I. Coupe coupe : sabre d'abattis
LA COLONNE DE KONG a53
coups je tranche les lianes qui relient les palanques, jen écarte une, et je saute dans le fond du ruisseau. Derrière moi, toute la palissade craque sous les efforts des tirailleurs. Sur la berge opposée, abrupte, glissante, les sofas grimpent déjà, on dirait que j'ai mis le pied sur une fourmilière, j'escalade la berge à leur suite ; devant moi, à 3o mètres, un cavalier s'efforce de rallier ses hommes. Un chef ! je le vois à son boubou blanc, à ses bottes en peau de léopard ; il va fuir ! Mon royaume pour un cheval ! Mais je n'ai pas à attendre de cheval. Je tire mon revolver, je vise ; le coup part, le chef chancelle, deux cavaliers essaient de le soutenir sur sa selle et de l'emmener. Deux tirailleurs qui m'ont suivi courent sur le groupe ; le chef sofa, lâché par les siens, roule à terre. J'ai le temps de détourner la baïonnette qui va le percer : « Ne le tue pas ! » J'ai crié ces mots en bambara ; le chef soulève la tête et semble m approuver. Toute la i5° compagnie a jailli du marigot, je laisse les deux tirailleurs auprès du blessé, avec la recommandation que personne ne le touche, et je continue la poursuite. De lautre côté du Bé, j'entends le canon; l'arrière-garde et le convoi ont été attaqués. Devant nous, les sofas se sont reformés, ils veulent évidemment reprendre le corps du chef qu'ils ont abondonné. Nous les
refoulons sur la rive gauche, la fusillade diminue d'intensité, puis s'éteint.
Le combat est terminé. Je reviens vers le chef blessé. Les deux tirailleurs qui le gardent ont des gestes désespérés ; ils n'ont pas pu faire respecter leur consigne ; dans l'emballement de la charge, un tirailleur au passage a cloué à terre, d'un coup de baïonnette, celui qu'ils essayaient de protéger? Qui est-il?
Nous amenons près de lui un prisonnier. Le sofa se voile la face de ses mains et refuse d^ répondre. Avec un autre, nous ne sommes pas plus heureux.
— Prenez mes bilacoros, me dit le colonel.
Je conduis les deux petits pages devant le cadavre, A sa vue, ils sont consternés et s'écrient : « Sékouba! »
Puis ils mettent la main sur leur bouche, comme pour étouffer le cri qui leur a échappé.
C'était bien Sékouba, un des principaux chefs de Samory, celui qui, depuis 1891, était chargé de la conquête des pays vers lesquels se dirigeait 1 exode, celui qui s'était ainsi trouvé aux prises, en 1892, avec le capitaine Ménaid et 1 avait massacré à Séguéla.
A la nuit nous reprenions notre ancien bivouac à Laliboro j nous avions fait 3g kilomètres depuis
le départ de Dabakhala. Nous marchions depuis seize heures sans cesser de nous battre.
Un peu de repos étant nécessaire, le colonel avait décidé de ne repaitir le lendemain que dans laprèsmidi.
Le 17 au matin, des bandes sont signalées en marche vers le Sud. Elles passent assez loin de nous, elles se portent évidemment sur notre ligne de retraite, soit pour nous couper de Sattama, soit pour nous y devancer.
A II heures, une colonne de fumée s'élève; Branzy brûle, disent les gens du pays, qui sont avec nous. Branzy est à 9 kilomètres de Sattama, où le poste n'est défendu que par une section.
Le colonel donne Tordre de départ. 11 a abandonné sa civière, trop visible, qui a causé, la veille, la mort de son domestique. 11 Ta échangée contre un de mes hamacs. Hélas ! c'est seulement un hamac de fortune ! Que ceux dont la somnolence a été bercée, au Dahomey ou au Congo, par le trot glissant des spécialistes dans le berceau confortable où ils se sont allongés à l'ombre d'un vélum, ne se représentent pas le colonal aussi commodément installé 1 Les morceaux.de filets dont sont fabriqués
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mes hamacs, ont été attachés au boul des branches d'arbres qui les supportent, mais je n'ai eu ni le temps, ni le moyen de les y fixer assez solidement pour empêcher les deux extrémités de glisser et de se rapprocher 1 une de Tautre. Le filet vite détendu forme une poche en son milieu ; le blessé se trouve plié en deux, les pieds plus hauts que la tête ; son poids le transforme en balancier, et la moindre oscillation prend une amplitude qui le projette de droite à gauche et le fait heurter alternativement chaque côté du sentier. Je suis le colonel, et j assiste à ce supplice, sachant, moi qui ai eu la jambe brisée, la douleur que doit produire le moindre de ces chocs. La maladresse des porteurs est exaspérante, ils ne parcourent pas lo mètres sans changer la position du hamac qui passe de leur .tête sur leur épaule, et revient sur leur tête ! chaque secousse distend un peu plus le filet ; par instants, le dos du colonel racle la terre. Et toute la file des blessés est soumise au même traitement.
A partir de Guaméladougou, à 3 kilomètres du campement, les attaques recommencent. Les sofas dispersés en tirailleurs, embusqués derrière les arbres, suivent la colonne sans cesser de tirer. A la première pause, leur nombre et leur audace augmentent; farrière-garde ne peut plus les contenir. Nous avons de nouveaux tués, de nouveaux
blessés ! le colonel donne Tordre au commandant Pineau d'arrêter cette poursuite.
C'est toujours N Golo qui nous harcèle ! Sur la ligne de feux nous voyons les sofas, ils ne sont pas à cent mètres de nous. Les tirailleurs veulent s'élancer, il m'est aussi difficile de les empêcher de bondir que de retenir une meute devant l'animal de chasse !
— Attendez, me crie le commandant Pineau, pas encore !
Une section tourne la droite ennemie et n'a pas achevé son mouvement.
Enfin le : lâchez tout! de l'assaut est donné. Cette fois, la brousse ne permet pas aux sofas de déployer leurs qualités de coureurs, les corps culbutent, les baïonnettes rougissent. N'Golo luimême est impuissant à maîtriser ses hommes devant la charge au couteau ; d'ailleurs, le bruit court qu'il est tué. Est-ce vrai ? Les sofas se débandent et s'enfuient.
Quand nous arrivons à Branzy, la nuit est venue ; il ne reste plus du village que des décombres fumants.
En trouverons-nous autant à Sattama ?
Nous ne pouvons nous arrêter ici. Et les jambes, mécaniquement, d'un mouvement de pendule, recommencent à se mouvoir sur le sentier, les
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hamacs à se balancer dans l'obscurité. Les blessés sont plus maltraités encore que de jour ; les porteurs ne voient en eux qu un colis encombrant ; s'ils n'avaient peur des sofas, ils laisseraient tomber à terre cette charge pesante, et se sauveraient.
Nous allons en silence, à travers la nature assoupie, dans la nuit transparente. Il y a quinze jours, nous passions ici sous un ciel menaçant, inquiets de la compagnie au secours de laquelle nous nous portions, mais confiants dans Ta venir. Aujourd hui nous revenons, nous étant heurtés à Vimpuissance causée par notre faiblesse, ignorant le sort du poste de Sattama, ne sachant plus rien de l'avenir.
L avenir ? Pourquoi la vision du retour en Fraiice et des difficultés que j'éprov^verai à en repartir, est-elle passée devant mes yeux, assombrissaixt le présent! Nous ne rentrons pas en France, nous allons organiser un poste à Sattama, y attendre des renforts, et nous recommencerons une autre colonne. Un repos est nécessaire pour réparer les armes dont nous nous sommes servis, et qui se sont ébréchées. Seulement, ce repos énerve mon âme de nomade, qui devrait, comme telle, être fataliste. Nomades 1 Tous les coloniaux Iç sont par la vie, par le goût des aventures, pourtant ils n'ont pas la mentalité d un errant. Nul plus qu'un
colonial n'a la notion de la permanence, de ce qui est durable. Notre mouvement perpétuel che]"che à réaliser la stabilité ; nous avons un but invariable, autour de lui les oscillations peuvent se produire sans qu'il les ressente. Notre volonté est tendue vers ce but, et les lignes brisées qui nous y mènent, restent une ligne droite. Fatalistes! Pouvons-nous Fêtre ? Nous le sommes aujourd hui parce que nous subissons l'inévitable, sans découragement; mais demain, nous reprendrons le même effort. Quand on se résigne aux fatalités, on les fait naître. On guérit par suggestion, on meurt de même. En Afrique, plus que partout ailleurs, lorsqu on dit : « Je suis mort » on est mort.
Un appel du colonel m'enlève à mes réflexions, je m'approche de son hamac :
— Mon colonel ?
— Au départ de la colonne, j'avais l'ordre d'en- Y jyer un officier qui devait suivre le lo^ parallèle et relier Kong au Dahomey. Je vous avais désigné pour cette mission ; vous l'exécuterez en partant de Sattama, où nous allons nous organiser solidement.
Ah ! tout blessé qu'il est, il ne dit pas : Je suis mort!
Il cède aujourd'hui le terrain à Samory ; il le lui reprendra demain En attendant, il n'oublie
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pas qu'à FEst les Anglais montent de la Côte d"Or vers le Nord ; il veut leur couper la route, arriver avant eux, relier nos deux colonies, cimenter deux morceaux épars de notre domaine, en faire un tout, un bloc inattaquable. Nomade colonial ayant erré du Pacifique à l'Atlantique, de l'Atlantique au Tchad et à la Méditerranée, il va toujours droit son chemin, et n'a qu'une idée : accomplir une œuvre durable. Au milieu des cahots, des heurts imprimés à son hamac, malgré une douleur intolérable, il ne pense qu'à son but : la plus grande France.
Maintenant les étoiles brillent avec plus d'éclat. Comment n'avais-je pas vu cette planète, qui probablement, par un efFet de réfraction, et non de mon imagination, a pris des dimensions inaccoutumées ? Elle éclaire comme une petite lune. Quelle est-elle ! Mars, je crois ? Elle ne peut être que Mars !
Nous descendons une pente ; dans le bas, une ligne d'arbres recouvre un ruisseau, sur l'autre versant des feux sont allumés ; c'est Sattama. Si le poste a été attaqué, il n'a pas été enlevé. Des lumières se meuvent sur le sentier, les tirailleurs viennent à notre rencontre.
Près du ruisseau, à lo heures du soir, nous
reprenons notre ancien campement. Le colonel est allongé au pied d'un arbre, attendant que sa tente soit dressée. Son frère est là, il lui remet une lettre arrivée à Sattama après notre départ.
Ce message doit être bien urgent, car pour le faire parvenir, on n"a pas hésité à expédier un courrier, malgré les difficultés et le danger.
A la lueur d'un photophore le colonel lit. La lettre est près de lui tomber des mains, mais il ne dit rien ; il appelle le commandant Pineau.
Le lendemain seulement, nous apprenons par la voie de Tordre, que la colonne est dissoute, en exécution d'une décision ministérielle du i8 février.
Le 18 février! Mais le 20, nous partions de Kodiokofi 1 On a donc supprimé la colonne avant qu'elle ne soit commencée ! Après en avoir reconnu la nécessité, au point de nous enlever du Congo pour nous transporter sur la Côte d'Ivoire, on a découvert tout d'un coup, à Paris, qu il y avait eu erreur !
Et toutes ces populations ? Celles de Sattama, et celles des environs qui se sont réfugiées sur le plateau, derrière le village, pour être sous la protection du poste ? S"est-on rendu compte à Paris de TefTet que cette mesure produira sur elles ? Nous les avons attirées, nous leur avons fait des pro-
messes, et subitement nous les abandonnons aux sofas dont elles seront la proie le lendemain de notre départ. U y a autre chose dans cette dépêche 1
Il y avait autre chose, en effet,. , Il y avait la suppression des pouvoirs du commandant supérieur Monteil qui devait remettre au commandant Caudrelier le commandement des troupes. La dépêche ne visait pas une expédition, elle visait un homme. Pour atteindre 1 homme, on déclarait la mission dissoute. Quels renseignements celui dont cette dépêche était 1 œuvre, avait^il pu donner au gouvernement sur la situation du pays ?
11 n y avait pas à discuter, on ne dissipe pas des malentendus, on ne réduit pas des calomnies à mille lieues de la France. C'était le retour. Aux yeux du Diamala, c'était la fuite.
INous étions arrivés fatigués, quelques-uns d'entre nous sérieusement atteints de fiôVTC ou de dysenterie, iious éprouvions une sourde irritation de n'avoir pu mieux réussir, mais tous nous étions prêts à repartir, et nous en avions encore l'espoir ; des munitions, des renforts nous seraient envoyés du Baoulé. Nous pouvions être épuisés, nous n'étions pas découragés.
Ge coup de massue, qui s'est abattu sur la colonne, nous atteint doublement cri atteignant
LA CO'LO'S'SE DE KOJîG 263
notre chef. Et maintenant une sombre mélancolie plane sur le camp, cette mélancolie qui fait dire : à quoi bon !
A quoi bon, ce mot est humain^ Mais si tu l'as dit. ton cadavre A dâ rester sur le chemin.
Ces vers me reviennent à la mémoire. Le poète qui les a écrits a raison. jN'est-ce rien davoii' vécu, de s être senti vivre, d'avoir accompli son devoir, d'avoir agi ^ Nest-ce rien d'avoir été soi-même l'action, d'avoir résumé en soi, d'où elles émanaient, toutes les actions de ces tirailleurs qu'un itlot retenait, qu'un geste lançait? Oui, c'est beaucoup, mais ce n'est pas assez
Ci'ltc satisfaction ne suffit pas ! Nous ne voulons pas lioùs agiter dans le vide ; il nous faut un ré?ultiit. nous n'en avons obtenu aucun. Nous abandonnons un p^ys à Samory; et la mission que je devais remplir au Dahomey est devenue impossible. Notis laissons le cliamp libre à notre ennemi au Nord, à nos rivaux à 1 Est.
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Cette nuit, une alerte. Lé camp reposait tranquille, quand tout à coup un fracas de branches
brisées, suivi d'un roulement de tonnerre, nous a réveillés. La terre était ébranlée, on eût dit la charge d'un régimpnt, d'une division. Les yeux encore clignotants, nous voyions galoper des ombres déformées, agrandies par l'obscurité. Nous n'avions pas eu le temps de comprendre, que la chevauchée était passée. Au loin, on entendait encore le grondement des sabots qui frappaient le sol, le claquement des arbustes cassés, renversés ; par conséquent nous n'avions pas rêvé. Quelle était cette trombe qui nous eût écrasés si elle n'avait, par bonheur, rasé la limite du camp?
C était la panique des bœufs, cette panique qui les saisit subitement, sans raison appeu-ente. Depuis Sokola-Dioulasso, le tirailleur peuhl, Hamadi, gardien du troupeau, avait conduit ses bœufs, sans un écart de docihté de leur part, les garant pendant les combats, les maintenant à leur place dans le convoi. Cette nuit, la panique les avait pris et les avait dispersés.
Hamadi est au désespoir, son honneur est perdu! il ne le retrouvera qu'avec son troupeau. Dès le matin, il est venu l'expliquer au colonel ; il veut partir à la recherche des fugitifs.
Le colonel lui a donné une section d'escorte; le soir il est rentré; pas un bœuf ne manquait à l'appel.
Nous sommes dans un pays de Dioulas ; un pays de commerçants. Les habitants ne sont pas guerriers. En vain, le colonel depuis notre arrivée à Sattama, c'est-à-dire depuis quatre jours, tente de rendre un peu de confiance aux populations. Il leur montre qu'elles n'ont rien à craindre de Samory, dont les bandes les plus redoutables sont loin d'ici, et qu'elles peuvent facilement repousser des cavaliers ou des rôdeurs peu nombreux et peu dangereux. Il ne parvient pas à calmer leur affolement, à leur enlever ridée de nous suivre si nous nous retirons.
De petites opérations, faites aux environs, restent sans effet sur le moral de la horde tremblante. Elle encombre Satlama et le plateau couvert par le camp.
Ces hommes craintifs se renferment dans ce raisonnement : « Tu nous as promis de nous protéger; protège-nous. »
Leur logique est irréfutable. Nous ripostons par : « Aide-toi, le ciel t'aidera, » Mais pour eux, comme pour les Polonais, le ciel est trop haut, et la France va être trop loin. Ils se sont adressés à elle pour ne pas avoir à s'aider eux-mêmes ; elle s'en va, ils la suivront.
266 ÉPOPÉES AJFRICAINES
« Ça y a bon pour faire captifs », dit Moussa avec mépris; probablement aussi dans lespoir que cette insinuation portera ses fruits ; Il développe même sa pensée qui ne manque pas d uile certaine justesse : «. Ça y a jamais faire soldats. 8i colonel les laisse ici, ça fera captifs pour Samory. Si colonel les emmène, ça fera captifs pour Baoulé. »
Telles sont les criàintes de notre chef. A Kodiokofi, le poste, à la rigueur, pourra les inslallcr près de lui. créer avec eux des villages, les préserver de Tavidité des indigènes; mais il faut v
arriver
ISous avons à repasser dans la région que nous avons traversée pour venir ici; à ce moment, les habitants étaient déjà mal disposés à noire égard ils avaient escompté le reflux vers eux des populations chassées par Samory; ils nous avaient vus. avec colère, nous mettre entre eux et la proie quils convoitaient. Cette fois, ils saisiront peut être quelques femmes, quelques enfants... Maigre butin 1 Ces 6.000 fuyards eiiviron qui nous escorteront ne représenteront J)lus pour le Baoulé jj qu'une nuée de sauterelles prête à sabatlre sur les plantations. Tout le pays se soulèvera.
Ce sera de nouveaux combats, de nouveaux tués, de nouveaux blessés, et la colonne, de plus
en plus lourde, gênée par cette horde, aura peine à se tirer d affaire. Comment protéger, comment nourrir un pareil monde '^ Combien seront enlevés, ou mourront sur la route? Pourtant, nous ne pouvons les fusiller pour les empêcher de nous suivre, ou pour leur éviter d'être réduits en esclavage !
Comme si les sofas voulaient achever de terrifier les Dioulas et les confirmer dans 1 inutilité de la résistance, ils nous ont attaqués aujourd'hui plus sérieusement qu'ils ne lavaient fait depuis notre arrivée à Sattama.
Dans l'après-midi, nos avant-postes ont été repoussés et se sont rabattus sur le ruisseau. Une section s'est déployée pour les soutenir ; il a fallu tout de suite la renforcer.
Mais ce n'est pas le souvenir de ce combat luimême qui reste devant mes yeux, c'est le spectacle poignant, apparu dans une vision rapide et tragique, pendant que je me portais avec Marchand sur la ligne de feu. Nous passions en courant devant labri où reposait le heutenant Ayrolles, où il agonisait plutôt, terrassé par la dysenterie.
Au bruit des détonations, il était descendu de son lit; incapable de se tenir debout, il était tombé et s'était traîné juscju'à l'ouverture de sa tente. Là, s'agrippant des doigts aux touffes
d'herbes, sur les genoux, sur les mains, il rampait, la figure déjà cadavérique, le cou tendu vers les éclairs qui sillonnaient la brousse, appelant une balle, mettant ce qui lui restait de force et de volonté dans le désir d'échapper à cette mort qui le tenait, et de se donner à une autre plus glorieuse.
Les balles ne voulaient pas de lui.
Le soleil vient de se coucher. Au- dessus de Sattama rampent des fumées qui flottent comme les lambeaux noirs d'un crêpe déchiré, Ayrolles est mort. Nous l'enterrerons seulement quand la nuit sera tombée.
Si les sofas, du haut delà colline, nous voyaient rendre les honneurs funèbres, après notre départ, ils parcourraient le camjjement, en exploreraient les alentours, découvriiaient la terre fraîchement remuée, et le corps d'AyroUes deviendrait une proie, un trophée. Nous voulons qu'il soit à l'abri de leurs insultes. Les tirailleurs, en ce moment, creusent une tombe dans le lit asséché du ruisseau dont ils ont arrêté le cours par un barrage ; nous y déposerons notre ami. Nous attendons devant la tente où il est étendu, noyé d'ombre. La lueur
LA COLON^'E DE KONG aCJQ
vacillante d'un photophore éclaire à peine la blancheur du visage d'où s'est effacée toute trace de souffrances, souffi'ances aiguës du corps, souffrances de l'âme se raccrochant à l'abîme dans la vision de tout ce qu'elle abandonne, les combats, les parents, la France ! Pauvre Ayrolles ! Devant son corps immobile je le revois se traînant, arraché à son lit par le bruit des balles; je revois sous ses paupières, aujourd'hui fermées, le regard brillant où s'était réfugiée toute la vie, où était déjà la mort.
L'obscurité est complète. L'un de nous prend le photophore ; quatre tirailleurs soulèvent leur lieutenant. Le pas assourdi, nous glissons comme des fantômes derrière le linceul sur lequel les étoiles versent leur clarté. Aux bras des porteurs la tête s'est renversée, dans 1 attitude du repos, sur le front tombe la réverbération de la lumière d'en haut, un reflet du ciel.
Le convoi pénètre sous la voûte des arbres ; une section alignée le long de la berge présente les armes, la flamme de la bougie jette une lueur vacillante sur les baïonnettes ; puis les tirailleurs s agenouillent au bord du trou noir, à peine visible dans les ténèbres ; ils couchent leur officier au fond de la fosse, et ramènent doucement le sable sur lui.
On ouvre la digue, le ruisseau reprend son cours, il revient en chantant. Sous la grande ombre des arbres, dressés comme des gardiens, Teau avec un murmure bterceur rççouvre la tombe où repose Ayrolles.
Nous partons. Un dernier regard au ruisseau auquel cette nuit nous avons confié Fun de nous; sur la berge, la trace de nos pas a été soigneusement effacée. AyroUes dort en paix.
Nous traversons Sattama. Toute la population est là, prête à nous suivre. De Fautre côté du village, les réfugiés de Djimini sont debout au milieu de leur campement ; les feux sont éteints ; des abrisi fg^its de quatre piquets recouverts d une loque, il ne reste plus que les supports; les hommes achèvent de ficeler des peaux de bouc, les femmes assurent un bébé sur leurs reins en resserrant leur pagne, ou s'aident mutuellement à poser sur leur tête le tas des calebasses contenant leur fortune ; des enfants vagissent, d'autres gambadent insouciants et se roulent dans la cendre du foyer à jamais (Jispersé ; une rumeur plane suj; cette co^ue qui ne pstiviçnt pa,a à s'organiser.
Soudain, un coup de feu éclate à rarrièxegarde. G est la fuite, les clameurs, la panique. La masse humaine plonge dans la brousse pom' gagner le flanc de la colonne, elle sécoule entre les broussailles, les arbustes, se bouscule, s écrase; des charges chavirent, ceux qui veulent s'attarder à ^es ramasser sont piétines par ceux qui suivent. Quand les premières vagues du flot ont dépassé 1 avant-garde, devant le vide qui les entoure, elles refluent sur les vagues suivÊintes.
Les coups de feu ont cessé; la houle oscille et cherche son équilibre; la horde se tasse, se caloie, et prend lallure de la colonne.
Dans les clairières, cette masse s'étale, grouillante; dans les défilés, elle se resserre et s'allonge; la brousse craque sous ses pas; malgré le silence que fait peser sur elle la crainte d une attaque, 1 angoisse de l'inconnu, il en sort des chuchotements, des murmures, des plaintes, des halètements. Au passage des jiç^arigots, la foule se divise, s'engouffre par torrents dans les éclaircies ; sous la sonorité des arbres, le clapotement de milliers de pieds dans Teau reproduit le grondement d une cataracte.
Les sofas nous suivent, ce n'est plus à nous qu'ils en veulent, mais à ces captifs qui leur échappent. Us ont coiiip^AS rinipo&aibihté pour la
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colonne de garder complètement cette multitude chaotique, dont un des flancs reste découvert, et dont la queue même peut être vulnérable. S'ils arrivent à créer entre cette queue et Tarrièregarde un espace suffisant , ils opéreront sans danger quelques bonnes prises, car les tirailleurs seraient obligés pour tirer sur eux de tirer sur les Dioulas.
Nous avons marché pendant quelque temps sans être inquiétés, les sofas préparaient leur mouvement. Bientôt les attaques reprennent; Tarrièregarde engagée est forcée de s'arrêter.
Aux coups de feu, la horde se jette en avant, tourbillon de créatures affolées qui se pressent, se serrent et augmentent tout de suite la distance entre eux et Farrière-garde, favorisant ainsi la tactique de Tennemi.
Les cavaliers sofas sortent brusquement des fourrés, dressés sur leurs étriers. Tels des oiseaux de proie, ils décrivent un cercle, rasent la cohue, allongent le bras, saisissent une femme, un enfant, et disparaissent dans la brousse, traînant leur prise.
Impuissants, nous assistons à ces rapts. De ces 6.000 Dioulas, pas un n'a l'idée de résister; ils n'ont qu'une pensée : fuir, échapper aux serres qui menacent de se refermer sur eux. Ils s'écra-
sent pour pénétrer au centre du tas d'êtres hagards ; c'est à qui ne restera pas à la ciiconférence, les hommes frappent les femmes, renversent les enfants... Spectacle hideux de monstrueuse lâcheté, Moussa a raison : « Ça y a bon pour faire captifs ! »
Et tant que Farrière-garde ne s'est pas dégagée, jusqu'au moment oiî un soutien a pu être envoyé, les cavaliers continuent de décrire leur cercle, de puiser dans le résefvoif humaili.
Nous approchons du N Zi, la rivière qui sert de limite au Diamala et le sépare du Baoulé. Gomme hier, les sofas attaquent 1 arrière- garde pour mettre la main sur quelques captifs, et ils y réussissent malgré nos efforts. Leur audace n'a d égale que la couardise de leurs victimes; un Dioula en face d'un sofa n'est plus qu'un oiseau sur lequel plane l'ombre d'unvautoUr.
La brousse se lait plus dense; la marche des émigrants est plus difficile, leurs paniques deviennent maintenant dangereuses pour la colonne. 11 faut user de la force pour les empêcher d'envahir le sentier, de bousculer les blessés et de Couper les compagnies.
Nous arrivons devant un ruisseau entouré d'une gaine de verdure épaisse, prélude de la végétation que nous allons retrouver sur la rive di'oite du N^Zi.
En présence de ce mur, les Dioulas qui sont en avant hésitent; ils cherchent un passage; derrière eux, la foule se tasse. Le moment a été prévu par les sofas ; leurs coups de fusil immobilisent Tarrière-garde.
Dans cette masse déjà serrée, la terreur produit une ruée formidable : sous la pression; les flancs débordent sur le sentier, je place des baïonnettes pour protéger le convoi, mais la pression se fait de plus en plus forte ; les affolés ne veulent pas attendre. Dans ce tas vivant, comprimé entre l'obstacle du ruisseau en avant, et l'épouvante en arrière, il y a des lancements de houle; on sent dans sa profondeur la puissance d'un élément ; la masse frémissante , aveugle, fonce et jette les premiers rangs sur Tenchevêtrement de lianes, de bambous, de rotins épineux ; il lui faut une issue.
En tête, des hommes, des femmes, des enfants roulent aplatis, aussitôt écrasés par les suivants qui culbutent sur eux; le sang coule, les hurlements s'élèvent, mais l'effroi est là-bas, la pression continue féroce ; à terre, des corps tordus,
des faces qui se soulèvent implorantes, des prunelles folles, des bras qui se tendent... Les pieds foulent tout ce qui résiste. Le bélier vivant avance sur des cadavres, mais il avance... La tête a disparu sous les arbres ; on n'entend plus qu un long mugissement, le piétinement dans la boue, dans Teau; un instant, au passage du ruisseau, la vitesse s'accélère ; puis le percement de ce tunnel à coup d'hommes reprend sur l'autre rive...
Brusquement le flot s'engouffre, l'obstacle a disparu, la trouée est faite ; de l'autre côté, le grouillement noir jaillit pêle-mêle, se répand dans la brousse; sur sa route, il sème du sang. On dirait l'exode d'un peuple pom'suivi par un cataclysme.
Dans 1 après-midi, nous passons le N'Zi, nous entrons dans le Baoulé. Nous disons adieu aux sofas qui ne s'aventureront pas dans cette région boisée où ils n'auraient pas seulement affaire à nous, mais aux habitants, et ceux-ci ne ressemblent pas aux Dioulas. La colonne contre >Samory est terminée, toutefois, nous ne sommes pas encore à Kodiokoû.
Campés à quelque distance du N'Zi. nous voyons
se dérouler devant nous, le long des vallées, les flots verts qui forment une série de clairières coupées de massifs opaques. Si nous sommes attaqués dans ce pays, nous connaissons d avance la tactique des indigènes; nous avons fait connaissance avec elle, de Thiassalé à Toumodi ! C est Fembuscade, le tir à bout portant sur les éléments de tête ou sur les côtés de la colonne, le combat court, mais meurtrier du premier coup.
Le 26 mars, nous nous engageons dans une succession de défilés reliés par de véritables tunnels de verdure, couloirs étroits aux murailles impénétrables.
Nous n'attendons pas longtemps avant détre fixés sur les dispositions du Baoulé.
Dans une des premières éclaircies que nous traversons, nous sommes fusillés de flanc, l'interprète Mandao Ousman tombe à côté de moi, grièvement blessé.
A l'étape, au village de Simbi, de nouveaux coups de feu nous atteignent. Là, comme si les combats, la fatigue ne suffisaient pas, nous trouvons les ruisseaux à sec. Au fond des puits il ne reste qu'un peu de boue; les tirailleurs doivent garder cette boue, baïonnette au canon, repousser les Dioulas altérés. Quelques minutes après il ne reste plus rien, nous avons exprimé les dernières
gouttes de liquide que ce mélange bourbeux contenait encore.
Depuis deux jours un des sergents européens. le sergent Henriot, est atteint d hématurie; ce manque d'eau est la suprême épreuve, il ne peut résister plus longtemps. Comme Ayrolles, nous l'enterrons de nuit, mais nous ne pouvons dissimuler sa tombe sous Feau d un ruisseau. Sa sépulture sera-t-elle respectée ?
A peine partie de Simbi, la colonne se bat à Marékrou; plus loin, àN Dérikrou. Dans le tunnel sombre qui conduit au village, le capitaine de Léseleuc sengage avec la pointe de la to^ compagnie ; au moment oii il arrive devant les défenseurs embusqués qui ont laissé passer les premiers tirailleurs, il tombe frappé de cinq balles.
Le lieutenant Testard prend le commandement de la compagnie ; le soir, il est blessé en enlevant le marigot de Tiémérébré.
Enfin le 28, nous entrions chez les Zipouris, dont le territoire englobe le poste de Kodiokofi ; le colonel espérait que les attaques allaient cesser ; elles continuèrent jusqu'à Atté. Ace campement, il fallut creuser une nouvelle tombe, celle de l'adjudant Espert, emporté par la dysenterie.
Le lendemain, en arrivant au poste, le capitaine Desperles, commandant la 9*" compagnie, succom-
bait aux fatigues accumulées durant les derniers jours, et peu après, l'interprète Mandao Ousman mourait de ses blessures.
Depuis notre départ de Kodiokofi, nous avions parcouru plus de quatre cent cinquante kilomètres, et nous nous étions battus sans arrêt pendant vingt-six jours. La colonne avait perdu de maladie deux officiers et cinq sous-ofFiciers ; elle avait eu seize tirailleurs tués, et soixante-trois blessés, dont cinq européens. Dans ce nombre, les hommes atteints plusieurs fois ne sont comptés que pour une blessure; la 10^ compagnie, à elle seule, avait eu deux cents blessures sur un effectif de cent vingt-cinq hommes.
Il est permis de dire que jamais une expédition ne fut aussi meurtrière ; celle du Dahomey, pour citer une des campagnes dont on a le plus parlé, a eu comme proportion dindlgènes tués, 0,7 pour cent, de blessés 6,4 pour cent.
La colonne de Kong, du 22 février au 29 mars, a eu 5,3 pour cent de tués, 21 pour cent de blessés, cest-à-dire huit fois plus de tués et trois fois et demie plus de blessés, dont le colonel.
Si la proportion n'a pas été plus élevée encore, si toute la colonne n'a pas succombé dans ce raid, elle le doit au commandement, à Ténergie de son chef, à la confiance qu'il inspirait, à la
manière dont il sut utiliser la connaissance que Marchand avait du pays : elle le doit enfin au dévouement de tous , à la furie avec laquelle officiers et tirailleurs chargèrent, le commandant Pineau en tête dans toutes les situations critiques.
EXPLOITS DE TIRATLLEURb LA RETRAITE DE ZINDER
Le Tchad ! Nom magique, fascinateur ! Qui n'a rêvé du lac inconnu au centre de l'Afrique ?
Le Tchad ! Pendant longtemps il a brillé devant les yeux à la façon des mirages évanouis avant d'être touchés ! 11 semblait même à l'explorateur, lorsque ces mirages se levaient sur sa route, qu'ils avaient été lancés par le grand lac dont ils devaient être un reflet ; ils disparaissaient, renaissaient et reculaient sans cesse pour l'attirer vers l'eau mystérieuse.
Le Tchad! Le colonel Monteil le vit en iSgS. Son retour fut celui d'un vainqueur. Le Tchad n'était plus inaccessible. Vers lui convergèrent, alors, toutes les expéditions, il devint le point de jonction dv^signé entre nos possessions du Congo, de TAlgérie et du Soudan. En 1898, il fut atteint sur sa rive orientale par le lieutenant de vaisseau Gentil parti du Congo ; la même année, deux missions se mettaient en route de l'Algérie et du Sou-
dan pour y arriver, Tune par le Nord, lautre par rOuest. La première, celle de Foureau-Lamy était une véritable colonne, la deuxième, celle du capitaine Cazemajou comptait seulement quelques hommes.
Le capitaine Cazemajou avait, en effet, quitté Say, n'emmenant avec lui que dix-huit tirailleurs et linterprète Olive.
Cette escorte était suffisante pour traverser l'Afrique ; le colonel Monteil l'avait prouvé. Toutefois, une mission ne réussit dans de semblables conditions que par la diploniatie, 1 habileté de son chef, n faut connaître à fond le caractère des noirs, ne pas faire une faute, ne pas commettre une imprudence. Le capitaine Binger, lui aussi, en 1887 était allé presque sans escorte du Soudan à la Côte d Ivoire; en iSgS, le capitaine Marchand avait réaHsé le même exploit, en sens inverse et par une autre route ; mais Monteil, Binger et Marchand étaient des spécialistes de 1 Afrique. Le capitaine Cazemajou ignorait le Soudan, il y venait pour la première fois, son entreprise était hasardeuse.
Jusqu à la région de Demaghara, il ne rencontre aucune difficulté. Dans ce pays, il est même bien accueilli par les Haoussas, intelligents, commerçants, et dun naturel assez pacifique. Pourtant
des bruits alarmants circulent ; on lui dit de se méfier du sultan Ahmadou, peu disposé à le laisser passer.
Il ne s inquiète pas de ces racontars et poursuit sa route.
L hivernage n'est pas encore commencé, les herbes sont desséchées pai- le soleil ou brûlées par les indigènes, mais le pays est riche. Autour des villages, les terres sont défrichées ; champs de mil, champs de cotonniers attendent les premières pluies pour reverdir. Chaque jour, à l'étape, les vivres sont abondants; et chaque soir Gazemajou s'endort confiant dans le lendemain.
Le 4 msi. il arrive en vue de Zindet. La grande cité noire du Sahara se profile sur l'horizon. Audessus des hautes murailles àe dressent les minarets de ses mosquées, les toits de ses palais ; çà et là quelques arbres émergent, une masse imposante et sombre domine cet ensemble confus, c est une colline de rochers enfermée dans la ville. Le soleil est déjà bas, ses rayons obliques illuminent les faîtes et découpent sur le ciel les contours des édifices, au pied desquels l'enceinte forme un ourlet d'ombre.
Quelques cavaliers venus au-devant de la colonne caracolent, le burnous flottant ; ils ont apporté à Gaasemajou Tinvitation à camper hors
de la ville, lui seul sera admis auprès du sultan.
Sur un mamelon, à douze cents mètres de Zinder , le capitaine installe le bivouac ; il est trop tard pour rendre visite le soir même au sultan Ahmahou.
Déjà, dans le crépuscule, les maisons s'aplatissent, se nivellent, ne forment plus qu'un pêlemêle, une confusion de cubes lourds, de blocs blanchâtres, à peine estompés sur Tétendue de la brousse, tout se fond dans Tair gris ; les cavaliers au burnous flottant ont franchi les murs de la ville, la plaine est silencieuse.
Au cours de la soirée, le capitaine Cazemajou se félicite de la prise de contact avec Zinder : le sultan n'a pas les mauvaises intentions qu'on lui prêtait; s'il avait voulu arrêter la mission, il l'aurait attaquée immédiatement ; il ne tient pas à ce que les tirailleurs pénètrent dans la ville, rien n'est plus naturel ; il craint d'effrayer la population, peut-être de se donner une apparence de soumission aux blancs.
L'interprète ne répond rien à ces hypothèses. Son regard se porte des tirailleurs, accroupis devant un feu, à la sentinelle qui veille en avant du campement, et ce regard traduit clairement la crainte d'une attaque. Le capitaine trouve son compagnon trop pessimiste. Néanmoins il appelle
le sergent Samba Taraoré et lui fait des recommandations pour la nuit. Celui-ci hoche la tête :
— Mon capitaine, ces gens-là y a pas bons ! Le caporal Kouby-Keïta, avec la familiarité des
tirailleurs, résultat de leur confiance et de leur affection, s'est approché, et appuie l'affirmation du sergent :
— Ces gens-là y a pas bons. Toi n'as pas besoin de voir le sultan demain.
Cazemajou hausse les épaules:
— Et pourquoi ?
— Ça manière de sauvages pour te prendre. Samba et Kouty-Keita insistent : ils ont entendu
parler chez les Haoussas, ils savent que le sultan ne veut pas permettre aux blancs de passer chez lui. Zinder est la plus grande ville du Soudan, elle renferme des richesses incalculables pour le pays, des maisons qui sont des palais ; c'est ici que se concentre tout le commerce des caravanes venues du Nord ; Ahmadou ne serait plus le sultan tout-puissant s'il n'empêchait les Européens de fouler sa terre ; il perdrait son nom, il perdrait sa fortune.
Cazemajou ne se laisse pas influencer par ces paroles. Certes, cette ville est importante, elle doit compter au moins 20.000 âmes. Son enceinte crénelée a plus de 5 kilomètres de tour, et ce
qu'on rapporte de sa richesse est probablement exact; mais tous les Toyageurs ont rencontré sur leur chemin des cités, sinon aussi florissantes, du moins aussi puissantes : Binger est entré à Kong, Monteil à Kouka, le lieutenant de vaisseau Boiteux avec six Européens et douze tirailleurs a pris Tombouctou ! Pourquoi suspecter la bonne foi du Sultan ? Si celui-ci est encore indécis, un coup d'audace lui en imposera.
Le jour se lève; nulle attaque n"à troublé la nuit; Cazemajou, heureux et confiant, regarde le vent dissiper les nuées matinales, les minarets sortir de lombre, la ligne des toits se préciser et mettre sur l'horizon des dentelures ; il aspire cette odeur un peu acre exhalée par les herbes brûlées que la nuit a mouillées de rosée, cette odeur caractéristique de l'aurore africaine, et qui reste^ pour ceux qui Font connue^ l'odeur évocatrice de la brousse, l'odeur de lAfrique.
La ville à contre-jour n'est encore qu'un ainas d'ombre; elle se détache comme un îlot noirâtre sur la mer ensoleillée des champs environnants ; elle semble dormir encore. Pourtant, les portes se sont ouvertes, les cavaliers de la veille galopent vers le campement; ils viennent chercher le chef de la mission.
Lé sergent Samba Taraoré fuit prendre les
armes à l'escorte ; il s approche du capitaine et renouvelle sa prière :
— Mon capitaine, toi n'as pas besoin daller làbas.
Cazemajou fait signe à l'interprète Olive et se dispose à accompagner les envoyés d'Ahmadou. Samba est toujours devant lui.
— Alors, mon capitaine, tous les tirailleurs y a partir avec toi.
Cazemajou lui donne Tordre de l'attendre; avec l'interprète, il descend vers la ville.
Du sommet du mamelon, Samba et le caporal Kouby-Keïta, larme au pied, liés au convoi par la consigne, regardent s'éloigner leur officier. Le capitaine approche du grand tata, il franchit la porte, on ne le voit plus... Samba et Kouby demeurent les yeux fixés sur cette tache sombre qui dans le mur marque l'entrée de Zinder.
Tout à coup ils tressaillent ; là-bas, des cris s'élèvent. Est-ce que ce sont des acclamations en l'honneur des blancs '^ N'entend-on pas au milieu de ces cris la voix du capitaine ?
Maintenant des hurlements passent par-dessus l'enceinte. Ces hurlements ont un accent de triomphe. Et voilà des cavaMers qui se précipitent, clamant leur victoire : les blancs sont morts ; que leurs hommes s'en aillent.
Le sergent ne peut douter de la vérité de cette nouvelle. C'est bien Tappel de son officier qui tout à 1 heure est venu jusqu'à lui !
A peine entré, dans la ville, Cazemajou a été assommé à coups de bâtons avec son interprète.
Le capitaine est tué, mais les tirailleurs nabandonnent pas leur chef, même quand il est mort. Il leur faut le corps de leur officier. Sans hésiter, Samba Taraoré dit au caporal Kouby-Keïtade garder le campement, et avec un homme il se du'ige vers Zinder. Saisi aussitôt et conduit devant le sultan, il exige de lui les cadavTes de ses chefs. Ahmadou dans un éclat de rire ordonne dencliaîner les audacieux.
Près du convoi, le caporal attend toujours le retour du sergent. Il devine que Samba est prisonnier. A son tour de prendre le commandement. Sur son ordre les tiiailleurs construisent un retranchement; en quelques minutes des abris sont creusés, les ballots du convoi renforcent les parapets, forment des barricades. En face des murailles de Zinder, hautes de huit mètres, abritant des centaines de guerriers, se dessine sur la colline, comme un trait d ombre, la ligne mince de la tranchée des seize tirailleurs.
Kouby-Keïta n'a pas l'intention de s'en tenir à
la défensive, de rester inactif, il veut son sergent et les corps de ses officiers.
Dans les indigènes du convoi, il choisit un interprète et l'envoie porter son ultimatum au sultan : « Si les prisonniers ne sont pas rendus immédiatement, il prendra et brûlera Zinder. »
Ahmadou est bon prince, il n'en veut pas à ces noirs ; la sommation qu'il reçoit lui semble tellement bouffonne qu il ne peut se fâcher. Même, la grandeur du geste de ce petit tirailleur ne lui échappe pas; il n'y voit pas de Fimpudence, mais seulement une présomption folle. Lequel parmi ses chefs oserait avoir une pareille témérité ? Il arrête ses guerriers, prêts à venger l'offense, et se contente de ne rien répondre. Ce silence est une nouvelle insulte pour Kouby-Keïta. Il attend la nuit; et lorsque tous les bruits ont cessé, à la tête d'une patrouille, il s'avance vers Zinder. Les hommes portent des bottes de paille et des perches, luimême tient un tison à la main.
Les palais et les maisons du centre de la ville ont des toits plats en terre battue, mais près de l'enceinte, les cases des faubourgs sont recouvertes de chaume ; Kouby l'a remarqué ; il ne peut enfoncer iagrande porte du tata ; à l'aide des perches dont il s'est muni, il fera tomber des torches enflammées sur les naillotcs. Il se dissimule l'ennemi
a peut-être une sentinelle sur la colline des rochers dominant la ville ; il se glisse sous les murs, pai*vient à l'endroit qu'il sest fixé, et rapidement exécute son plan.
Illuminé par les flammes qui s'élèvent, crépitent, tendent un voile de feu sur les palais de Zinder, Kouby-Keïta, calme, suivi de sa patrouille en ordre, regagne son campement. Et la population réveillée en sursaut, sortie a£Folée de la ville, contemple, terrifiée, ces cinq hommes qui montent la pente de la colline d un pas égal sans même tourner la tête.
Au lever du jour le sergent Samba et le tirailleur étaient remis en liberté. Mais le sultan rendait ces deux hommes parce qu'il voulait tous les autres. Il voulait ces guerriers que rien ne pouvait effrayer; il les paierait ce qu'ils demanderaient. Il comprenait que par la force il ne les prendi-ait pas vivants .
Les cavaliers, en ramenant le sergent, firent pai't aux tirailleurs des offres de leur maître.
Samba n'a pas besoin de consulter ses hommes, tous ont bondi sous l'outrage :
— Nous ne sommes pas à vendre, rendez-nous le corps de nos chefs 1
Les cavaliers rentrent à Zinder et rapportent au sultan la réponse des tirailleurs.
La journée se passe. Les portes de Zinder restent fermées. Le lendemain elles ne se rouvrent pas. En vain, derrière son retranchement, la petite phalange attend les cadavres des blancs.
Le soir, Kouby-Keïta sur un autre point de la ville renouvelle son exploit de la veille ; de nouveau les flammes s'élèvent sur Zinder. Cette fois, c en est trop! Le sultan est à bout de patience. Puisque ces hommes sont assez fous pour le braver, qu'ils meurent. Au matin, ses guerriers marchent contre le campement.
Le sergent les laisse approcher ; à cinq cents mètres il commande le feu ; cette foule hurlante va connaître ce que peuvent les armes des blancs ! Chaque feu de salve fauche la cohue, y ouvre une brèche, Téventre, chaque balle traverse plusieurs hommes. L'ennemi s arrête, il ne crie plus ; le silence s'est fait devant cette ligne déclairs d oii jaillissent des gerbes de plomb mortelles ; et tout à coup, pris de panique, les soldats d'Ahmadou se dispersent, détalent vers la ville. Quelques cavaliers galopent encore çà et là, mais ils suivent le mouvement et s'engouffrent dans Zinder.
Samba Taraoré s'est avancé, et dans la plaine déserte, au milieu des cadavres, au pied de la muraille, il répète encore une fois :
— Rends-nous les corps de nos chefs.
Tout raprès-midi, les tirailleurs attendent un nouvel assaut ; la grande porte de fer ne se rouvre pas.
La nuit est venue. Zinder semble une ville morte. La petite troupe pourrait facilement battre en retraite ; elle n'y songe pas : les cadavres des blancs sont là ; 1 honneur et le devoir commandent de ne pas les abandonner.
Samba et Kouby se relaient pour veiller. Le sergent vient de prendre le quart; il contemple ces murailles noyées dans l'obscurité : comment les renverser ? Il n'a pas de canon ! Evidemment les sauvages ont peur, ils n'osent pas attaquer, ils resteront derrière leurs remparts sans offrir le combat, espérant que les tirailleui's lassés se retireront. Le front têtu de Samba se plisse, ses balafres de Bambara, de chaque côté des joues, se creusent sous l'effort de la colère et de la volonté. Non, ses tirailleurs ne s'en iront pas ! Ils assiégeront la ville. Assiéger la ville ?.. . Zinder a des vivres pour longtemps 1 pour plus longtemps peut-être que les tirailleurs ! . . .
Tout à coup la figure de Samba s'illumine : là-bas, dans une dépression du terrain, sont les puits où s îdimente 1 ennemi. Il ne peut le réduire ni par la force, ni par la famine, il le rcduiia par la soif.
Dès Faube, avec une partie des tirailleurs, il occupe les puits; Kouby-Keïta garde le camp.
Au matin, quelques indigènes sortent furtivement et se dirigent vers les points d eau. Une décharge les accueille. Ceux qui n'ont pas été couchés par la salve s'enfuient terrifiés; la ville se referme, et le calme s'étend de nouveau sur la plaine.
La journée s'écoule. Pas unhommene se risque hors des murs.
Une fois, deux fois, le soleil se lève ; chaque jour il éclaire les dix-huit tirailleurs montant la garde devant la forteresse qu'ils ont plongée dans la stupeur et dans 1 effroi, la forteresse où reposent leurs chefs, immobile et silencieuse comme une tombe.
Pourtant, le quatrième jour, les réserves d'eau de Zinder sont épuisées. Une sourde rumeur sélève au-dessus des murs, un grondement de bêtes affolées qui se préparent à mordre ; bientôt la cité entière hurle par des milliers de bouches ; il faut boire! Les tam-tams et les trompes de guerre retentissent ; Samba et Kouby se préparent au combat.
Dans l'après-midi, les portes s'ouvrent. Une masse de guerriers se précipite vers les points d'eau ; une grêle de chevrotines, une nuée de
agfi ÉPOPÉES AFRICAINES
flèches, s'abattent sur le sergent et ses tirailleurs. Calme, Samba commande le feu. En vain les premiers rangs ennemis sécroulent sous les balles, la horde altérée piétine les corps, se rue sur les défenses derrière lesquelles le sergent tente de résister. La retraite va lui être coupée. Les sauvages sont trop !
Mais Kouby-Keïta est prêt à la contre-attaque. Du haut de la colline, il tombe sur le flanc des assaillants. Les détonations partent à bout portant, les flammes des fusils brûlent les faces ; les baïonnettes luisent . , . Samba est dégagé ; les tirailleurs reculent sur le campement, face à l'adversaire.
Les soldats d'Ahmadou, après un moment de surprise, sont enlevés de nouveau par le son des tam-tams et le mugissement des trompes, ils s'élancent à Fassaut du retranchement oii se sont affaissés le caporal et deux hommes que leurs camarades ont soutenus jusque-là. Kouby-Keïta est blessé à mort.
Encore une fois la vague est repoussée. Autour du mamelon, tenus en respect, les ennemis se dispersent, ils tirent abrités. Leurs balles parviennent à peine jusqu'au but, mais les assiégés ne sont plus que dix! Cinq nouveaux blessés gisent à terre. Ils ont fait le coup de feu tant qu'ils ont eu des
forces, maintenant ils ont donné leurs cartouches aux survivants ; les dernières cartouches ! car les munitions vont manquer.
Enfin la nuit arrive ; le suaire des ténèbres recouvre les cadavres de Kouby-Keïta et de deux tii'ailleurs .
Le sergent comprend qu'il ne peut plus résister. Il est impuissant contre le nombre ! Il a fait son devoir, il a maintenant celui de sauver ceux qui vivent encore, et de regagner le premier poste « afin de rendre compte », comme il le dit plus tard.
Silencieusement, il donne les ordres de départ et forme son convoi ; Tennemi garde le corps des chefs, il ne lui laissera pas d'autres trophées; il emporte ses morts et ses blessés.
L'ombre protège sa retraite. Grâce à l'obscurité, à coups de baïonnette, dans la rage qui triple les forces, il réussit à crever le cercle des soldats d'Ahmadou.
Cependant, sur ses pas résonnent les appels de ceux qui le poursuivent. Au jour, il doit leur faire tête, et recommencer à se battre. Autour de lui se serre la glorieuse phalange dont chaque jour les rangs s'éclaircissent, mais les survivants, épuisés, les yeux brillants de fièvre, retrouvent des forces pour tenir à distfince la meute qui les harcèle, sans
oser les approcher, attendant de les voir tomber. Cette poursuite dura plusieurs jours ; quand le sergent Samba Taraoré parvint au premier poste français, sur les dix -huit tirailleurs, escorte du capitaine Cazemajou, six avaient été tués et huit étaient blessés.