I. Voir A travers l'Afrique, lieutcnant-cnlonel Baratier
peut-être autour de nous ; elles sont averties ou vont 1 être de notre présence ici; il est nécessaire d'être renseigné exactement et d'envoyer des reconnaissances. Le bivouac s'installe. A tout hasard, nous avons dressé les tentes. Passeronsnous la nuit à Kossangoua ? Dormirons-nous enfin ? Puissance du jour, surexcitation produite par un combat proche, nous ne pensons plus au sommeil. Toutefois, la bête humaine ne perdant jamais tous ses droits, nous songeons à manger.
Le village renferme une assez grande quantité de vivres ; nous en profitons pour nous ravitailler. De tous côtés, les feux s'allument et les ignames sentassent dans les marmites. Non loin de ma tente, le cuisinier du colonel, aidé de mon fidèle Moussa, cale les pierres de son foyer. Marchand et moi, nous les regardons faire, .sans trop d'impatience ; nous avons déjà pris un acompte. La surprise manquée du poste a laissé en notre pouvoir le petit déjeuner des sofas, des ignames cuites à point, à l'étouffée, des ignames comme je n'en avais jamais mangé ; elles s'entr ouvraient entre les doigts dans un épanouissement de pulpe neigeuse, elles débordaient des mains en flocons, leur parfum s'envolait avec la buée qui s'en dégageait; il semblait quelles allaient se dissoudre en arôme:
elles n'étaient pas farineuses, elles étaient fondantes. J'en ai mangé d'aussi bonnes en surprenant d autres postes pendant cette même expédition, mais jamais ailleurs. Il faut, pour apprécier la saveur d une igname, l'avoir enlevée à la pointe de la baïonnette après une marche de nuit, l'emporter tout en continuant de poursuivre l'ennemi, et la savourer dans l'attente d'un nouveau combat.
A midi, le commandant Pineau, chef d'étatmajor de la colonne, part avec deux compagnies dans la direction de Dabakhala. La reconnaissance sera rudement et vigoureusement menée, car le commandant Pineau est un spécialiste de l'assaut.
Du côté Sud, nous attendons toujours Kourouba Moussa. Il a été plus long que nous ne l'aurions cru à suivre nos traces ; quelques cavaliers se sont montrés et ont aussitôt disparu ; ce sont des éclaireurs, ils peuvent précéder de loin l'infanterie. EUe apparaît seulement vers 3 h. 1/2; fatiguée sans doute, elle attaque mollement, et nous la repoussons facilement.
Le commandant Pineau a rencontré une résistance plus sérieuse. 11 n'a pas eu à s'éloigner beaucoup pour se battre. A 3 kilomètres, il a pris le contact de rcnnenii, Ta refoule, mais il rapporte
les corps de doux tirailleurs tués; plusieurs blessés se rendent à rambulance.
Il est impossible de songer à une nouvelle marche de nuit ; il faut essayer de dormir, si Tennemi nous le permet. Cette supposition me laisse très sceptique ! Néanmoins, résolu à utiliser en conscience le repos dont nous jouissons pour l'instant, je m'étends sur un petit matelas d herbes, disposé le mieux possible par Moussa. Depuis deux mois, je n'ai plus de lit, les habitants de Wattaen ayant allégé mes bagages. Mais le lit n'est qu'une habitude ; la terre en est une autre aussi facilement contractée, et la belle étoile, amie des errants, est devenue la mienne. Ce soir pourtant, je ne contemple aucune étoile, je suis à peine couché que déjà je suis endormi.
Les sofas ont sûrement fait bonne garde autour de nous pour nous empêcher, cette fois, de nous dérober; ils se sont contentés pourtant de veiller sur notre sommeil, et ils ont eu la délicatesse de ne pas le troubler. Je suis en train de m'en féliciter en regardant Moussa préparer le café du matin, quand un coup de feu résonne aux avant-postes de lEstjUn autre vers le Sud. Est-ce une attaque?
EPOPEES AFRICA-INES
Je n'ai pas eu le temps de me poser cette question que la fusillade éclate. Autour de nous, la brousse crépite et s'anime, les Ipuissons jettent des éclairs, les balles sifflent en un miaulement bref et plaintif; au milieu du campement, des cailloux sont arrachés par les ricochets.
Je cours prendre les ordres du colonel. Je vois Moussa lever la tête comme un chien de chasse au coup de fusil ; 1 affaire ne lui paraît pas assez sérieuse pour légitimer l'abandon de mon café, sur lequel il concentre son attention. Au moment où je le dépasse, j'entends le bruit d'un choc, accompagné d un tintement métallique ; une balle est tombée sur la casserole, la culbutant à moitié. Je déplore déjà la perte de mon café ! Grâce à Dieu, Moussa, impassible, a rattrapé la casserole au vol, mais Texclamation jaillie de ses lèvres parvient jusqu à moi : « Oh ! », et ce oh ! renferme tout un monde de dédain, d'insulte, de colère, de stupéfaction devant une pareille audace; je devine, au geste méprisant qui Faccompagne, l'insulte adressée aux assaillants : « Sauvages ! » Cette suprême invective est couverte par les détonations ininterrompues. Les tirailleurs ont bondi sur leur armes, les compagnies se sont ralliées; en un instant, sur chaque côté du carré ont jailli quatre lignes de chéchias, maintenant immobiles, face
à Tennemi, et quatre raies de feu déchirent lair.
Un tonnerre ébranle mes oreilles; la batterie a pris position. Elle lâche sa foudre sur les fourrés de l'autre rive du ruisseau ; la mitraille cingle les arbres et marque son passage par une pluie de branches coupées, de feuilles hachées.
A deux cents mètres, dans les buissons, les sofas apparaissent, menaçant notre droite.
— La i[\ à la baïonnette 1 me dit le colonel. Je cours vers la i4% je repasse devant Moussa.
Ses yeux brillent ; cette fois il s'est levé :
— ... tend un peu, crie-t-il.
Et je le vois sauter sur son fusil. Il va venger sa casserole !
— Baïonnette... on.
La meute est découplée, Tair vibre de clameurs, la brousse ondule comme une mer sous louragan qui la traverse, le reflet des baïonnettes éclaire la cime des vagues, les chéchias s'agitent, semblables à de grands papillons rouges; en avant, de petits flocons blancs planent et se dissolvent lentement, indiquant la place d où tirent les sofas. Les tirailleurs s'éparpillent, chacun se précipite vers un ennemi. Sous la poussée des corps, les broussailles s'entr'ouvrent et se referment, masquant la lutte que recouvre bientôt la fumée de quelques touCfes' desséchées, enflammées par la déflagration des
cartouches. A travers les déchirures de ce voile, j'aperçois Moussa qui se rue, tête baissée, baïonnette haute.
Les sofas lâchent pied ; ils se sauvent. Je rassemble les tirailleurs qui sont près de moi, et longeant un marigot, j'essaie de couper la retraite à Fennemi,
Vers neuf heures, le combat est fini ; je reviens au campement. Moussa est de nouveau accroupi devant son fourneau : il a repris son air placide et nonchalant, il a cessé d être spldat et n'est plus que cuisinier, mais sa baïonnette rougie atteste que le premier a vengé l'honneur du second.
Tout en dégustant le café qu'il m'apporte enfin, je me rappelle l'avoir vu tout à Fheure se servir de son mouchoir, naturellement sale, pour filtrer le liquide. Je lui explique qu'à défaut de linge spécialement afTecté à cet usage, je préfère qu'il se serve de mes mouchoirs. Il y a là une subtilité qui lui échappe, mais les blancs ont des idées si bizarres ! Il ne songe pas à discuter celle-ci, il l'accepte avec sa philosophie habituelle.
Encore des coups de feu ! Kourouba Moussa ne veut pas nous lâcher ! Marchand part avec une compagnie, tourne la position, et tombe sur trois cents hommes postés à moins de cinq cents mètres du camp.
LA COLONISE DE KONG 2l3
Sur les hauteurs, dans la direction de Dabakhala, des fumées s'élèvent : le télégraphe de Samory fonctionne. Est-ce pour Tatlaque ou pour la retraite ? Il est probable que ce sont des ordres de concentration. En tout cas, nous nous sommes donné assez d'air pour, en ce moment, être libres de nos mouvements ; il faut en profiter et gagner Sokola Dioulasso.
A quatre heures du soir, nous levons le camp. Nous n'avons pas fait deux kilomètres que lavantgarde est engagée avec une bande en mouvement, commandée par Sarantiéni Morijefils de Samory, et retranchée derrière un ruisseau en avant du village du Diéliso. Le passage est enlevé, puis le village; cette fois, nous pensons bien être tranquilles jusqu'à Sokola Dioulasso. Là, nous rencontrerons probablement du monde ; il est nécessaire d'y arriver rapidement et par surprise.
Le soleil disparaît, nous sommes encore à trois heures de marche de notre but ; heureusement, nous avons dormi la nuit précédente.
Nous approchons d'un village, Kadiaouli. Des éclaireurs le reconnaissent. Il est occupé par un poste de sofas. Le colonel donne des ordres : Marchand tournera le village et l'enveloppera par le Nord ; lorsqu'il sera en place, nous avancerons et cernerons le poste par le Sud ; la consigne est de
ne pas tirer un coup de feu, de ne pas permettre à un seul homme de s'échapper afin que Sokola Dioulasso reste dans rignorance de notre marche. Je règle ma montre sur celle de Marchand. Il part; nous attendons; à 7 h. 45, nous nous lancerons à la baïonnette. 1
Masqués par un taillis, du point 011 nous sommes, le colonel et moi, nous apercevons le village que le clair de lune détache en grisaille sur le fond noir des arbres auxquels il est adossé. A notre droite, le guide indique la route de Dabakhala^ tout près de nous et pourtant invisible. La clarté de la lune n'est qu'un voile de lumière ; nous distinguons à peine les champs qui s'étendent devant nous. Sur cette solitude, Fombre d'un buisson serait prise pour l'ombre d'un homme.
Je tiens ma montre à la main. Encore cinq minutes. A 7 h. ^5, le colonel lève le bras pour commander en avant ; au même instant toute la brousse derrière nous s'illumine, tonne, rugit ; des balles sifflent; au milieu des hurlements, on discerne nettement les commandements faits en français : « Feu salve, joue, en avant. » N'Golo, Fancien sergent de tii-ailleurs, devenu général chez Samory, est là. A ces commandements, à Faudace, à la vigueur de l'attaque, nous le reconnaissons. Uaouvert le feu à moins de cent mètres. Du poste
de Kadiaouli, il n est plus question ! Toute la colonne a fait demi-tour et s'est déployée face en arrière. Les canons sont en batterie, ils couvrent de leur mitraille la droite ennemie déjà rabattue sur notre flanc gauche. Nous voyons maintenant des ombres se coucher, se relever, courir ; et les commandements continuent : «Joue, en avant; » ni les obus, ni les balles n'arrêtent ces enragés, encore un peu et le flot va nous submerger.
— A la baïonnette !
A corps perdu, les tirailleurs se précipitent; vague noire qui roule et déferle sur une ligne de feu; mêlée d'ombres d'où jaillissent des éclairs d'acier, d'où fusent des flammes ; puis le remous se fond dans la nuit, les hurlements s'éloignent, les détonations s'espacent... Ralliement!
Marchand nous rejoint; l'attaque, la charge, tout a été si rapide qu il n'a pu se rendre compte de ce qui arrivait. A 7 h. 45, au moment où il allait s élancer, la fusillade avait éclaté brusquement. Des coups de feu, des salves ! alors que le colonel avait interdit de brûler une seule cartouche ! Et soudain un fracas formidable, le canon ! Que se passait-il ? Ça avait été pour lui une minute de véritable ahurissement ; puis subitement une réflexion lui était venue : au milieu de ce feu d'enfer, il entendait des balles siffler, mais
pas un obus éclater. Alors la colonne se battait, face au Sud 1 Elle avait été attaquée sur ses derrières ! Et bousculant le poste des sofas, aussi ahuri que lui, il avait couru au canon.
Nous nous demandons la raison de cette attaque menée aussi brutalement par N'Golo. et probablement aussi par Sarantiéni Mori, qui a dû le rejoindre après le combat de Diéliso. De nuit, les sofas se contentent habituellement de harceler une colonne ; ici, ils ont donné un véritable assaut ; et sils avaient eu des baïonnettes ! . . . Pourquoi cette audace, cet acharnement ?
JNous n'avons pas le temps de nous perdre en conjectures; la surprise que nous méditons n'est guère possible maintenant, cependant il faut la tenter. En une heure de marche, nous pouvons arriver.
A lo heures, nous apercevons le ruisseau de Sokola. Au delà, se masse, en un tas de ténèbres, la colline de rochers au sommet de laquelle se trouve le village. Aucun indice ne signale la présence de lennemi, mais ce silence ne prouve rien. Combien de fois, les sofas à raffut, le doigt sur la détente, ont-ils attendu que nous soyons à bout portant pour tirer 1
La ij" compagnie est d'avant-garde. Avec Marchand je gagne la pointe.
De l'autre côlé du marigot, un petit poste de,
sofas lâche quelques coups de fusil et disparaît.
Nous sommes au pied même des rochers. A travers les premiers, nous nous faufilons silencieux, cherchant à percer la nuit du regard, épiant le moindre bruit.
Près d'un buisson, Marchand s'arrête. Son bras tendu me montre le sommet du plateau. Je viens de voir, moi aussi : le long de la crête, on du-ait des ombres alignées. De rocher en rocher, de buisson en buisson, nous avançons, courbés, les yeux fixés sur cette ligne qui nous guette sans un geste, sans un cri, sans un mot; nous n'en sommes plus qu'à cinquante mètres ; nous distinguons nettement les silhouettes, les unes agenouillées, les autres moins visibles, couchées probablement !
Nous sommes encore cachés par les rochers, et les sofas tireront seulement lorsque nous nous découvrirons pour franchir le glacis qui nous sépare encore d'eux. Allons-y !
Marchand se dresse et d'une voix de tonnerre commande : à la baïonnette ! Avec la section qui nous a suivis nous bondissons.
Pas un sofa n'a bronché. La même pensée traverse notre esprit; Samory est là! Ces hommes veulent se faire tuer pour le sauver. Nous ne bondissons plus, nous volons; il faut percer ceite
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ligne, la culbuter... Et soudain nous nous arrêtons, culbutés nous-mêmes par un fou rire ! Nous n'avons devant nous que des charges abandonnées, des paniers, des peaux de boucs, des jarres de terre, laissés là par un convoi. Affolés, les porteurs, dans leur émoi, se sont débarrassés simultanément des paquets qui eussent embarrassé leur fuite, et qui sont tombés régulièrement alignés le long de la crête. Ces porteurs n'étaient pas seuls ; peut-être le village est -il occupé ? Nous traversons le plateau au pas de course. Le village est désert, la lune éclaire seulement une confusion de bagages qui encombrent les rues.
La prise est d'impoi*tance et ne nous a pas coûté cher ; elle est précieuse, car ces pagnes, ces calebasses, ces outres, ces urnes renferment sûrement autre chose que des vêtements ; nous voilà sans doute ravitaillés pour longtemps. Comme pour affirmer cette hypothèse, un long beuglement se fait entendre, d'autres lui répondent. Des bœufs ! Il y a même des bœufs !
A 1 heure du matin, nous dormions sur notre butin. Moussa avait immédiatement fait main basse sur plusieurs couvertures de Ségou ; depuis longtemps, je n'avais été couché aussi mollement.
II fait jour, j'ouvre les yeux. Ai-je rêvé ? ou aije réellement entendu un coup de feu? Je n'ai pas rêvé, le colonel est debout, on lui rend compte : une colonne arrivant du Sud s'est heurtée à nos avant-postes.
Nous la voyons d'ici. Elle s'est remise en marche après avoir modifié sa direction primitive. Elle doit être importante à en juger par la poussière qui jQotte sur la brousse. Quelle belle cible pour l'artillerie !
— En batterie, commande le colonel.
Les artilleurs ne demandent qu à exécuter cet ordre. Seulement, ils cherchent en vain un emplacement. La colline est toute en rochers, et les pièces Jlbr surcroît seront à contre -pente ! Une pièce pourtant est amenée et pointée. L'obus tombe devant les sofas ; mais au dépait du coup, le canon ne pouvant reculer s'est cabré, a fait un tour sur lui-même et a basculé les roues en l'air ; une culbute complète. Les sofas, après un moment de panique, se sont détournés du sentier, pour longer la ligne d arbres qui les masque et les laisse en partie en angle mort. Evidemment, ils prennent position derrière le ruigseau, au pied de la colline.
Une fusillade assez vive résonne tout à coup au Nord, puis à l'Est. Sommes-nous également attaqués de ce côté ? Les détonations cessent; les renseignements arrivent : trois fortes colonnes ont buté contre les avant-postes, elles n'ont pas engagé le combat, elles se sont rapprochées, elles aussi, du pied de la colline qu'elles semblent contourner. En même temps une nouvelle colonne débouche du Sud. Près de moi, le commandant Pineau essaie de faire le dénombrement de ces forces à l'aide d'une jumelle ; bientôt, il me la tend :
— Comptez si vous voulez. Ils sont trop ! Des tirailleurs assis sur le roc, les jambes pendantes, regardent ce défilé et crient joyeux :
— Yen a n'hommes beaucoup ?
Nous sommes tombés dans un piège, nous sommes cernés, tcuites ces colonnes sont en train de se rassembler, et lorsqu'elles seront prêtes, elles monteront à l'assaut. . . Que ferons-nous contre cette marée humaine ? Oui ; y en a n'hommes beaucoup î Les tirailleurs se croient invincibles, puisque nous sommes là; et plus il y aura d'ennemis, plus le combat sera beau. La position que nous occupons est formidable ; avant de l'emporter, les sofas éprouvciont des pertes énormes... mais ils sont peut-ùli lix mille, nous sommes
trois cents ! Et l'artillerie est impuissante ! Cette fois, comme Fa dit le commandant Pineau, laudace et la bravoure personnifiées : « Ils sont trop ! »
Subitement, mon imagination se reporte deux ans en arrière : je me vois sur le boulevard, à mon retour du Soudan, lisant ces mots imprimés en rouge en travers d'un journal tenu par un camelot : « Massacre de la colonne Bonnier. » Nous, du moins, nous ne serons pas surpris, nous nous défendrons.
Maintenant, c est le silence. Les compagnies sont à leur poste de combat; nous attendons. Les masses ennemies ont fini de passer, elles aussi doivent être à leur poste de combat, mais elles sont trop éloignées pour qu'aucun bruit parvienne jusqu'à nous ; elles apparaîtront lorsqu elles jailliront des fourrés qui ceinturent les rochers de Sokola. Sur cette brousse, tous les regards sont fixés, dans 1 impatience du premier coup de feu qui dissipera l'énervement de l'attente.
7 heures et demie. Le lourd silence plane toujours. Les avant- postes ont été obligés de se replier; nous ne pouvons savoir ce qui se trame derrière ce rideau d'arbres.
8 heures; Fennemi n a pas encore fait un mouvement, il reste invisible. Le colonel Monteil m'appelle :
— Prenez lo hommes, et allez voir.
Ah! j'aime mieux ça. Une telle incerlitude est insupportable. Suivi de deux, tirailleurs, je descends rapidement à travers les rochers. J'approche du ruisseau. Pas d'autre bruit que celui de nos pas. Si les sofas travaillaient à préparer des passages, je les entendrais. Je touche le fourré ; dans une seconde, une traînée de flammes va 1 illuminer; mais puisqu'il faut être sur eux pour qu'ils tirent : « En avant ! »
D un bond, nous crevons les broussailles. Nous avons pris un élan comme pour enfoncer une résistance, et nous éprouvons cette surprise de lefTort donné dans le vide. Nous sommes au bord du ruisseau, pas un coup de feu nest parti.
Les sofas sont donc encore sur l'autre rive ? Allons ! Nous sautons à l'eau, nous escaladons la berge, nous traversons la brousse qui la surplombe... Rien, pas un homme ; seulement des traces ; le sentier en est couvert. Que sont devenues les colonnes ? Je suis les traces ; elles s'en vont vers l'Est. Je fais le tour de la position ; la terre est foulée de pas innombrables, tous prennent la même direction : l'Est !
Je retourne près du colonel et je lui rends compte : il n'y a plus personne.
LA COLONNE DE KONG 2.i3
Pourquoi toutes ces bandes qui nous cernaient ont-elles renoncé à nous attaquer ? Nul ne le comprend ; pourtant, le fait est là. Nous sommes délivrés d'un poids, nous respirons, car nous avons le sentiment que nous ne serons pas immédiatement attaqués. L'occasion s'est présentée ; si les sofas ne Tout pas saisie, c'est que notre marche sur Sokola a jeté le trouble dans les conceptions de Samory.
Le colonel sent le désarroi qu'éprouve momentanément le sultan, il voudrait en profiter, et sil avait la possibilité de forcer, forcer toujours, il réussirait peut-être à transformer ce désarroi en déroute.
Mais nous sommes trois cents ! Avec six cents tirailleurs il n hésiterait pas : malgré notre fatigue, malgré les dix mille hommes qui viennent de défiler au pied de Sokola, il pousserait en avant, ayant assez de monde pour manoeuvrer, tourner, enfoncer les lignes des sofas, arriver peut-être à rejoindre celui qu'elles couvrent. Nous sommes trop faibles !
Le spectacle auquel nous venons d'assister est là pour nous le prouver. Comme le remarque Largeau, judicieux et caustique, nous occupons le point stratégique, nous tenons d'ici toutes les routes ; seulement, les sofas se promènent sur ces
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routes. Ce n'est pas à l'importance stratégique de ce point que nous devons notre victoire d'aujourd'hui, victoire sans combat, victoire sans résultat puisque nous ne pouvons eu profiter, mais victoiie tout de même ; c'est à la rapidité, à la brutalité de notre marche qui a désorienté l'adversaire au dernier moment, pour une raison que nous ignorons encore.
Je lis sur le visage du colonel que cette démonstration de notre impuissance l'exaspère. Il est bien obligé de se soumettre à Finévitable ; ce serait folie de se lancer dans l'inconnu, avec un effectif aussi restreint que le nôtre avant d'avoir défini la situation de 1 ennemi. Même après avoir défini cette situation, la partie sera rude à jouer ! Ah ! si la colonne du Soudan annoncée par le gouvernement était à portée de nous soutenir! JNous connaîtrions déjà sa présence à la distance où nous sommes de Kong. Suivant toute vraisemblance, elle a été arrêtée.
JNûus n'avons à compter que sur nous. A regret, le colonel se décide à donner à ses troupes un repos forcé et relatif; toute l'après-midi sera employée à faire des reconnaissances ; après, nous venons.
LÀ COLONNE DE KONG aa5
Des prisonniers ramenés par quelques patrouilles confirment que les femmes, les enfants de Samory, toute sa maison civile et militaire, étaient ici avant notre arrivée. Nous avions d ailleurs deviné le séjour de la smala de TAlmamy à Sokola, rien quà la quantité et à la nature des bagages abandonnés : les cases sont remplies de pagnes, de couvertures, de boubous ; dans les cours, les mortiers sont pleins de mil à moitié pilé ; des ignames, du maïs, des patates, débordent des charges entr'ouvertes. Ce n'est pas là un campement de captifs ou de soldats. Si les vêtements nous laissent indifférents, les vivres sont une bonne fortune ; le village en regorge, il y a là un ravitaillement complet, dont j'ai Tordre de passer l'inspection.
Tout en me promenant à travers ces richesses j'aperçois une cour où les préparatifs étaient faits pour une cuisine soignée ; j'entre, mes yeux tombent tout de suite sur un ballot arrondi, de forme avenante, ficelé avec un soin attestant la valeur du contenu... D un coup de pied, j éventre le ballot, et j'aperçois... des oignons! Grand Dieu! Si le cuisinier du colonel met la main dessus, je suis perdu ; tous les plats seront parfumés à l'oignon,
je ne pourrai plus rien manger. A tout prix, il faut dissimuler ce dangereux condiment.
Tandis que je médite sur la manière d'opérer cette soustraction, j'entends des pas... des pas d'Européen ! Je précipite le ballot dans une case. 11 était temps ! Le colonel Monteil apparaissait ;
— Qu avez-vous découvert ?
Je réponds dun air détaché :
— Des ignames, des patates...
Et j'essaie de Tentraîner vers la porte. Au moment où je vais y réussir, il lève la tête, hume l'air. . . Je tremble pour mon estomac et je fais une tentative suprême :
— Mon colonel, vous n'avez pas regardé dans la case à côté...
Je ne sais trop ce que j allais lui raconter ; il m'arrête :
— Attendez donc. . . On dirait. . . ça sent. . . mais oui ; ça sent Toignon !
* Et guidé par un flair trop subtil, il marche droit à la case, se courbe, étend le bras, et tire le ballot qu'il agite tiiomphalement tandis que je murmure :
— Consommatum est!
— Que dites-vous ?
— Ah î je dis, mon colonel, que vous êtes arrivé trop tôt! j "étais en train de chercher le moyen d anéantir votre trouvaille.
— Malheureux ! anéantir des oignons 1
Ma figure piteuse le remplit de joie, et compatissant à ma détresse, il m'assure qu^on n'usera d'un pareil trésor qu'avec parcimonie... pour le faire durer plus longtemps.
Heureusement, le cuisinier du colonel adore les oignons, Moussa également ; je n'ai d'espoir qu'en eux ; me voilà obligé de souhaiter que ces fidèles serviteurs succombent le plus souvent possible à la tentation.
La nuit a été calme. Au matin, des reconnaissances sont parties. Aucune nouvelle du côté de Kong; la colonne du Soudan est un m^the. Du côté de Samory, des prisonniers nous ont enfin éclairés sur la conceiltration et la retraite des colonnes auxquelles nous avons dû l'alerte d'hier.
Samory était bien à Dabakhala, quand nous nous battions à Kossangoua. Il avait aussitôt compris notre dessein d'occuper Sokola Dioulasso, dont son instinct de la guerre lui avait révélé l'importance. Marchand, en montrant au colonel Monteil la carte de la région, avait posé son doigt sur Sokola, disant : « Voilà le point stratégique. » Samory, récemment arrivé dans le pays, avait, d'un coup d œil, reconnu lui aussi, la valeur de la position. En apprenant que nous étions à Kossangoua, il n'avait pas hésité sur le parti à prendre :
aaS ÉPOPÉES AFRICAINES
il devait concentrer ses forces à Sokola Dioulapso, car, lui, avec ses dix mille hommes, en était réellement le maître; là, il nous barrait la route de Kong, il nous arrêtait, et peut-être nous écrasait. Il avait le temps de réaliser ce projet, puisque nous étions aux prises avec deux de ses colonnes. D'ailleurs, après les marches de nuit que nous venions de fom-nir, il pouvait logiquement supposer que nous étions incapables d être, avant ses troupes, au rendez-vous qu'il allait leur fixer. Aussitôt, il leur avait envoyé Tordre de se trouver le lendemain, à 6 heures du matin, au pied de
Sokola.
Lui-même s'y était porté dans Taprès-midi.
Il avait deviné nos intentions, il n avait pas compté que le colonel Monteil devinerait les siennes et, pour déjouer ses plans, ordonnerait le départ de Kossangoua, quitte à marcher encore une partie de la nuit, malgré la fatigue.
Chacun des deux chefs avait lu dans la pensée de lautre ; chacun des deux partis setait hâté vers le même point. Dès lors, nous nous expliquions Tattaque furieuse exécutée, à Kadiaouli, sur notre arrière-garde par N'Golo et Sarantiéni Mori. Elle avait pour but de nous ralentir, d'avertir Samory à Sokola, de lui laisser le temps de s'enfuir. Nous comprenions également l'apparition de toutes les
colonnes qui, à 6 heures du matin, avaient débouché des quatre points cardinaux ; elles arrivaient au rendez-vous indiqué, à l'heure marquée, ne sachant rien des événements de la nuit. Là où elles croyaient trouver Samory, elles nous avaient rencontrés. Interdites, ne se rendant pas compte de ce qui s'était passé, ne recevant pas d'ordres, elles avaient d'abord flotté, indécises, s'étaient mises à 1 abri de nos vues et de nos balles derrière le ruisseau de Sokola; puis, apprenant enfin que Samory s'était réfugié dans lEst, à Niéméné, elles étaient parties le rejoindre. Si TAlmamy avait été présent à 1 instant où nous étions cernés, nous étions probablement perdus. Le désarroi où l'avait jeté notre marche soudaine sur Sokola, nous avait sauvés .
Obligé de fuir en pleine nuit, voulant protéger sa famille, n'ayant presque aucune troupe avec lui, ne sachant pas si cette colonne, que l'obscurité était impuissante à arrêter, allait continuer à le poursuivre, il avait dû mettre, entre elle et lui, une distance qui l'avait empêché de revenir à temps pour profiter de la concentration si logiquement et si justement ordonnée.
Il n avait commis qu'une faute ; il avait tardé à évacuer ses femmes et ses enfants du point stratégique menacé. Débarrassé du souci des siens, il
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aurait pu rester à portée de ses sofas, les attendre, et leur donner des ordres, au moment où ils se seraient présentés. Mais il était excusable ; jamais il n'avait vu de colonne lui échapper comme la nôtre au bivouac du Bé ; jamais il n avait vu de colonne marcher trois nuits de suite en quatre jours ! Il ne pouvait imaginer qu'il ne disposerait pas du temps suffisant pour mettre en sûreté sa smala. Par la rapidité des décisions du colonel Monteil, par la connaissance que Marchand avait du pays, alors que nous avions devant nous toutes les forces de Samory, nous avions réussi, étant partis du Bé le 5, dans la soirée, à arriver le 7, à minuit, à Sokola, après avoir franchi 60 kilomètres. Aucune expédition n'avait encore réalisé pareil tour de force dans semblable situation. La partie s'était jouée comme une partie d'échecs; à Sokola, non seulement nous avions mis la reine en danger, mais nous avions failli faire échec au roi et à la reine.
Les reconnaissances ne nous ont pas donné grands renseignements, elles se sont heurtées tout de suite à de forts avant-postes ennemis, et les gens du Djimini, qui nous ont suivis depuis Sat-
lama, sont dune telle lâcheté qu'ils servent à peine à indiquer la direction des sentiers. Le colonel n'a pu définir les intentions de Samory ; pour le forcer à se démasquer, il décide de faire une démonstration vers Psiéméné, où FAlmamy s'est concentré. Le lo, à 3 heures de l'après-midi, laissant une compagnie à Sokola, nous poussons une pointe sur Naolo.
Une heure après notre départ, l'avant-garde est arrêtée. Toutes les compagnies doivent se déployer; nous avons N Golo devant nous, il était en marche, sans doute, pour nous attaquer ce soir à Sokola. Comme toujours, N'Golo 1 ancien sergent de tirailleurs, se bat avec acharnement. Il ne veut pas céder le terrain et ne se borne pas à une défense passive, il essaie de nous déborder. Sur le flanc de la colline, dont un ruisseau nous sépare, sa manœuvre se dessine ; des troupes européennes ne l'exécuteraient pas plus correctement.
Les sofas, en certains points, sont obligés de passer à découvert, mais ils y passent individuellement, à la course ; nous les voyons traverser les clairières, faisant des pas de géant ; Marchand est près de moi, nous demeurons en admiration devant ces enjambées monstrueuses, qui arrivent à mettre les deux cuisses dans le prolongement Tune de l'autre; c'est le grand écart fait au vol.
A 5 heures du soir seulement, les sofas, coupés en deux, consentent à se retirer ; nous entendons le clairon sonner la soupe, la sonnerie que IN Golo a substituée à celle de « la retraite » .
Presque aussitôt, nous nous établissons au bivouac, à côté du village de Naolo.
Quelques instants après, le colonel m'appelle :
— La compagnie de flanc-gaide, restée sur la rive droite du ruisseau, n a pas rallié. Je ne sais ce qu'elle est devenue ; prenez mon cheval et cherchez-la. Elle s'est probablement égarée.
On m'amène le cheval, je Tenfourche et je pars seul, car des spahis il n'est plus question ; les chevaux, encore vivants, sont dans un tel état que nous les avons laissés à Sokola.
Me voilà à la recherche de la compagnie perdue, tel Soubise, et sa lanterne me sera bientôt nécessane ; la nuit approche.
Il faut me hâter. Je me lance au galop, droit devant moi sur la rive gauche que suivait la compagnie. C'est également sur cette rive que se battait N'Golo, un moment plus tôt; je m'en aperçois tout de suite. Dans les jambes de mon cheval, un sofa déboule, comme un lièvi-e surpris au gîte, puis un second, un troisième... un quatrième... Je les charge en faisant à moi seul autant de bruit qu un escadron ; ils lâchent leur coup de fusU au
LA COLONNE DE KONG aâ3
hasard et s'enfuient effarés ; Tun d'eux, cependant, pas assez vite ; est-ce mon sabre ou mon cheval, ou les deux réunis, qui Font jeté à terre? Je ne m'amuse pas à le vérifier.
La brousse est suffisamment épaisse pour masquer des hommes et pour gêner leur tir sur un but mouvant, elle ne l'est pas assez, heureusement, pour m'empêcher de galoper. Dans mes zigzags autour des buissons, bien malin serait celui qui réussirait à me toucher.
Je continue à ne rencontrer que des sofas retardataires ; enfin, je me heurte à un marigot. C'est un affluent du ruisseau dont la compagnie égarée longeait la rive droite. Evidemment, les tirailleurs ne se sont pas aperçus qu'à un moment donné ils abandonnaient le ruisseau pour son affluent. Le marigot est infranchissable ; de l'autre côté, je n'entends aucun bruit; il est impossible que la compagnie ne se soit pas rendu compte de son erreur, soit à la boussole, soit à la position du soleil ; elle est certainement revenue sur ses pas ; je n'ai qu à en faire autant. Je reprends le galop. Le soleil vient de disparaître ; dans la crainte de me perdre, je me rapproche de la ligne d'arbres indiquant le cours d eau, dont la direction me ramènera sûrement au campement.
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Je ne vois plus de sofas ; à cette heure, ils ont tous rejoint N'Golo.
Un coup de feu ! Je regarde dans la direction du ruisseau d'oii il semble avoir été tiré. Pas Tombre de fumée. Je n'ai pas rêvé, pourtant ; c'est une balle qui m'a effleuré. Ah çà ! est-ce que les sofas auraient de la poudre sans fumée î
J'arrive au camp sans avoir résolu la question. Le colonel m'apprend que la compagnie a rallié, elle avait bien commis l'erreur que je supposais.
Un moment après, Marchand rentre de reconnaissance et se précipite sur moi.
— Vous n'êtes pas blessé ?
— Non. Pourquoi?
— C'est moi qui ai tiré sur vous !
— Eh bien ! vous n'êtes qu'un maladroit. Cependant la balle n'est pas passée loin.
Il me raconte sa méprise. Il ignorait la mission dont le colonel m avait chargé. Du sentier qu'il suivait, il avait vu un cavalier traverser la brousse ; il avait pris ma veste blanche pour un boubou, et ma personne pour un sofa.
Il ne pouvait imaginer que je me promenais à travers un terrain où se trouvaient encore des ennemis ; d'ailleurs le colonel seul avait un cheval.
Froidement, à 200 mètres, il m'avait ajusté, et
pour assurer sa visée, il avait appuyé le canon de son fusil sur 1 épaule d un tirailleur. Furieux de ne pas m avoir touché, il s apprêtait à recommencer, quand le tirailleur, ti'ansformé par lui en chevalet de pointage, avait prononcé, sans toutefois se permettre de bouger : « Ça, c est lieutenant. » Il était temps ! le deuxième coup n'eût plus été tiré en plein travers, mais dcins l'oblique ; il aurait eu plus de chance de matteindre, et de m atteindre dans le dos, ce qui eût été doublement vexant.
Le camp dort; un tirailleur me réveille, c'est l'heure de ma ronde. Je parcours la ligne des postes et je me recouche; le sommeil ne sera pas long à me ressaisir.
Déjà mes paupières s'alourdissent... mais que se passe-t-ii dans le ciel ?
La lune ronde, éclatante, de cuivre et d'or, que j'avais devant les yeux, prend une allure bizan-e. Immobile, elle me paraît glisser, fuir, s'enfoncer dans le ciel. Est-ce que des nuages la voilent ? Pourtant, autour d'elle, des étoiles, que sa lumière avait éteintes, se remettent à briller ; elles fixent sur moi leur prunelle vague, étonnée, leur nombre augmente à mesure que la lune s'en va ; car elle
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s'en va... J'essaye encore une fois de soulever mes paupières, elles retombent ; j'assiste à un mystère ; évidemment, la lune était là, seule avec la nuit; je lai dérangée, elle disparaît.
— Baratier, avez-vous vu l'éclipsé ?
C'est la première phrase que j'entends le matin en me réveillant.
Le colonel avait eu moins sommeil que moi, il avait été assez lucide pour reconnaître une éclip?e. C'était une éclipse 1 je savais bien que la lune s eu allait ! Je n'avais pas rêvé.
Tout de suite, nous reprenons la marche sur Naolo. Devant nous, l'ennemi se retire, refusant le combat; il bat en retraite sur Niéméné. Nous ne le suivons pas; s'il a l'intention de nous attirer sur les colonnes qui nous attendent de ce côté, il sera déçu; nous revenons à Sokola. Nous avons acquis la certitude que Samory est toujours à Niéméné.
A Sokola, la compagnie laissée de garde n'a pas été sérieusement inquiétée, elle a fait un prisonnier. Il parle de la lassitude des sofas, des chefs, et même de TAlmamy. Le colonel il'interroge. Il répond que tous sont fatigués de se battre, FAlmamy ne demande qu'à en finir. Est-ce sérieux, ou est ce un piège? Le colonel a des ins-
tructions lui prescrivant d'essayer de traiter avec Samory ; il ne croit pas devoir s y soustraire et négliger cette occasion de les remplii\ Il remet au prisonnier une lettre pour le sultan, lui demandant s'il veut entrer en pourparlers.
Pour que cet homme se charge dune telle mission, c est qu il nous a été envoyé dans ce but ; autrement, il jouerait sa tête.
Le lendemain, 12 mars, Samory répond qu'il accepte ; linterprète Mandao Ousman part seul, muni d un projet de traité rédigé en français. Avec envie, nous le regardons s éloigner ; nous voudrions FaccomjDagner, voir enfin cet insaisissable ennemi contre lequel nous nous battons depuis cinq ans, le seul chef noir ayant fait preuve dune réelle compréhension de la guerre. Mais le colonel refuse de satisfaire à ce désir.
Dans l'après-midi, trois ou quatre sofas viennent se rendre. Sont-ils réellement las de la guerre, ou veulent-ils nous abuser ? Deux enfants nous sont amenés par les avant-postes, deux frères d une dizaine d'années ; ils sont bilacoros, c'est-àdire élèves sofas, ils sortent de l'école des pages ! Us en ont la mine éveillée et hardie, ils en ont aussi la curiosité qui paraît être le principal mobile de leur venue. Savent-ils où sont leurs parents, dans cet exode de tout un peuple à la suite de
rAlmamy ? Rien ne les attache ici plutôt que là ; ils aspii'ent à changer de maître et à connaître ces blancs qui hantent leur imagination. Séduit par leur figure, leur intelligence, et par cette audace gentille d'enfant, le colonel les garde auprès de lui.
Le soir, Finterprète était de retour, Samory demandait le texte en arabe.
Le lendemain, Mandao était de nouveau près de FAlmamy. Il me raconta plus tard cette entrevue. Samory écouta en silence les propositions du colonel ; la lecture achevée, il se recueillit un moment, prit le traité, et répondit en substance :
— Ton chef veut que je retourne dans l'Ouest, dans un pays ruiné; il veut que j'y retourne, seul, sans guerriers, sans fusils...
Il s'arrêta, dessina du doigt sur le papier, en les nommant, les différents postes français placés en cercle autour de la région qui lui était assignée comme résidence.
— Vous êtes-là, fit-il.
Puis, plaçant un point au centre du cercle, il ajouta :
— Vous me mettez là. Et là, je suis en prison. Tu diras à ton chef que je ne suis pas encore son prisonnier.
Le soir, à la nuit tombée, Mandao venait de
rendre compte au colonel, quand un coup de feu partit du pied de la colline ; la balle frappa le rocher près de notre groupe, et le plomb entrant sans doute en fusion, elle ricocha en fusée dans une traînée lumineuse.
Les hostilités étaient reprises.