LA REVOLTE DU BAOULE
A peine arrivé à Ouossou, j'ai été rappelé à Singonobo pour y installer un poste à l'entrée du Baoulé. Mes craintes de révolte étaient évidemment chimériques, puisqu'en mon absence, huit cent porteurs sont allés à Thiassalé, et sont restés fidèles aux charges qu'ils y ont prises.
Il y a deux jours, à Akouabo, je me suis exagéré le danger, je suis obligé de le reconnaître; le tam-tam était une réjouissance en mon honneur.
Déjà, le mouvement des compagnies commence sur la ligne des convois : la io% avec le commandant Caudrelier, va se porter de Thiassalé à Toumodi, pour y remplacer la 9^ poussée jusqu'à Kodiokofi ; la 1 5* est répartie entre le Bandama et Ouossou, je commande ici une de ses sections; une autre est à huit kilomètres dans TOuest, à Ahuakrou, sous les ordres du lieutenant Haye.
Je suis à Singonobo pour recruter des portem-s. J'ai, en effet, un village à ma disposition; malheureusement, toutes les cases sont désertes. Où sont les habitants ? Dans la forêt, je suppose.
Aussi, ai-j élancé quelques patrouilles à la recherche de leurs retraites. Je n'ai pas grand espoir de réussir: pourtant j'aurais été content de voir le chef de ce village, qui. prétendent mes tirailleurs, est une femme. Le fait n'est pas si étonnant,, car au Baoulé. d'après ce que j ai pu constater, la femme est presque l'égale de Ihomme.
Les deux premiers souverains du Baoulé n'étaient-ils pas deux reines : Aoura Pokou et Akoua Boni? Sans conteste, le sexe faible est plus considéré, et a plus d autorité ici que dans la plupart des autres pays d Afrique. Les maris ont une certaine déférence pour leurs femmes, ils prennent leurs conseils et les suivent, ils ne se conforment pas au proverbe arabe : a Consulte ta femme et n'en fais qu à ta tête. » Ils ont même plus de confiance dans le jugement de leurs épouses que dans leur vertu ; c est du moins la pensée que suggère Tordre de succession établi chez eux : le premier héritier est le frère du défunt né de la même mère, ensuite le neveu, fils de la sœur, puis l'oncle maternel, enfin le cousin, fils de loncle maternel. Un homme est toujours sûr, disent-ils avec philosophie, d'être le parent de ceux qui descendent de la même mère que lui; il n est jamais certain d être le parent de son fils.
En tout cas, mon chef femme n'est pas une
exception, on m'a cité d'autres exemples de ce fait, sans parler des deux reines célèbres. Il est vrai que je ne suis pas dans le Baoulé, toutefois Singonobo étant exactement sur la frontière, participe des mœurs de la région voisine.
Mes patrouilles n'ont rencontré personne ; mais Tune d'elles a remarqué une branche fraîchement coupée sur le bord du chemin, elle en a trouvé une autre cassée de même dans l'intérieur du fourré, et ces brisées l'ont conduite à une amorce de sentier au bout duquel j'ai chance de rencontrer quelques-uns de mes sujets rebelles. Nous sommes le 24 décembre ; les fugitifs seront peutêtre bien aises que j'aille réveillonner avec eux.
A neuf heures du soir, je pars avec huit tirailleurs ; à tâtons je suis les brisées signalées, et à minuit, je tombe sur des abris où dorment quatre indigènes. Ils se réveillent dans mes bras. Assurément, ils ne me prennent pas pour le bonhomme Noël. A la lueur des torches que j'ai fait allumer, je vois leurs yeux rouler, eflTarés, terrorisés. Je les rassure et les ramène chez eux ; quatre habitants c est peu ! mais c'est un commencement.
Une nouvelle brisée ayant été découverte, je décide de poursuivre mes opérations. A six heures du matin, je repars avec d autres tirailleurs. Cette fois, je surgis à l'improviste au milieu d'une
douzaine d'hommes qui entourent une femme de forte stature. à 1 allure virile; c'est la femme chef 1 Avec tous les égards dus à son rang et à son sexe, je lui explique mon intention de la replacer sur son trône, et mon désir de l'aider à régner sous mon protectorat.
Me voilà donc à la tête de seize hommes et d une femme 1 Je rentre à point à Singonobo pour présenter mon peuple au commandant Caudielicr qui se dirige vers Toumodi, et fait étape à Singonobo.
Pendant le déjeuner, un courrier venant de Ouossou nous remet une lettre : 1 adjudant Collinet a été attaqué dans la matinée.
Avais-je donc raison ? Pourtant, les termes de cette lettre n indiquent pas une inquiétude sérieuse. Des pillards ont probablement tiré quelques coups de feu, de loin, sur Ouossou,
Dans Taprès-midi, le commandant Caudrelier manifeste le désir daller visiter le poste du lieutenant Haye à Ahuakrou, Je m'y rends avec lui. Les indigènes viennent de s'enfuir dans la forêt avec leurs armes; ils ont sans doute eu vent de rincident de Ouossou et ont eu peur. D'ailleurs, qu'ils aient emporté leurs fusils, rien de plus naturel. Un noir, possesseur d un fusil, ne s'en sépare jamais. Ahuakrou, de même que Singonobo, dé-
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pend de Thiassalé, le poste ne court donc aucun danger. C'est heureux, car il est mal situé, n'étant pas à la lisière de la forêt, mais à cinq cents mètres dans l'intérieur.
Le jour suivant, une fois le commandant Caudrelier parti avec la lo® compagnie, je mets en route un convoi de cartouches ; les troubles signalés n'ont eu aucune suite, puisque Ouossou n a rien fait savoir de nouveau.
Le lendemain, à onze heures, j'entends dans le village, un bruit de course : c'est mon peuple qui, la femme chef en tête, regagne la forêt. Les tirailleurs rattrapent un homme et me l'amènent. Au moment où je vais lui parler, un courrier me tend une lettre du commandant Caudrelier : « La révolte a éclaté partout, la lo* compagnie est arrivée à temps pour sauver l'adjudant CoUinet et sa section cernés à Ouossou ; derrière elle, le convoi de munitions a été en partie enlevé à Pokosiabo ; au Nord de Ouossou, le poste de Moronou a été attaqué, et 3 tirailleurs ont été massacrés. Nous avons perdu 4 hommes, 2 sous-officiers européens et i4 tirnilleurs sont blessés, 2 chevaux sont tués. »
L'indigène que mes tirailleurs ont arrêté est déjà au courant de ces nouvelles, il confirme que tous les N'Gouans sont soulevés. Je l'interroge :
— Par oiî passe la limite de N'Gouans ?
LA COLONNE DE KONG i8l
Il indique une direction, vers lOuest, qui coupe la forêt et semble englober Ahuakrou.
— Mais Ahuakrou n'est pas chez les rs Gvuans ?
— Si.
— Le poste est-il attaqué ?
— Non.
Immédiatement, j'écris au capitaine Testard pour l'engager à faii*e rentrer le poste. A 5 heures, il me répond de faire ce que je jugerai bon. Je ne peux envoyer en courrier l'indigène qui m'a renseigné ; il a trouvé le moyen de s'enfuir. Quant au tirailleur, venu à Ahuakrou avec moi, il connaît mal le sentier, la nuit le surprendrait en route, et il n'arriverait pas. Demain matin, je rappellerai Haye.
Dans la nuit, allongé près d'un feu, je suis réveillé par un tirailleur qui porte 1 ai'me et me remet, comme à la parade, un morceau de papier arraché d'un carnet. C'est de Haye ! Il est cerné, enfermé dans une case avec ses morts et ses blessés, sans eau, à bout de munitions. Je regarde ma montre, il est une heure du matin. J'ai vingt-cinq hommes..,, à peine de quoi transporter les blessés. Heureusement, la i4* compagnie, dirigée sur Ouossou, s'est arrêtée ici ; elle est là. Il n'y a pas une minute à perdre : je réveille le capitaine Boussac, et nous paitons sans guide, me fiant à mes souvenirs.
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Après quatre heures de marche, quatre heures de transes, ne sachant si je ne m'étais pas égaré, nous atteignons Ahuakrou. Il était temps. Haye résiste encore.
Trois tirailleurs successivement avaient essayé de franchir la ligne d'investissement pour m'apporter le cri d'appel des assiégés ; deux étaient tombés frappés par les balles des N Gouans, le troisième, Tankary Taraoré', avait réussi à passer.
Il avait mis près de huit heures pour faire six kilomètres. Son instinct qui lui fit trouver sa route en pleine forêt, son dévouement qui lui fit accomplir des prodiges de vigueur et de souplesse, pour se couler dans Tenchevêtrement des lianes, avaient sauvé Haye et ce qui restait du poste.
Ce jour même, le colonel, avec les fractions de la colonne restées en arrière à Thiassalé, arrivait à Singonobo, oii il apprenait les événements qu'il ignorait encore.
C'était la guerre, et la plus terrible.
Le Baoulé, pays de 1 or, pays des perles, pays des légendes, est aussi le pays des embuscades. La guerre dans les villes est réputée la plus dure de toutes ; du moins, si les troupes sont fusillées des maisons qui bordent les rues, d un coup de crosse