‹ Épopées africaines. Éd. definitiveChapitre 3 sur 23 · LA LEÇON DE FRANÇAIS · texte numérisé non relu

LA LEÇON DE FRANÇAIS

Les tirailleurs parlent-ils français ? Telle est la demande de tous ceux qui ne connaissent pas nos braves Soudanais. Il me souvient qu'un de nos généraux les plus en vue de Farmée de terre ne manqua pas de poser cette question certain jour, déjà lointain, où il passait en revue une compagnie à peu près exclusivement composée de Bambaras, l'élément le plus brave, le plus fidèle, mais assurément le moins intellectuel des régions comprises entre le Sénégal et le Niger.

Sur la réponse affirmative qui lui fut faite, le général s'approcba d'un homme :

— Eh bien ! mon ami, lui dit-il, quelles impressions de voyage avez -vous rapportées?

Le pauvre tirailleur roula des yeux effarés et resta bouche bée, bien que lèvres closes.

— Il n'est pas très fort celui-là, reprit le général, se tournant vers le commandant de la compagnie. Est-ce que les autres ne comprennent pas mieux ?

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— Ma foi, mon général, ils ne sont pas habitués à un laugcige aussi académique : nous employons avec eux des expressions courantes, nous les tutoyons...

— Ah ! bien. Et s'avançant vers un autre tii-ailleur :

— Bonjour mon ami, comment vas-tu?

Présentant larme, qui claqua énergiquement

dans la main gauche [h cette époque préhistorique on présentait encore Tarme! . fixant son interlocuteur droit dans les veux, dune voix terrible, le brave noir répondit sans hésitation :

— Pas mal. et toi ?

Ce jour-là, le général ne posa pas d'autres questions. Il se jugea sans doute suffisamment édifié sur les connaissances linguistiques des Soudanais. Il ne songea même pas à s'enquérir de l'école où ils avaient fait leur instruction. Peut-être craignait-il de rendre les officiers responsables dune éducation aussi défectueuse, tant en matière de langue qu'en matière de discipline.

Sur ce dernier point, je reconnais que le règlement, dans sa lettre, avait subi une légère atteinte, mais dans son esprit, il demeurait intac.t. Ce brave noir eût été bien surpris d'apprendre qu'il n'avait pas eu toute la correction désirable ! La faute en

est assurément à nous. Mais est-ce une faute? Quel maître a jamais sonj^é à réprimer l élan d'un bon chien dévoué qui, dans sa joie de le voir, bondit sur lui, au risque même de le bousculer un peu ? Les noirs, les Bambaras surtout, je l ai déjà dit, sont de bons chiens dévoués. Lorsqu ils (etrouvent, même après une longue absence, leurs anciens officiers, c est la main tendue qu'ils se précipitent au-devant d'eux. Jamais nous n'avons pensé à les prier de rester à six pas, les mains dans le rang. Ils ne comprendraient pas et s'en iraient tout tristes, quelque chose serait brisé entre eux et nous ; ils nous serviraient encore, mais comme les noirs de Sierra-Lcone ou de la Nigeria servent les Anglais. La discipline britannique maintient les distances, et elle n obtient rien de ces mêmes hommes qui nous donnent jusqu'à leur vie; en étouffant leur expansion, elle éteint leur flamme. Les Anglais s imaginent qu en agissant autrement, le prestige de Tofficier serait atteint. Ils se trompent, la familiarité, chez ces cerveaux primitifs et incapables de calculs, n'est que la manifestation d une exubérance de dévouement, elle renforce la discipline, bien loin de lui porter préjudice. Il faut traiter les hommes suivant leur caractère ; ce qui serait un danger avec des blancs, n'en est pas un avec des noirs.

Si je défends Téducation militaire des Soudanais, je ne dirai pas que leur science grammaticale est irréprochable. Quelques-uns, élevés par les frères de Saint-Louis ou les missionnaires du Soudan, parlent correctement, savent même lire et écrire, mais ils sont 1 exception, une très rare exception.

Eli fait d'instruction, les tirailleurs n'ont guère suivi que l'école mutuelle. Si celle-ci donne parfois des résultats imprévus pour la parole, elle n'en donne pas de moins remarquables pour l'écriture. Je le constatai pendant que j'étais aux spahis soudanais.

Mon ordonnance avait retenu les titres de quelques journaux, et, d'un esprit curieux, il avait résolu de trouver la relation qui existait entre ces grandes lettres, signes cabalistiques, et les mots qu'elles représentaient. Aidé probablement d'un camarade un peu plus savant que lui, il était parvenu à identifier certaines lettres à certains sons. Mais, chose curieuse, il s'était borné à identifier les consonnes. Est-ce vraiment curieux ? Son travail était basé sur la consonance ; et dans consonance il y a consonne ; il n'est pas question de voyelle.

Bref, mon spahi s'était ainsi créé une représentation de la parole.

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Je lignorais. Un jour, je trouvai sur ma table uii pUj^jiur portant les inscriptions suivantes :

Je demeurai rêveur en présence de ce rébus. Mon ordonnance en était sûrement Fauteur. Quavait-il voulu dire ?

Il y avait un troisième mot ; et celui-ci avait une voyelle !

Cette voyelle me livra la clé du mystère. J'avais sous les yeux une note de blancliiàaUjjC ! Il fallait si iplement lire :

2 pantalons et 4 paires de chaussettes, que le bravo spahi prononçait : 2 petelems et 4 paires de cercettes.

Somme toute, ce n'était pas si mal. Linsufïïsance de la rédaction teuciit surtout à 1 incorrection de la prononciation.

De ce dernier défaut, Tinstructeur de mon ordonnance était responsable ; mais lui-même, sans doute, n'était guère plus versé que son élève dans la langue française.

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Tous les professeurs noirs ne possèdent pas la science et les dons spéciaux qui caractérisaient le vieux sergent Dialiké Taraoré de la compagnie Mangin. Je ne manquais jamais, lorsque je le pouvais, d assister à ses leçons. J'étais sûr d'y recueillir quelque perle.

C'est dans cet espoir, qu'à Fort-Desaix, je m'étais, un soir, dirigé vers le cercle au milieu duquel professait Dialiké.

La bouche ouverte, les yeux écarquillés, le front plissé par Teffort, les jeunes élèves buvaient les gestes et les paroles de leur sous-officier.

Montrant son œil, le vieux Dialiké disait : « Ça, y a œil. » Et chacun mettant le doigt sur son œil, répétait : « Ça, y a œil. »

Une minute plus tard, après avoir exploré tous les détails du visage, le doigt de Dialiké descendit, se posa sous son menton et tous répétèrent après lui : « Ça, y a cou. »

Mais le professeur jugea utile d'ajouter une explication, un commentaire :

— Y a pas se tromper, dit-il gravement, ça, y a cou, et y a pas dire : ça y a... et son doigt désigna une partie inférieure et postérieure !

On ne saurait prendre trop de précautions avec cette diablesse de langue française ! elle est pleine de pièges ! Dialiké connaissait les embûches ten-

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dues par notre langue à tous les néophytes; sa méthode était pleine de prudence autant que de sagesse.

Quand je le quittai, il était en train d'expliquer l'usage des pronoms possessifs : mon, ton, son, notre, votre, leur. Je regagnai ma case, bercé, rajeuni par la douce musique de Noël et Ghapsal, et je me demandais s'il ne serait pas juste de proposer Dialiké pour les palmes. Il me paraissait y avoir tous les droits.

J'en fus bien plus convaincu le lendemain matin.

Je regardais le médecin de la mission passer la visite. Un des plus brillants élèves de Dialiké s'approcha.

— Qu'est-ce que tu as ? interrogea le docteur. Sérieux, concentrant toute son attention pour

s'exprimer de correcte façon, le tirailleur répondi de sa voix la plus claire :

— Doctoro, moi y en a mal à ton c.ou. Mais hélas 1 après s'être trompé de possessif, il

avait encore oublié Vo !

Si dans la suite de cette histoire, mon héros ne semble pas justifier complètement le titre que je lui décerne, loin de moi pourtant Fintention de le diminuer dans Fesprit de ceux qui Font connu. Intelligent, certes, il l'était. Il lui est arrivé parfois de prêter à rire ; mais dans les occasions où pareille éventualité s'est produite, mon ami a seulement été victime de son désir de comprendre trop vite ; j'admettrai donc qu'il a été victime d'une intelligence trop impétueuse. En tout cas, il fut un bon et brave serviteur de la France, il nous rendit de réels services, et la place, un peu à part, que nous lui avions faite au Soudan, était absolument méritée.

Elevé à Saint-Louis dans une de nos écoles, il parlait le français avec une pureté digne d'un « Immortel ».

Comme il me le disait un jour, il connaissait tous les « nuages » de la langue française. Et j'estime qu'il employait le mot propre. Certaines

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finesses d expressions n'ont-elles pas quelque chose de plus inappréciable, de plus fugace, de plus impalpable qu'une nuance?

Il était d'ailleurs polyglotte; Yolof de naissance, il possédait également bien Farabe, le bambara, le toucouleur, le soninké, bref, toute la collection des idiomes en usage au Soudan.

A le juger sur les apparences, il avait complètement dépouillé l'indigène. A mon arrivée à Kaycs, je me souviens dêtre resté confondu devant le luxe des réceptions offertes par ce civilisé.

Les mets les plus choisis, pour le pays, étaient servis dans la plus fine porcelaine, et le Champagne coulait à flots dans des coupes du plus pur cristal. Seule la tenue du personnel se trouvait en contravention avec les règles du protocole européen. Mais je m'empresse d'ajouter que cette infraction était justifiée par la couleur locale. S'il est naturel que chez les blancs les maîtres d iiùiel soient en habit noir, logiquement chez les noirs, ils doivent servir en habit blanc.

Là encore se révélait la pénétration, la sûreté de jugement de l'amphitryon.

D'ailleurs, ses boys n'étaient pas seulement correctement vêtus, ils étaient encore admirablement stylés, ils ne se seraient pas permis une erreur. Jamais ils n eussent commis bévue pareille

à celle dont furent victimes les autorités belges, au Congo, pendant le festin d'inauguration de la voie ferrée. Les convives étaient nombreux; il avait fallu racoler des serveurs de fortune, et le maître d'hôtel n ayant pas eu le temps de les dresser, leur avait dit simplement : « Vous me regarderez et vous ferez comme moi. »

Devant chaque invité s'étalait une série de verres destinés aux crus les plus variés ; mais les grands verres avaient été proscrits, comme le vin banal auquel ils eussent été destinés. Il est inutile de dire que pas une goutte d'eau ne figurait sur la table. Or, le colonel représentant de la France ne buvait que de l'eau. Vers le milieu du repas, il en réclama. Le maître d'hôtel s'en fut quérir et déboucher une bouteille d'Evian. Incontinent, tous les boys quérirent et débouchèrent une bouteille semblable. Le maître d'hôtel, jugeant superflu de laisser des petits verres devant un homme qui ne s'en servait pas, les enleva et n'en laissa qu'un approprié au liquide demandé par cet étonnant invité. En un tour de main les boys raflèrent tous les petits verres. Puis, continuant à reproduire fidèlement chacun des gestes de leur modèle, ils mirent subitement les Belges en face d'un breuvage auquel beaucoup, paraît-il, ne se souciaient pas de goûter.

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Ce fut un moment de stupeur impossible à rendre, me raconta le colonel, stupeur qui ne tarda pas à se transformer en fureur; la belle eau du lac de Genève fut traitée de poison, et les malheureux boys d'empoisonneurs !

Dans la maison de mon brave ami, on n'était pas exposé à d'aussi pénibles accidents ; sous les larges coups d aile du Paiika. on pouvait s abandonner en toute sécurité aux douceurs de la civilisation.

Et la maîtresse de maison, me demanderezvous? Il n Y en avait pas ; il y en aurait eu trop. Un nègre a beau être civilisé, il se renferme toujours dans ce raisonnement : si une femme est bonne, deux sont meilleures, et le plus grand nombre doit forcément procurer la plus grande somme de plaisirs. C est clair comme 2 et 2 font 4 ; 1 argument est irréfutable, il est mathématique. Au reste, la multiplicité des épouses étant une loi naturelle, la logique est impuissante à la combattre. Mais si un noir admet que, pour des raisons qui lui échappent, nous nous soyons dérobés à cette loi, il ne comprend pas comment la coutume si avantageuse de la dot ne nous a pas ramenés dans la voie tracée par la nature. Quand on a la chance de pouvoir prendre de Targent en même temps qu'une femme, on ne saurait prendre

trop de femmes I Si mie dot est bonne, deux dots sont meilleures !

Vraiment ces nègres ont l'esprit trop pratique.

Mon ami, comme tous ses concitoyens, nous trouvait certainement remplis d'illogisme, bourrés de préjugés ; toutefois il n'en laissait rien paraître ; il était trop bien élevé. Sa correction allait même jusqu'à reléguer ses femmes sur la rive droite alors qu'il habitait la rive gauche. Etait-ce réellement pour ne pas froisser nos préjugés? Était-ce le souvenir de Paris, où il était allé, qui lui avait donné l'idée de faire « la fête » sur la rive droite et de se montrer sur l'autre on ne peut plus « faubourg Saint-Germain ? » N'était-ce pas plutôt la prudence qui lui avait conseillé de mettre entre ses richesses et nous la largeur du Sénégal ! Il est douteux qu'il eût prévu dès cette époque 1 impôt sur le revenu, et qu il ait cherché à se dérober à l'inquisition du fisc ; il est plus probable qu'il avait essayé de prévenir certains commentaires sur Torigine de sa fortune.

Le bruit courait, en effet, que de lautre côté du fleuve un village entier lui appartenait. Je ne parle pas seulement de la terre ou des cases, je parle aussi des habitants. La France fermait les yeux sur cette rive droite, elle la considérait, je crois, comme une dotation, permettant à son vieux ser-

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viteur de tenir son rang vis-à-vis des indigènes. Au début de Foccupation, il était nécessaire qu il eût un certain prestige dans notre propre intérêt.

D'ailleurs, pour posséder des captifs, on n'est pas un négrier ! En France, le mot captif évoque immédiatement les souvenirs de la case de Fonde Tom. La captivité, au Soudan, n'a rien de commun avec l'esclavage, tel que nous le dépeint M™° Beecher Stowe. La captivité est une forme, je dirai même une forme adoucie, de la domesticité; au bout de quelque temps, hommes et femmes deviennent captifs de case, c'est-à-dire qu'ils ne peuvent plus être vendus, ni renvoyés ; ils font partie de la famille.

Sous prétexte de liberté, nous avons parfois une propension exagérée à vouloir astreindre, du jour au lendemain, à nos us et coutumes des gens qui n'y sont nullement préparés. Il est vrai que si nous ne les obligions pas à accepter nos idées nous aurions bien des chances de les voir persister dans les leurs. Il est encore vrai que ne tenant pas précisément le pouvoir de leur consentement, nous n'avons pas à nous occuper de leurs goûts particuliers. Nous sommes là pour leur imposer ce qui est notre bonheur et ce qui doit être le leur par conséquent. Si nous les élevons peu à peu à la dignité d'électeurs, il est bien entendu que leur élu

n'aura jamais le mandat de travailler à la réalisation de leurs désirs. Cette condition est même essentielle î Sans elle où en arriverions-nous ? Les noirs, par exemple, demanderaient tout de suite la suppression du travail des hommes et la réglementation du travail des femmes ; car ils n'ont qu'un rêve : ne rien faire, et autant que possible être payés pour ne rien faire.

Gomme le disait mon bon camarade nègre, que j'étais en train de perdre de vue : « Les noirs ne comprennent pas que la liberté est dans le travail ! ))

Je l'entends encore, je vois encore son regard errer sur les « lougans » ^ de la rive droite, en même temps qu'un ineffable sourire de propriétaire se dessinait sur ses lèvres. Ce jour-là, je compris que l'égalité est absolue entre les noirs et les blancs, quant à la compréhension de la liberté et de la fraternité. L'optique d'un homme arrivé est la même dans tous les pays, le pigment de la peau n'influe pas sur elle.

J'avais conçu une haute idée de cet homme d'une intelligence si supérieure. Pourquoi par deux fois détruisit-il une partie de mes illusions ?

Quelles furent les causes de ce revirement ?

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