I. Les Peuhls, au Soudan, sont une race de Pasteurs
direction le colonel va-t-il crever le cercle ?
Sa première intention était de marcher sur Kong ; nous n'en sommes pas loin, à peine à trois étapes. Mais une fois à Kong, après leffort que nous aurons donné, nous serons incapables de revenir sur nos pas, nous devrons rentrer par le Soudan, et nous ne pouvons abandonner à Samory le poste que nous avons laissé à Sattama. De plus, aller à Kong, c'est y attirer l'Almamy, qui jusqu'ici a ménagé la capitale des Dioulas, peut-être par intérêt politique. Protéger Kong, à l'heure actuelle, consiste à nous en éloigner. Rien ne nous y appelle, puisque la colonne du Soudan n'y est pas arrivée.
D'autre part, Samory a dû réfléchir, et pour lui, ou nous marcherons sur Kong, notre objectif, ou nous battrons en retraite par la route de Kossangoua, que nous connaissons déjà. La plus grande partie de ses forces est donc vraisemblablement massée sur les routes de Naolo et de Wandarama, vers le Nord, sur celle de Kossangoua, vers le Sud. Le colonel décide de foncer entre les deux, dans la direction de Dubakhala. D'ailleurs, le meilleur moyen de diviser les forces de Samory est de menacer sa hgne de pénéti'ation ; il y a évacué sa famille et sa fortune, il y a rassemblé des approvisionnements. Cette ligne est actuellement
dégarnie de troupes, sauf les bandes armées de vieux fusils à pierre ou à piston. L Almamy devra commander de nouveaux mouvements pour la faire occuper. Si vite que marchent les sofas, nous avons une chance de leur échapper, une fois la trouée faite dans le cercle d'investissement.
A I heure 3o, nous nous mettons en route. Derrière nous, Tarrière-garde incendie le village; des tourbillons noirs s'élèvent, se courbent au souffle du vent; un panache écarlate se dresse, entouré d'aigrettes d'étincelles, le mugissement du feu se mêle aux beuglements du troupeau docile autour de son conducteur.
Nous suivons la vallée d'un ruisseau qui protège notre flanc droit ; une ligne de hauteurs nous domine au Nord ; nous venons de dépasser la bifurcation de la route de Wandarama par Dakhara, nous arrivons à Sobala ; l'ennemi ne peut être loin. En efi'et, simultanément, des coups de feu éclatent en avant, sur notre gauche, et presque aussitôt à l'arrière-garde.
La compagnie de tête tient facilement en respect le poste de sofas qu'elle a devant elle ; mais à Tarrière-garde, l'attaque prend tout de suite une allure inquiétante. Les colonnes de l'Almamy, chargées de garder les directions du Nord et du Sud, pnt dû se rabattre sur nuus. Déjà la 10° com-
pagnie est impuissante à les contenir. La section de 80 les couvre de mitraille, sans diminuer leur élan. La brousse est clairsemée ; derrière le nuage blanc, rayé de lueurs rouges, qui accompagne les tireurs ennemis, nous voyons courir leurs silhouettes sombres. Les balles pleuvent, sifflent, ricochent ou s'enfoncent sourdement dans la terre ; c'est un roulement ininterrompu, scandé par le tonnerre du canon et T éclatement des obus.
Le commandant Pineau dirige le combat ; toute la 10' compagnie est engagée, ainsi qu'une partie de la i5®. A travers les herbes mouvantes, la fourmilière des sofas continue d'avancer, sans souci des trouées que produisent dans leurs rangs les feux de salve et l'artillerie.
Un nouveau renfort envoyé sur la ligne paraît arrêter la progression de l'ennemi, mais sans le faire reculer. Il faut en finir ; si le combat traînait en longueur, d'autres bandes auraient le temps d'arriver à la rescousse. Le colonel ordonne à la 9* compagnie de faire une attaque de flanc. Lui-même, pour régler la coïncidence de cette attaque avec celle des compagnies engagées, se porte sur la chaîne. Il va donner l'ordre au commandant Pineau de prendre l'offensive ; une balle lui brise la jambe. Le lieutenant Testart
COMMANDANT PINEAU AIJOCKDHLI (ikNÉKAL
LA. COLOGNE DE KONG a45
remporte à une cinquantaine de mètres plus loin.
Je suis allé transmettre un ordre à la droite ; lorsque je reviens, le colonel est allongé au bord du sentier; près de lui les bilacoros, les deux petits pages qui, sans avoir été appelés, sont accourus, Féventent avec des feuillages; les balles tombent autour d'eux, ils ne semblent pas s'en apercevoir et continuent d'éventer doucement le chef blessé.
Le colonel s'inquiète ; sa chute a retardé le mouvement prescrit. Cependant, des clameurs s'élèvent : la baïonnette parle ! Le commandant Pineau a enlevé la chaîne au moment où la 9* compagnie apparaissait sur le flanc de l'ennemi. Avec le commandant Pineau en tête, ce n'est plus une charge, c'est une ruée ; les sofas, bousculés de front, pris en flanc, abandonnent la lutte.
Le combat a duré deux heures. Maintenant, il faut déblayer la route en avant. Tandis que Tavantgarde et l'artillerie attaquent le village de Kourodougou, nous relevons les morts et les blessés et nous organisons une civière pour le colonel. Kourodougou enlevé, la marche reprend, mais il est tard, devant nous le Séguéno, que nous allons avoir à traverser, est gardé ; presque aussitôt nous campons.
Les avant-postes sont au contact, de temps à autre, un coup de feu rompt le silence; cependant, la nuit s'achève sans combat. Dès le lever du jour, Marchand emporte à la baïonnette le passage du Séguéno. Il faut arriver le plus tôt possible à Dabakhala ; plus nous attendrons, plus nous y trouverons une résistance organisée. Au moins, lorsque nous en serons maîtres, nous occuperons une position sur laquelle nous pourrons nous défendre, et le grand nombre de routes qui rayonnent de ce point laissera de nouveau l'ennemi dans Fincertitude de la direction que nous voulons prendre. Ou Samory massera ses colonnes pour nous barrer la route, ou il les divisera pour nous entourer; dans le premier cas, nous nous déroberons; dans ie second, nous aurons seulement en face de nous une force que nous crèverons toujours à la baïonnette.
A 8 h. 3o, après avoir bousculé les sofas qui ont tenté de nous arrêter à Singara et à Salréquéra, nous sommes en vue de Dabakhala.
Sur la hauteur apparaît le village ; autour, on distingue d'énormes campements; ils semblent abandonnés, ce sont ceux qui ont servi aux troupes
de Samory, avant la marche du sultan sur Sokola. Actuellement, il y a peu de monde. Quatre obus sont envoyés et les colonnes d'assaut s'élancent. L'ennemi refoulé recule sur un plateau qui domine le village ; au centre de ce plateau est un retranchement palissade, un diassa, que les sofas ont Tair disposés à défendre ; il est peu probable qu'ils s'y enferment, ce n'est pas leur tactique. Deux nouveaux obus, et nous partons à la baïonnette. Le terrain est découvert, le sol gazonné est une pelouse sur laquelle les tirailleurs donnent toute leur vitesse; je me maintiens avec peine à leur hauteur ; tout à coup, je tombe de mon long. Marchand se retourne :
— Vous êtes blessé ?
— Ce n'est rien, j'ai glisj^é.
Et je m'efforce de reprendre la tête. Si vite que nous courions, nous n'arriverons jamais à égaler le train des sofas ; ils le savent, ils nous attendent i'-anquillement, et à lo mètres détalent sans que les baïonnettes puissent les rejoindre. Sur cette prairie où pas un obstacle ne les gêne, leur allure est vraiment merveilleuse. Le plateau nettoyé, nous restons. Marchand et moi, en admiration devant la nouvelle performance de ces coureurs.
Qu'est-ce encore ? la fusillade recommence à Dabakhala. Des bandes se sont reformées derrière
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nous et se sont jetées sur larrière-gai'de qui incendiait le village.
A lo heures seulement, nous tenons la position et nous installons le bivouac autour du diassa. ! Ici, comme à Sokola, nous avons chassé la smala de Samory, qui s'est enfuie hier soir ; à Sobala, comme à Kossangoua, Tattaque sur l'arrière-garde a eu pour but de nous empêcher d'atteindre trop tôt Dabakhala. Si l'Almamy ne sétait pas trouvé lui-même aux deux endroits avec sa famille, il pourrait croire que nous en voulons à ses femmes et à ses enfants. En tout cas, il est persuadé, à cette heure, que TEst eet notre objectif comme le sien ; cette nuit, nous marcherons au Sud.
Le colonel, en effet, ne peut réaliser 1 impossible ; les munitions vont nous manquer, le nombre toujours croissant des blessés alourdit la colonne ; le retour à Sattama-Soukourou s'impose.
Toute Taprès-m.idi, je fais confectionner des hamacs ; j'ai découvert, dans le diassa, une quantité de filets, les blessés seront toujours mieux que dans des couvertures ficelées à une branche d arbre. D'ailleurs, on n'entend parmi eux ni un gémissement, ni une plainte ; pourtant le traitement qu'ils subissent sur la route, est épouvantable. Les porteurs ne sont pas des « hamacaiies » de profes-
LA COLONNE DE KONG '-ilO
sion, ils se fatiguent rapidement ; les quatre hommes, qui forment une équipe, se relaient constamment et ne savent pas se relayer sans secousse. Mais qu'est cette secousse, à côté de toutes celles qu'ils impriment en trébuchant, en titubant? Chaque fois, le malheureux patient est heurté contre un buisson, contre un tronc darbre, heureux quand il ne tombe pas à terre.
Le colonel ne subit pas ce supplice, il est porté sur son lit transformé en civière, mais ce n'est pas sans danger : il domine ainsi toute la colonne, et sert de point de mire aux sofas. Souffre-t-il? A le voir on ne le devinerait pas. Ceux dont la jambe a été brisée et qui pourtant ont été doucement ramenés dans leur lit, peuvent le savoir.
Une heure du matin. En silence le bivouac se lève, le convoi se forme. Une heure après, la colonne prend la direction de Lafiboro, le point d'oïj nous sommes partis, il y a dix jours. La route paraît libre ; Samory doit nous attendre dans TEst. Cependant un poste à Kotolo garde le Sud,ravantgarde le rencontre et le disperse à 5 h. 3o.
Les sofas se sont jetés dans la brousse, mais tout de suite ils sont revenus s'embusquer sur
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notre flanc droit, derrière un marigot; de là ils nous fusillent. Le soleil n'a pas encore débordé Ihorizon, une pâle clarté commence seulement à se répandre, une lueur livide tombée d un ciel étamé par 1 aube. G est assez pour permettre aux sofas de tirer sur la traînée noire de la colonne, ils visent surtout la civière qui se détache en clair audessus de la tête des porteurs ; le boy du colonel qui la suit immédiatement et marche devant moi, est tué raide.
Les colonnes qui nous attendaient vers l'Est ont dû se lancer rapidement à notre poursuite; leurs éclaireurs ont déjà rejoint l'arrière garde. Il est probable que d'autres bandes forçant de vitesse vont essayer de nous devancer.
A Farako, à Tagono, nous incendions des approvisionnements ; à ce dernier village, Farrière-garde est attaquée par les sofas qui veulent éteindre lincendie. La 9* compagnie est sérieusement menacée, une de ses sections s'est égarée, et elle ne peut utiliser ses feux dans la crainte de tirer sur ses propres tirailleurs ; lorsqu'elle parvient à se dégager, il faut lui envoyer cinq des hamacs que j'ai en réserve.
A 1 1 heures, nous arrivons à Tatelédougou ; nous ne sommes plus qu'à 5 kilomètres du Bé, notre bivouac du 3 mars, d'où nous nous sommes
LA COLO>'>'E DE KONG aSi
échappés à la faveur de la nuit. Nous venons de faire 32 kilomètres et nous aurons sans dou!':" à enlever tout à 1 heure le passage du Bé. Le colonel commande de se mettre en halte gardée.
Les avant-postes continuent à tirailler autour de nous, pourtant les sofas semblent nous avoir abandonnés ; ils se sont probablement postés derrière le ruisseau que nous allons être obligés de traA'erser.
Après trois heures de repos, nous repartons et nous gagnons le Bé sans incident. Est-il occupé ?
La colonne s'est arrêtée, prête à prendre son dispositif de combat. A ce moment, un sofa vient se rendre. Le colonel l'interroge.
— Gomment sappelle le chef qui défend la rivière ?
Le sofa le regarde étonné :
— Il n'y a personne derrière la rivière.
— Fais attention, si tu me trompes, tu seras fusillé.
— Personne ne défend le Bé.
Tout nous dit le contraire ; cet homme est sûrement envoyé pour nous attirer dans un piège. Les lo^ et i5* compagnies se forment pour lattaque; la 9* s'établit en arrière ; la i4^ garde le convoi. Le commandant Pineau dirigera le combat, je marche avec lui. iXous avançons, la 1 5^ compagnie en avant, la lo* en soutien.
La brousse est très épaisse, les tirailleurs parviennent difficilement à s'ouvrir un passage. Le sentier est étroit, il fait un coude brusque avant de toucher le ruisseau dont le gué se trouve masqué. Pas un coup de feu n'est encore parti du massif plus dense, que dominent de grands arbres, et qui indique la ligne du marigot.
Les tirailleurs en approchent, ils n'en sont pas à 10 mètres.
Une longue flamme barre le fourré, une rafale de feu et de plomb passe sur nos têtes. A la baïonnette! crie le commandant Pineau. Un hurlement, une ruée... puis un silence... et soudain les tirailleurs refluent sur nous, ils reculent !
Le commandant Pineau bondit, il se fraye un chemin à travers Fencombrement du sentier, rejette les hommes dans la brousse. Une voix crie : le marigot est palissade.
Cette compagnie de nouvelle formation ne s'est jamais battue au Soudan et n'a pas encore vu de palissades 1 Le commandant se tourne vers moi :
— Montrez-leur comment ça s'enlève !
J'arrache un coupe- coupe* du barda d'un tirailleur, je me précipite sur la palissade, de deux