‹ Épopées africaines. Éd. definitiveChapitre 4 sur 23 · I. Les champs · texte numérisé non relu

I. Les champs

L INTELLIGENCE DES NOIRS 5y

Un soir, après un de ces dîners, comme lui seul était capable d'en offrir à Kayes, nous étions restés à philosopher en achevant une cigarette. Mon noir ami paraissait inquiet; il soulevait et replaçait le couvercle du sucrier d une main nerveuse. Je rinterrogeai sur le motif de sa perplexité.

— Voilà, me dit-il ; je suis certain que tous les jours on me vole du sucre, et je ne sais par quel moyen m'en assurer. Ah ! si le sucre était comme en France, en morceaux ! que faire avec du sucre cristallisé, en poudre?

— 11 faut le peser.

— J'y ai songé, mais si mes boys me voient aller chez le traitant pour me servir de sa balance, ils se méfieront, et cette nuit ils ne me voleront pas !

Une mouche qui voltigeait me suggéra la solution du problème.

— C'est bien simple, affirmai-je ; prenez une mouche, enfermez-la dans le sucrier, et si demain elle n'y est plus, vous pourrez être sûr que vos boys vous ont volé.

U se frappa le front, émerveillé de tant d astuce, et me serra chaleureusement les mains, ne tarissant pas de remerciements :

— Jamais je n'aurais pensé à ça !

Je le laissai tout à la joie, et plongé dans l'admiration de mon génie.

6o ÉPOPÉES AFRICAI>ES

Le lendemain, je le vis passer Fair soucieux :

— Eh bien ! criai-je, et la mouche ?

— Eh ])ien ! eh bien 1 . , , je ne comprends pas . . . car je suis convaincu que cette nuit encore on m'a volé.

— Et la mouche était restée dans le sucrier ?

— Oui, elle y était; c'est-à-dire la croûte de pain que j avais mise à sa place ; j e n'avais pas trouvé de mouche. Elle y était, et pourtant on m'a volé ! Oui. Vous êtes aussi étonné que moi, je le vois bien.

Il se trompait, je Tétais bien plus que lui, mais mon étonnement était aussi joyeux que le sien était lamentable.

A quelque temps de là, nous nous retrouvâmes au poste où tout le monde affluait pour 1 ouverture de la ligne téléphonique entre Kayes et Bafoulabé. C'était l'événement du jour ; on faisait queue devant l'appareil. Les distractions n'abondent pas au Soudan, et celle-ci vous avait un petit parfum doutre-mer qui amenait sur les lèvres le sourire que provoque, seule, l'arrivée du courrier de France .

L'air vaguement inquiet, le digne propriclaire de la rive droite tournait autour du téléphone sans oser y toucher. Son amour-propre l'empêchait de demander des explications ; il s'efforçait même de

L INTELLIGE^■CE DES NOIUS 6i

prendre des allures de connaisseur. Les mains derrière le dos, il semblait passer Tinspection de Tappareil plutôt qu'en chercher le secret i

Ayant pitié de lui, je tentai de lui donner un aperçu du phénomène qui l'intriguait, sans paraître toutefois douter de k' superfluité de mes explications ; je tenais à ménager une intelligence justement susceptible, dont j'avais eu tant de preuves. Il mécoutait avec la plus grande attention, je sentais qu il buvait mes paroles, nu il s'en pénétrait, que sous son front plissé par l'effort, le cerveau s'ouvrait à la lumière ; et, quand la figure radieuse il s'écria : « Oh ! j'ai bien compris maintenant 1 J ai bien compris! » je fus certain de lui avoir révélé les mystères de la pile et de l'électro-aimant. Je me pris même à en concevoir une certaine fierté. Il appuyait déjà sur le bouton d appel comme un vieil abonné ; c'est à peine si je l'aidai d'un petit conseil pour se placer devant la plaque ; bravement, d une voix de tonnerre, il interpella le commandant de Bafoulabé. Sa conversation terminée, je ne sais quel démon me poussa à lui dire : « Demandez donc l'interprète du poste. » Ce dernier, sachant à qui il parlait, jugea plus commode de converser dans sa langue maternelle, c'est-à-dire en bambara. A peine mon élève eut-il entendu les premiers mots,

qu'il laissa tomber les récepteurs, recula terrifié, et Iceil fixé tout rond sur l'appareil :

— Oh ! fit-il ! que le téléphone parle le français ; ça je le comprends ; mais qu'il parle aussi le bambara ! . . ,

Quelle leçon pour l'orgueil du professeur !

Page 1