‹ Épopées africaines. Éd. definitiveChapitre 14 sur 23 · LA MARCHE CONTRE SAMORY · texte numérisé non relu

LA MARCHE CONTRE SAMORY

Quatre compagnies, déjà réduites par les opérations dans le Baoulé, une section d'artillerie de montagne, et les quelques spahis dont les chevaux sont encore en vie, en tout trois cents hommes; voilà les forces avec lesquelles nous allons affronter notre vieil ennemi. C'est peu ! Une dépêche, il est vrai, nous a annoncé qu'une colonne marche du Soudan à notre rencontre ; nous devons la rejoindre à Kong. Avec trois cents tirailleurs, nous percerons toujours les lignes de Samory.

De Kodiokofi au N'Zi, les dernières populations du Baoulé nous ont laissés passer, néanmoins leur accueil a été plutôt froid. A partir du N Zi, nous sommes entrés dans le Diamala, le pays dont une partie est déjà occupée par les bandes de Samory. Nous étions en droit de penser qu'à Sattama, la capitale, nous trouverions des facilités de ravitaillement; les envoyés du Djimini et du Diamala nous 1 avaient tout ati moins promis. Il n'en a non été ; une fois rassurés par notre présence, les habitants ont montré si peu d'empressement à

COMMANDANT MONTEIL NOMME L'-i:0LONEI. AU DKliU r DE LA COLONNE

nous fournir des vivres, que le colonel Monteil, inquiet de la situation, s'est décidé à entamer les opérations immédiatement, le seul moyen de subsister étant d arriver le plus vite possible à Kong. La 9* compagnie est déjà partie, accompagnée du capitaine Marchand, sur Lafiboro, afin de tâter les avant-postes de Fennemi. Le reste de la colonne ne tardera pas à la rejoindre.

Sous les arbres qui bordent le ruisseau de Sattama, la colonne bivouaque : l'heure de Tappel a sonné, les tirailleurs se sont allongés près des feux, les officiers ont regagné leur tente, le camp s'est endormi. Du village s'échappent encore quelques rumeurs étouffées, au bord du ruisseau des grenouilles coassent, mais tous les bruits qui marquent la fin du jour se sont éteints, et le grillon a interrompu son chant qui invite au sommeil.

Seuls, le colonel Monteil et moi nous veillons; il écrit sous un arbre, et je vise une étoile avec le théodolithe.

Au milieu du silence, Fappel d'une sentinelle éloignée parvient jusqu'à nous. C'est probablement un indigène qui veut franchir les lignes. Un instant après, l'eau clapote dans le gué du ruisseau, un tirailleur s'avance, s'arrête devant la table du colonel, porte l'arme et lui remet une lettre.

Le colonel lit la suscription, a un mouvement

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de surprise, ouvre vivement l'enveloppe, prend connaissance du message, relit la suscription et se tourne vers moi.

— Réveillez les officiers. Dans une heure nous levons le camp .

Le capitaine Marchand rendait compte d'un combat livré le matin à Lafiboro. Une attaque brusquée d'une bande de sofas, au lever du jour, avait été repoussée ; mais, redoutant de se trouver un peu « en l'air », la 9* compagnie s'était repliée à trois kilomètres en arrière sur Guaméladougou. Rien d'inquiétant n'était signalé. Cependant, sur l'enveloppe, le capitaine Desperles, commandant la 9^ compagnie, avait ajouté hâtivement un mot faisant supposer qu'à l'heure présente le détachement était en danger.

Rapidement, le colonel donne des ordres pour la constitution du poste laissé à Sattama. Son frère, administrateur colonial, qui nous accompagne, en prend le commandement; une section en assure la garde. A 10 heures du soir, nous nous mettons en route.

Les tirailleurs de pointe pataugent déjà dans le gué avec le guide ; c'est une pointe qui n'en est pas une, car nous marchons dans ses pas, crainte de nous égarer.

Derrière, notre colonne, si petite, commence à

s'allons^er. les hommes en file indienne. Au bord du sentier, les quatorze mulets du convoi attendent loreille basse, mais en philosophes, et sans protester contre ce réveil inopiné,

iXotre convoi nest pas lourd. Les braves habitants de Sattama, que nous sommes venus protéger, ont refusé de nous fournir des porteurs comme ils ont refusé de nous ravitailler. ÎNous avons dû nous limiter singulièrement; les tirailleurs ont seulement quatre jours de vivres, et nos réserves de munitions ne compte que 16.000 cartouches et 72 obus. A la guerre comme à la guerre ; nous irons chercher nos vivres chez Fennemi. et quand nous n'aurons plus de cartouches, il nous restera nos baïonnettes. Il ne faut pas songer à faire venir d'autres convois ; une fois le contact pris avec Samory, la route sera coupée.

Des nuages obscurcissent le ciel. Les étoiles que je visais tout à l'heure sont maintenant voilées. Le cheval du colonel, le seul cheval d'officier qui soit encore vivant, marche devant moi. Quelques quarts suspendus aux ceinturons sonnent sur les baïonnettes, les sandales des tirailleurs bruissent sur la terre battue du sentier, et je devine qu'elles bruissent allègrement : au bout de l'étape, c'est l'ennemi, c est le combat.

Au lieu de se dissiper, les nuages encombrent

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le ciel ; dans l'air immobile plane la menace d'une tornade. Un remuement de souffles agite les feuilles et froisse les herbes autour de nous, au loin, s'élève une sourde rumeur. Le vent s'enfle, une rafale passe; derrière elle, le calme renaît, le calme pendant lequel la nature se recueille, et qui précède le momentoù les éléments, semblables à des êtres, vont se déchaîner. Nous sentons les nuées échafaudées, entassées, peser sur l'atmosphère.

Tout vestige de clarté a disparu ; Fobscurité se dresse devant nous comme un mur, le sentier est devenu invisible ; le guide hésite, il déclare ne pouvoir avancer. La tête s'arrête ; les tirailleurs butent contre ceux qui les précèdent et jettent quelques « haltou » étouffés à ceux qui les suivent ; le bruit des armes s'entre-choquant est recouvert par le tumulte de la tempête qui se déchaîne brusquement.

Un rugissement descend du ciel auquel répond une lamentation de la brousse ; préludes lugubres de la tornade.

La voix de la tourmente tour à tour s'élève et s'abaisse : elle s'éloigne, ce n'est plus qu'un vagissement rauque, un hululement plaintif à travers les arbres ; puis elle revient soudaine, sifflante, éclatante.

C'est le hurlement du ciel en lutte contre la

terre. Mais les forces d'en haut dominent, éteignent les plaintes d'en bas. Le grondement de la bourrasque est, maintenant continu, un grondement de bête féroce qui se prépare à ouvrir sa gueule ; et tout à coup, un premier éclair déchire les nuages, embrase les profondeurs obscures de l'horizon, le tonnerre éclate, une averse brutale s abat sur nous ; là-haut, une écluse vient de crever.

Accroupis sur le sentier, les dents serrées, recroquevillés pour offrir moins de surface à l'ouragan, de nos mains nous plaquons sur notre poitrine nos vestes de toile, comme si ce geste pouvait nous protéger, nous réchauffer. Près de moi, j aperçois Largeau. Depuis deux mois, affaibli par une sérieuse atteinte de dysenterie, il marche par la force de la volonté, sans interrompre son service un seul jour, mangeant à peine de quoi se soutenir. Il reçoit avec son calme habituel ces gifles humides qui claquent sur les joues, ces jets de douche qui pénètrent le corps ; assis dans un bain, il regarde froidement l'inondation monter sous ses pieds, les cataractes tomber sur sa tête.

Les éclairs flamboient ; ils illuminent la voûte du ciel qui paraît se défaire et se refaire à chaque instant; au loin, produites par la désagrégation des nuées, des déchirures pendent en stalactites

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sombres; sur nos têtes, des nuages sont suspendus pareils à des ventres livides d'animaux de Tapocalypse.

Autour de nous, la brousse, sillonnée de serpents de feu, a des sanglots et des rires, les branches sifflent, se tordent, les herbes se courbent et gémissent ; dans ce grouillement de vie infernale, les vociférations de lair à la terre semblent des clameurs de nuées jetées vers les précipices que la foudre essaie d'entr'ouvrir.

Et pendant que nous sommes là, que se passet-ii à Guaméladougou ? L anxiété de 1 inconnu, toujours accrue par la nuit, est décuplée par la tempête. De jour, nous marcherions quand même, nous avancerions vers cet inconnu, nous nous en rapprocherions ; le déchaînement des éléments, plus angoissant encore que 1 obscurité silencieuse, rend plus sensible le danger qui menace nos camarades ; la nature s'est liguée avec l'ennemi pour nous empêcher de leur porter secours.

Le tonnerre continue à déchirer Fair, les nuages de crever comme d'énormes poches d'eau. La lueur des éclairs montre la colonne gisant à terre ; on ne voit que des dos arrondis o' urbés sous la rafale, les têtes ont disparu entre les genoux; ce sont des groupements noirs hérissés de fusils ; c'est un emmêlement d'hommes et d'animaux, de formes vague-

LA COLONNE DE KONG iqS

ment humaines accroupies sous le ventre des mulets pour y chercher un abri contre Forage ; et toutes ces ombres se projettent sur les taillis en silhouettes fantastiques, aussitôt évanouies qu'apparues.

Depuis une heure, nous sommes immobiles, transis, cinglés par la pluie, noyés sous le déluge.

Enfin, le tonnerre s'éloigne, il roule, il gronde, on dirait qu'il se lamente de ne pas nous avoir exterminés, mais derrière lui, la pluie ne cesse pas, 1 ombre opaque persiste à nous fermer la route.

Assis sur le sol spongieux, dans 1 eau même du sentier transformé en ruisseau, tout l'être envahi par un désir de chaleur, nous aspirons au feu, à la grande flamme qui réchauffe. Nos vêtements de toile sont depuis longtemps transpercés, ils plaquent sur la poitrine, sur le dos, sur les membres, et cette tode légère nous étreint, pénètre dans notre chair, la fait frissonner ; les mouvements de la respiration ne sont plus qu'une succession de tremblements. Quand Tétoffe détrempée est soulevée par un mouvement, elle retombe plus froide encore sur le corps ; aussi, nous ne bougeons plus, figés dans une tunique de glace.

Nous nous sommes arrêtés à minuit ; il est deux heures. La plainte tragique du vent s'est affaiblie, on l'entend seulement au loin en un vague murmure ; la pluie martèle les flaques d'un

bruit régulier, chucliolant, et tombe, assourdie, sur les feuilles. Engourdi par le froid, bercé par ce chant monotone, je m'assoupis... Un éclat de rire me réveille. Je repose sur lépaule du colonel; mon sommeil Tamuse. Sa gaieté m'étonne encore bien plus! Jessaie de rire, mais mon rire est vraiment lamentable .

Enfin, les nuages laissent filtrer quelque clarté ; le guide se lève, nous pouvons reprendre la marche, et quelle marche ! Nos membres sont enkylosés ; j'ai l'impression que ma poitrine, serrée par le froid, ne pourra plus se dilater, que mes genoux ne retrouveront plus leur souplesse ; je grelotte, et nous avançons avec une lenteur désespérante, impuissante à nous réchauffer. Le jour ! Quand viendra le jour? et le soleil?

Le soleil ! Quelle spectacle éclairera-t-il ? Arriverons-nous à temps auprès de Marchand ? Cependant, si cet orage nous a retardés, il aura peut-être refroidi l'ardeur des sofas. Transis, comme nous, ils auront cherché un abri et attendront le jour pour achever la compagnie, qu ils doivent croire à leur merci.

Plus nous approchons, plus nous tendons l'oreille. Aucun bruit de fus'ilade ne se fait entendre. Nous ne pouvons être éloignés de Guaméladougou. Déjà, dans le lointain sombre, une

LA COLO^■^•E DE KO'SG igS

première lueur déchire l'obscurité, une lueur encore morte. Les nuages s'enfuient au-dessus de la brousse, Fatmosphère est redevenue calme, Fair s'attiédit, le sol est presque desséché, quelques gouttes d'eau tombent des branches. Voici le jour!... Et, au détour du sentier, apparaissent, sur une petite éminence dominant le village de Guaméladougou, quatre lignes noires formant un carré, les quatre sections de la 9* compagnie, les tirailleurs à genoux, immobiles, appuyés sur leur fusil. Ils sont restés toute la nuit dans cette position. Au milieu du carré, je reconnais Marchand; il nous a aperçus et s'est levé. Mais les coups de feu éclatent dans la direction du village, les sofas se réveillent de la torpeur où les avait plongés la tornade. A leur tour, ils vont être surpris, nous sommes là.

Nos compagnies se déploient ; en même temps, le carré passe brusquement de la défensive à Foffensive, il se disloque, les sections se portent en ligne, s'enfoncent dans la brousse; de tous côtés, les baïonnettes brillent, on a hâte de se réchauiTer.

Le bivouac s'est établi devant le village de Lafi-

boio, à l'endroit même où, la veille, la 9* compagnie, surprise, s est battue. Les cadavres des sofas, à chaque pas, montrent que Fattaque a été sérieusement menée ; fantassins et cavaliers ont fait une irruption subite, bousculant les postes, se précipitant sur le campement encore endormi, pénétrant au milieu des tirailleurs. Ceux-ci au premier moment ont dû lutter corps à corps, pour se dégager, se rallier, prendre 1 offensive et rejeter enfin les assaillants de l'autre côté du Bé, le ruisseau derrière lequel nous venons encore de les repousser. Ils nous y attendent sûrement ; toutefois, après la nuit que nous avons passée, le colonel Monteil donne un repos à la colonne.

Il est probable que nous avons devant nous des effectifs assez faibles, des groupes chargés de nous ralentir, pendant que Samory masse ses troupes. Il les rassemble sans doute sur le chemin de Dabakhala, que, dans sa pensée, nous suivrons certainement. Mais, ici, nous ne marchons pas dans l'inconnu : Marchand a relevé toute la région, et il connaît mieux le pays que lAlmamy. Il ne suffica pas à Samory de se mettre en travers d'une route pour nous y attirer. Déjà Marchand propose au colonel un mouvement capable de tromper lennemi. Pour l'exécuter, il faut d'abord ti'averser le Bé.En avant!

Quelques obus, une charge à la baïonnette, et la colonne s'installe sur la rive gauche du ruisseau. Aussitôt, la 9*" compagnie pousse une reconnaissance dans la direction du Dabakhala, afin d'empê; her Samory de deviner nos projets.

L'étude de la carte a été reprise sous la tente du colonel. D'après les renseignements recueillis, Samory s avancerait face à FEst, et nous menacerions en ce moment son extrême droite. Deux points stratégiques sont désignés par Marchand : Dabakhala et Sokola Dioulasso. Très probablement, Samory est au premier de ces points ; en nous portant sur le second, nous nous trouverons sur ses derrières, coupant sa ligne de ravitaillement. Mais les deux routes de Dabakhala et de Sokola bifurquent seulement au JNord de notre bivouac, en plein terrain sillonné par les patrouilles ennemies ; notre mouvement sera vite signalé. Marchand indique un chemin nous permettant de tourner par 1 Ouest et d arriver à Sokola sans avoir été éventés. Pas un poste de sofas n est signalé sur ce chemin, nous passerons peut-être, à condition d opérer rapidement, en silence, et de nuit. Si nous laissons douze heures à Samory, demain matin ses troupes seront déjà réparties autour de nous dans toutes les directions, et le sentier, libre encore aujourd hui, sera coupé. Il faut agir sans retard.

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Le soir, à huit heures, au moment oii tirailleurs et officiers s'apprêtent à se reposer, ordre est donné de lever le camp sans bruit et de pousser ensuite les feux, du bivouac.

A la lueur des étoiles et des tisons, qu'on ranimera seulement tout à 1 heure, les compagnies sont rassemblées, les mulets sont chargés. Tout est terminé ; en route !

Je reste pour veiller au départ du convoi ; un à un, les mulets défilent devant moi, Foreille de plus en plus basse, ne comprenant rien à la stratégie qui les arrache au repos. Les avant-postes, qui étaient en contact avec l'ennemi, se sont repliés, ont reculé lentement, pas à pas ; ils sont là, prêts à former l'arrière-garde. Pas un cri, pas une parole n'a donné 1 éveil aux sofas. Sur le sentier, pas un coup de feu n'a résonné, la route est bien libre ; nous passerons. Tout à coup un mulet trébuche, il cherche à se rattraper, ses sabots grincent sur les cailloux, ce grincement me fait déjà trembler, et brusquement l'animal s'affale dans un épouvantable tintamarre de vaisselle et de casseroles, c'est le mulet de la popotte !

Au milieu du profond silence, un tel vacarme a dû se répercuter à des kilomètres, les sofas vont s'apercevoir de notre départ; je suis désespéré! Enlin, je n'y peux rien. Le mulet est relevé,

rechargé tant bien que mal, il est maintenant le dernier, tous les autres ont passé. Je le suis ; derrière moi, l'arrière-garde pousse les feux, et des flammes claires s'élèvent au milieu du campement désert.

Pendant les premiers kilomètres, je ne quitte pas la queue du convoi, persuadé que la chute malencontreuse du mulet a donné lalarme, que les sofas se sont mis à notre poursuite ; mais aucun indice n'ayant corroboré mes craintes, je rejoins la tête de la colonne. Les tirailleurs marchent allègrement, ils sont au courant de notre ruse, et je devine à la légèreté de leur pas combien ils s amusent du bon tour joué à Samory. Si la consigne n'était pas d'observer un silence absolu, ils écraseraient de quolibets les sofas en train de monter la garde autour d'un bivouac abandonné.

A 1 1 heures, le pas des tirailleurs n'est plus aussi allègre, on entend leurs sandales racler le sentier. Tous, nous commençons à sentir la fatigue amassée par la première marche de nuit suivie de deux combats.

L'obscurité porte en elle la puissance du sommeil; elle est plus qu un poids, elle est une pression ; on rejette un poids, on n'échappe pas à la pression continue qui vous enveloppe, et dont la force inlassable s appesantit sur les membres, sur

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les paupières. On ouvre les yeux, on veut les garder ouverts, mais la nuit a des profondeurs où le regard n'entre pas, et la main de l'ombre les referme.

A minuit, lorsque l'instant de la pause est venu, les tii'aiUeurs tombent plutôt qu ils ne s'asseyent. A peine tombés, ils s'endorment. Pour repartir, il faut secouer les premiers qui réveillent leurs voisins. Les yeux ont cette expression hagarde de la surprise, de l'étonnement inquiet, les corps ont des mouvements de sursaut ; tous ces regards, tous ces gestes disent : « Où sommes-nous ? Que nous veut-on ? » Et successivement la colonne que le sommeil a couchée et a, pour quelques minutes, anéantie dans l'oubli, se relève et reprend sa marche.

Maintenant les sandales se traînent sur la terre, les pieds alourdis ne peuvent plus se soulever ; les dos se courbent sous les « bardas » ' ; les fusils oscillent sur les épaules, nous continuons d'avancer, défilé d'ombres.

Une heure. Le colonel m'appelle : « Nous allons nous arrêter vingt minutes. » A ces mots, je n'ai qu'une pensée : « Je vais dormir, a Je sens mes

I. Le « barda » est le sac du tirailleur ; il est formé par la toile de tente dans laquelle sont roulés les effets : les quatre coins de celle toile, noués, forment deux bretelles où passent les bras.

yenx se fermer, je n'ai qu'à me laisser tomber là, et tout de suite je dormirai. Mais d'autres paroles parviennent à mes oreilles ; dans la demi-inconscience oiî je suis déjà plongé je perçois ces mots : « Allez à la queue de la colonne ; vous me préviendrez quand tout le monde aura serré. »

A ce moment, j'ai presque touché au désespoir ; j'ai cru que je n'aurais pas la force de dire : c( Bien, mon colonel. »

Cependant, je me dirige vers Tarrière-garde ; sur le sentier, j'enjambe des corps allongés, je suis même obligé de passer dans la brousse ; toute la première compagnie est endormie ; je vois la deuxième s'affaler lourdement, je longe la troisième qui serre sur la précédente ; les officiers, au passage, m'interrogent :

— Quya-t-il?

La voix blanche, comme si je leur annonçais un désastre, je réponds ; vingt minutes de pause ; et je fuis pour ne pas entendre ce refrain trop cruel pour moi : on va dormir ! J'arrive au ravin que nous venons de traverser ; entre ce point et celui où j'ai laissé le colonel, toute la colonne peut tenir; je m'arrête. Les mulets franchissent le ruisseau, je les distingue à peine; il me semble que je rêve. Pour forcer mon attention, je les compte. Tout d'un coup, je perds l'équilibre, je

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le rattrape par un pas en avant fait d'instinct. Pourquoi tombe-t-on toujours en avant? J'essaie de m'appliquer à résoudre cette question. J'ai à peine eu le temps de me poser ce problème que je dois parer à une autre perte d'équilibre. Les mulets défilent encore, je leur prête des formes étranges ; dans ce délayement diffus de Tombre, que provoque mon état de somnolence, les charges simulent des bosses, les encolures s'allongent démesurément, elles se balancent... mais non, c'est moi qui me balance. Je mords ma main, je la mords jusqu'au sang ; les animaux, les arbres reprennent pour une minute leurs dimensions, autant que peut le permettre le mystère nocturne ori il y a de l'épars, de l'indéfini... où il y a aussi de l'infini, car la nuit, même dans ce qui est vivant, quelque chose touche à la mort. Le convoi est passé ; la compagnie d'arrièregarde le suit ; à son tour elle s'écroule. Seules, de Tautre côté du ruisseau, les sentinelles sont debout et veillent. Je les devine plus que je ne les vois. Si elles s'endormaient, on les fusillerait ! Je me répète ces mots. Moi, je suis debout... et je dors... mes yeux se voilent, mes oreilles bourdonnent. A cause de ces hommes qui nous gardent, il faut que nous marchions ; en eux aussi la bête exténuée dominerait la volonté. Pour rejoindre la tête de

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la colonne, je suis forcé de couper à travers la brousse, car le sentier disparaît sous les corps qui le jonchent, il n'est plus qu'une ligne noire à peine visible, amalgamée avec la nuit.

Arrivé près du colonel, je le réveille :

— Mon colonel, toute la colonne est arrêtée.

— Quelle heure est-il ?

Je regarde ma montre. Les vingt minutes sont écoulées. Dans la tentation folle de m'allonger, de dormir, ne fût-ce qu'un instant, j'ai la pensée de dérober quelques secondes ; mais ici comme làbas, j'aperçois les sentinelles qui vacillent, il vaut mieux marcher, et je réponds, i h. 20. Le colonel est déjà debout : « En avant ! »

Par moment, je me prends à regretter que nous ayons réussi à tromper l'ennemi ; si Talarme avait été donnée par un des postes de sofas, nous aurions été poursuivis, attaqués, et nous nous battrions. L'action seule pourrait vaincre ce sommeil invincible.

2 h. 1/2, 3 h. 1/2, les haltes horaires se succèdent, et plus nous allons, plus les heures semblent interminables. A chaque arrêt, la même force impérieuse, brutale, jette la colonne à terre ; à chaque départ, la force inexorable du devoir la relève, malgré la révolte de 1 être qui demande grâce et qui crie : dormir ! dormir ! Ce n'est plus

seulement la torpeur qui envahit, c'est une fièvre, la fièvre de Tinsomnie par besoin de sommeil ; ce n'est plus une souffrance, c'est une véritable torture qui brise les nerfs et les exacerbe, ce sont des intermittences d'hallucinations et d'affaissement. Pour connaître cette torture, il faut être arrivé au point où l'organisme est à bout, et être obligé de marcher, de marcher quand même. A cheval, on peut sassoupir, l'habitude vous tient en selle ; à pied, on tombe.

A chaque pas, je heurte le bord du chemin, à un moment, je me réveille dans la brousse... j'ai marché en dormant. Je me remets derrière le colonel, je saisis la queue de son cheval pour être sûr de ne plus sortir du sentier, les crins glissent dans mes doigts qui s'entr'ouvrent.

L'autre nuit, après la tempête, j'appelais le jour qui réchauffe ; j'appelle aujourd hui le jour qui réveille. Avec lui, il semble qu'une nouvelle vie commence. Si la lumière n'apporte pas de nouvelles forces, du moins, elle dissipe la pression de l'obscurité .

Nous nous arrêtons. Ce n'est pas l'heure de la pause. Qu'y a-t-il? D'après le guide, nous sommes tout près du village de Kossangoua; lavant-garde le fait reconnaître. Nulle clarté n'apparaît encore au ciel ; nous devinons pourtant 1 approche du

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jour. Il va venir, nous le sentons. La fraîcheur répandue dans 1 air ne provient pas seulement du ravin que nous distinguons confusément à notre droite. Le poids de la nuit appesanti sur toute la nature semble, à Tinstant où il se soulève, laisser respirer la terre, dont Ihaleine, avant d'être volatilisée par les premiers rayons du soleil, se révèle en une fraîcheur balsamique. Les senteurs qui se dégagent du sol humide, des champs, du feuillage, et qui parfument les soirs d Europe, s'exhalent seulement à l'aurore dans Tair africain. Ce parfum ici est déjà lumière.

Au moment où les éclaireurs rendent compte de la présence d'un poste à Kossangoua, le jour se lève. La lumière, Tannonce de l'ennemi, chassent brusquement le sommeil.

Les sofas sont endormis ; il faut les surprendre, essayer d'empêcher qu'un seul coup de feu soit tiré par eux, et qu'un seul homme s'échappe.

L'avant-garde se fractionne en plusieurs groupes; ceux-ci doivent agir simultanément et cerner le poste. Nous partons à travers la brousse. Un marigot assez large et profond nous sépare du village ; en certains points, il est moins franchissable qu'en d'autres, la concordance absolue des différentes fractions dans latlaque va se trouver rompue. Maichand a bondi le premier sur les bofub ;

surpris, ils se dressent affolés, les tirailleurs se précipitent à la baïonnette, l'un d eux enfonce son arme dans la poitrine qui s'offre à lui, malheureusement, en même temps, il appuie sur la détente; la détonation jette l'alarme. Lorsque j'arrive, lés sofas détalent à toutes jambes. Le coup est manqué. Une vingtaine de fusils restent entre nos mains, mais les fuyards vont donner l'éveil et révéler à Samory notre mouvement.

Des prisonniers nous apprennent que le chef de la bande à laquelle nous nous sommes dérobés hier soir est notre vieille connaissance Kourouba Moussa, le spahi de Kankan instruit par le lieutenant Mangin dans Tart de la guerre \ L'idée d'avoir filé entre ses doigts est une joie pour les tirailleurs. Kourouba Moussa voudra certainement prendre sa revanche. Avec le jour, il a dû constater notre dispeirition, se mettre à notre poursuite et nous ne tarderons pas à le voir surgir. Cette raison tendrait à nous faire continuer la marche sur Sokola Dioulasso ; mais Samory, affirme-t-on, est à Dabakhala, à quelques kilomètres de nous dans l'Est, Cette affirmation, et lavant-poste que nous venons de disperser, indiquent clairement que des forces ennemies sont tout près de nous,

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