‹ Épopées africaines. Éd. definitiveChapitre 5 sur 23 · LA CAPTURE D'UN ELEPHANT · texte numérisé non relu

LA CAPTURE D'UN ELEPHANT

Dans le Haut-Oubangui, je cheminais lentement à travers la brousse. Afin de raccourcir ma route, j'avais abandonné le sentier qui zigzaguait de-ci de-là, s'écartait de sa direction à tout propos, et surtout hors de propos.

La ligne droite est une invention d'homme pressé. Un Européen compte les mois, les jours, les minutes, découpe le temps en tranches et s'efforce d'y faire tenir autant d'actes qu'il peut. Il en rend ainsi la fuite plus sensible. Un noir, au contraire, ne calcule pas les années, il les laisse couler ; et les jours, vides d'occupations, sans points de repère qui en fixent la durée, prennent une allure d'éternité. Aussi, nul, en Afrique, ne pense à se hâter. A quoi bon diminuer la longueur d'une route ? Pourquoi se fatiguer à contrarier la nature en supprimant un obstacle placé sur le chemin ? Il est si simple de le tourner ! D'ailleurs, un indigène ne se déplace jamais pour une affaire urgente ; il sort de son village uniquement dans le but d aller bavarder avec des amis du hameau

voisin, et dans lespoir de vider en leur compagnie quelques calebasses de bière de mil.

A la réflexion, il me semble même que ces sentiers ont dû être tracés à la suite de fréquentes libations ; ils reflètent trop fidèlement l'état dame d'un joyeux buveur ! Ils ne serpentent pas, ils titubent !

Bref, en civilisé, pour qui le temps est précieux, j "avais profité d'une brousse favorable, et me fiant à ma boussole, j'avais piqué droit sur le poste vers lequel je me dirigeais. De temps en temps, un massif de mimosas me forçait à faire un détour, mais je reprenais aussitôt ma direction. Lherbe était courte, peu épaisse ; récemment incendiée, elle commençait seulement à repousser.

Tout à coup, mes porteurs s'arrêtent ; je les vois figés, en extase. Devant eux. à cent mètres, quatre éléphants broutent paisiblement, balançant leurs trompes, séventant de leurs larges oreilles.

Pour moi, le spectacle n'est pas nouveau et n'offre aucun attrait ; mais pour mes porteurs il n'en est pas de même. Ces animaux représentent de la viande !

De la viande 1 Les pauvres gens en savent à peine le goût. Peut-être parmi eux beaucoup le connaissent seulement par ouï-dire? Ils sont des

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ce captifs », et les captifs de 1 Oubangui ne sont pas traités comme ceux du Soudan. Lorsque leur maître s'offre le luxe de tuer un animal, ce qui est rare, ils n'ont guère, en fait de reliefs du festin, que les os rongés jusqu à la moelle.

A ma dernière étape, le chef du village ayant donné des vivres pour les tirailleurs, j'en réclamai pour les porteurs. 11 jeta un regard de commun mépris sur moi et sur le vil troupeau des captifs : « Ça, dit-il, ça ne mange pas. »

Je dus menacer pour obtenir une maigre pitance qui me fut apportée accompagnée de ces mots : « Si tu t occupes de nourrir des captifs, ils ne marcheront pas. »

Aussi, la vue des éléphants a fasciné ces malheureux ; ils savent que, d'un coup de fusil, je peux leur assurer une bombance comme ils n'en ont jamais fait, comme ils n'en feront plus jamais. Leur estomac est tout entier dans leurs yeux qui vont alternativement des éléphants à moi, et passent de la convoitise à la supplication. Je me laisse toucher ; je pense qu'ils pourront revenir dépecer l'animal abattu en rentrant chez eux et que, pour le moment, la marche de mon convoi ne sera pas re lardée ; je tire.

L'éléphant blessé barrit douloureusement, s'enfuit et, après quelques centaines de mèties, tombe

mort. Ses compagnons, affolés, se sont sauvés. Seule, une petite masse noire a suivi ma victime en galopant gauchement... j'ai tué une mère !

Et le pauvre orphelin gémit plaintivement. Il trottine autour du grand corps couché sur l'herbe ; de sa petite trompe, il essaie de le réveiller, de le sortir de ce sommeil inconnu de lui. Notre arrivée l'effare, il se serre contre le cadavre pour lui demander protection, il geint lamentablement.

Je suis désespéré. De mon adresse, le sort a fait une maladresse !

Un tirailleur sanguinaire, ou simplement gourmet, exprime son opinion.

— Petit tout seul y a crever. Y a tuer lui aussi, ça y a bon !

Et les porteurs d'approuver ! Je crois bien ! Un éléphanteau ! Un morceau de choix ! Une aubaine inattendue .

Un autre tirailleur au cœur tendre me dit :

— Y a emmener ce petit au poste. Ça y a bon captif.

Evidemment ; c'est la solution à laquelle je songe. Mais on n'emporte pas un éléphant sous son bras, si jeune soit-il.

Comment résoudre la question ? Sans se soucier de nous, sans se douter que son sort est en train

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de se décider , l'orphelin continue de tourner autour de sa mère.

En vain mes hommes essaient de le prendre avec des cordes. Cet enfant à la mamelle les envoie rouler d'un coup d'épaule.

Un troisième tirailleur, à l'esprit subtil, me dit alors :

— Moi, y a bien connaître manière pour emmener ce petit captif.

Je lui donne aussitôt carte blanche, assez curieux de voir son procédé.

Mon tirailleur, fécond en ruses, tranquillement, de son couteau, coupe la queue du cadavre, ces quelques crins noirs auxquels Féléphant n'a rien ajouté, malgré les conseils du bon La Fontaine.

Puis, penché sur la morte, il entreprend de la traire et il arrose de lait le tronçon couvert de poils rudes !

Je me demande s'il est fou.

Gravement, il fixe au bout d'une ficelle l'appendice ruisselant, se l'attache dans le dos, le fait sentir au petit éléphant, et le fusil sur l'épaule se met en route.

Derrière lui, docilement, gaiement, l'éléphanteau trottine et flaire de temps en temps du bout de sa trompe la queue toute parfumée du bon lait maternel.

Pauvre petit ! Il venait d'entrer dans le monde civilisé ; et déjà il faisait connaissance avec les illusions !

Gomme toutes les illusions, celle-ci devait être de courte durée. A peine étions-nous arrivés au poste qu'un autre problème se posa, et celui-ci insoluble : notre prisonnier trop jeune ne pouvait se nourrir d'herbe, et nous n'avions pas de lait à lui donner.

Pour lui éviter les affres d'une cruelle agonie, il fallut recourir à la solution proposée tout d'abord par le tirailleur sanguinaire. Le petit captif eut, du moins, de belles funérailles ; plusieurs services culinaires furent célébrés en son honneur, et la délicatesse de sa chair servit de thème à de longs et éloquents panégyriques.

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