt, mon porteur jette ma cantine dans la brousse et s'enfuit ; Moussa la pose philosophiquement sur sa tête. Nous parcourons un kilomètre; derrière nous, la brousse s'allume. Est-ce pour m'empêcher de retourner au village d'où je viens? Je n'en ai nulle envie. Je rentre à Ouossou, afin d'envoyer un courrier au colonel, et de lui rendre compte du peu de succès de mes démai'ches.