MOUSSA A PARIS
On prétend que pour connaître un peuple il faut l'étudier dans son pays. C'est une erreur. J'en suis convaincu depuis le voyage accompli en France par mon fidèle Moussa. Jamais je n'aurais discerné au Soudan, comme en France, toutes les bizarreries de son caractère.
Un homme, chez lui, est toujours à sa place, sa vie est adaptée à son milieu, les points saillants de ses mœurs ne ressortent pas. De même que dans la brousse nos petitesses de civilisés tranchent fortement sur la nature, les actes d'un noir, les conceptions de sa bonne cervelle, apparaissent avec toute leur splendeur dans un cadre européen. C est la loi des contrastes, la loi des oppositions. L'ombre produit le relief. Telles idées, tels gestes, en accord avec ce qui entoure leur auteur, ne font pas ombre au tableau, ne se remarquent pas. Sur les sentiers d'Afrique, il me semblait naturel de voir les indigènes en fdc, et s'il leur arrivait de s'en aller dans le même ordre sur des espaces découverts où ils eussent pu marcher de front, je
n'y prêtais pas attention. Le jour où j'aperçus à Paris, le long d'un trottoir, quatre Soudanais revenant de faire des emplettes et s'avançant Tun derrière Fautre, je songeai pour la première fois que ce dispositif nétait pas normal, là où il n'était pas obligatoire. Lorsque je donnais une chemise à Moussa, et qu'il la portait par-dessus son pantalon, à l'exemple de ses congénères, je ne m'en apercevais même pas ; ce port inusité m'eût sauté aux yeux sur le boulevard. Et quand, sur le reproche de m'avoir servi une assiette sale. Moussa, tranquillement, la reprenait et re.-:^uyait avec le pan flottant de sa chemise, je me contentais de lui faire observer l'usage insolite qu'il faisait de ce vêtement. En France, j'aurais été frappé de stupeur et d'indignation.
Si je n'avais pas amené Moussa en France, je n'aurais pas connu toutes les idées susceptibles de germer dans la tête d'un noir, et qui valent bien les honneurs d'un récit.
A la vérité, j'avais essayé de le détourner de ses projets d'exploration continentale^ me doutant qu'il serait probablement très encombrant. Je lui avais présenté un aperçu rapide et pittoresque de la vie européenne, j'avais même exagéré sournoisement les désagréments des villes. Je n'avais réussi qu'à provoquer en lui du désespoir, de la révolte,
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sans anéantir sa curiosité. Je le vois encore cabré devant les renseignements que je lui donnais, tous puisés , d'ailleurs , aux meilleures sources , et extraits de la civilité puérile et honnête !
Parmi les principes que j'avais à lui exposer, le premier de tous était, sans contredit, celui qu'on inculque aux petits enfants dès qu'ils ont lâge de comprendre ; en un mot, celui qui contrarie directement la satisfaction des besoins les plus naturels. Ce fut un véritable ahurissement, un effondrement ! Moussa n'en revenait pas ! U ne pouvait se figurer que dans les rues de Paris il ne trouverait pas un coin de brousse ! Et ces lois lui parurent barbares qui réglementaient le geste le plus simple, condamnaient le rite traditionnel, le reléguaient au fond d'un chalet ! Mais en apprenant qu'il fallait payer, il bondit : « Quoi ! Cette naïve offrande à la nature était frappée d'une taxe de i5 centimes, et devenait une opération commerciale ! »
Tragique, il jeta ce cri lamentable : « Alors, pour ça, y a plus cher que pour manger ! »
J'eus beau rétablir la balance entre les deux actes, et lui indiquer les prix de quelques hôtels, il resta atterré ; j 'avais porté dans son esprit un coup funeste à la civilisation ! Le mouvement qui agitait sa tête de gauche à droite dénotait bien
certaine inquiétude pour lui, mais par-dessus tout de la pitié pour nous. Cependant rien ne le rebuta, il n'abandonna pas son idée de venir à Paris, et finalement, je remmenai.
Je ne fus pas longtemps avant de constater l'insuffisance des notions sommaires de savoirvivre que je lui avais enseignées. Combien j eus de peine à diriger son choix lorsqu'il s agit de lui fournir une tenue décente et tant soit peu européenne ! 11 se serait habillé dans les tartans les plus voyants, où le jaune, le vert et le rouge se disputaient la prédominance.
Que de trous dans son éducation ! Quel travail pour le transformer en un gentleman accompli !
Je crois qu'il eut son plus beau succès à la gare de Bordeaux, le jour de notre départ pour Paris. Son esprit d'observation avait découvert immédiatement le but de l'institution des bagages : c'était là que chaque vovageur se débarrassait de ce qui le gênait le plus. Gravement, il se déchaussa et tendit ses souliers à l'employé complètement ahuri.
Du moins, ces bizarreries n'étaient encore qu'amusantes ; mes tribulations commencèrent réellement dans le train.
Je partais par le rapide. Moussa également, car je ne pouvais l'abandonner. Bravement, j'avais
pris pour lui un billet de i'^ classe ; moins bravement, je le casai dans le coin d un compar liment, lui enjoignant de ne pas bouger ; puis, fuyant lâchement devant les réflexions désobligeantes que je ne manquerais pas d'entendre, je montai moimême dans le wagon voisin. L'heure du départ approchait, le train se remplissait. Un ami, qui voyageait avec moi, ne put résister au désir de voir comment Moussa se comportait. Horreur î Moussa dormait déjà, mais avant de s'endormir, il avait retiré ses souhers et s'était confortablement allongé, ses deux énormes pieds posés sur l'accoudoir. En face de lui, les voyageurs effarés se tassaient prêts à réclamer. Je bondis, saisis Moussa, le rejetai dans son coin, tandis que mon ami riait à gorge déployée et répétait : « Il va bien le prince î Il va bien ! » Ce titre me sauva. Les Français sont remplis de mansuétude pour les princes exotiques. Les fronts se déridèrent, un sourire bénévole erra sur les lèvres ; d'un geste de sympathique indulgence, les mains repoussèrent les excuses que je présentais. Rentré dans mon compartiment, je m'endormis, tel Moussa, mais sans être aussi bien installé que lui; moi, je ne jouissais pas de limmunité accordée à un fils de roi ! A Poitiers, je m'éveillai, mon ami aussi. Allons voir le prince, me dit- il. Avec précaution j'entrouvris la
portière. J'avais à peine plongé mon regard dans le wagon que je me sauvai éperdu : les pieds de Moussa avaient repris possession de Faccoudoir, et les voyageurs s'étaient de nouveau tassés, respectant le repos du rejeton royal. Il n'y avait rien à faire ! Je retournai à ma place, renonçant pour cette nuit à l'éducation de mon boy.
Ce n'était que le début. J'allais passer par bien d'autres épreuves !
Pourrais-je dire par quelle suite de raisonnement Moussa, le premier soir à 1 hôtel, ne voulut pas se servir du lit mis à sa disposition ? Etait-ce mépris ou respect ! Toujours est-il qu'après s'être, dûment et entièrement dévêtu, il se roula dans la couverture et se coucha sur le plancher. C'est là que le garçon de 1 hôtel le trouva le lendemain ; et plus stupéfait de ce que lui avait révélé le manque de costume du dormeur que de cette manière insolite de dormir, il se précipita tout ému dans ma chambre, mannonçant cette étrange nouvelle : « Moussa n'était pas seulement noir de visage, il l'était du haut en bas ! »
Les civilisés ont parfois leurs naïvetés ; ils sont même aussi naïfs que les sauvages, mais ils le sont à rebours. Les uns ne peuvent sortir de la nature pour monter jusqu'à la civilisation ; les autres n'arrivent pas à s'évader de la civilisation pour
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descendre jusqu'à la nature. Les seconds sont-ils supérieurs aux premiers ? Un sage répondrait peutêtre : l'excès en tout est un défaut.
Cependant, si indifférent qu'il fût aux raffinements, Moussa n'en appréciait pas moins certaines douceurs. Sans être un disciple d Epicure, il avait le droit de ne mépriser aucun des sens donnés par la nature. Il lui était licite d'entretenir en joie son goût et son odorat. Aussi choisit-il tout de suite la cuisine comme séjour de prédilection. S'il était déjà le protégé de toute la maison, depuis le patron jusqu'au dernier des gâte-sauce, il avait surtout Tamitié particulière du « chef ». Assis à côté des fourneaux, il passait la plus grande partie de ses journées à écouter le dîner chanter sur le feu, à humer le parfum qui se dégageait des casseroles ; il n'abandonnait le soin de les surveiller et de les vider que pour s'occuper de les remplir. Chaque matin, levé dès l'aube, il montait en voiture avec le chef et l'accompagnait aux halles. Il était devenu un habitué du carreau, et sa bonne figure ouverte et souriante y trouvait l'accueil le plus sympathique.
Un jour, le chef ne se rendit pas aux halles. Moussa partit seul de son pied léger, pour y faire son habituelle tournée. Que lui advint-il ? Gomment s y prit-il? L'enfant de la brousse se perdit
dans les dédales de choux et de carottes ; il sortit sans doute par le Nord, croyant sortir par le Sud. Le ciel couvert ne lui permettait pas de s'orienter. Bref, il s'égara, et trop fier pour demander sa route, il continua de marcher droit devant lui, autant du moins que les détours des rues lui en laissaient la possibilité, se disant qu il finirait bien par trouver, avec la rivière, le quai sur lequel était « son case » .
Et pendant que Moussa cheminait, linquiétude régnait parmi ses amis ! A midi, comme je revenais déjeuner, je vis devant Thôtel un rassemblement ; lanxiété était peinte sur les visages : Moussa n'était pas rentré ! Moussa devait s'être égaré 1 Deux heures sonnèrent lugubrement; les trois coups de Iheure suivante tintèrent comme un glas ; le timbre de 1 horloge vibrait dans un silence de mort troublé seulement par le clapotement monotone de la pluie sur la marquise, car il pleuvait à verse. Quatre heures ! Bientôt il ferait nuit 1 Le personnel de Thôtel était atterré. Je songeais moi-même à aller déclarer au commissariat que j'avais perdu un nègre.
Tout à coup, une rumeur à l'extérieur. Des pas pressés se font entendre sur le trottoir. G est Moussa escorté de tous les voisins restés aux aguets devant leurs boutiques. Un cri de déli-
vrance et de joie monte de la cave au grenier, se répand dans les couloirs : on accourt, les bras s'ouvrent... mais dans quel état revient Tenfant prodigue ! Ce n'est plus un homme, c est un fleuve. L'eau ruisselle de son chapeau, ses vêtements transpercés plaquent sur son corps, une couche de boue le recouvre des talons à la ceinture ! Je le contemple avec stupeur :
— D'où sors-tu ?
— Moi y a perdu, répond-il piteusement.
— Mais où es-tu allé ?
— Moi y a pas savoir. Quand y a quitté le grand marché, y a trompé de route, y a marché tout droit et y a passé devant la gare.
— Quelle gare ?
— Moi y a pas connaître ; mais là, moi y a demander où ça y a l'eau, parce que mon case y a près de l'eau. Alors n'homme me dire que l'eau y a tout près, et moi aller par là ; mais Feau que n'homme y a dire était tout petit. Mais moi y a penser que l'eau tout petit va retrouver bientôt la grande eau ; et moi y a marcher encore longtemps, jusqu à grand village où moi voir la grande eau, et n'homme me dire : celle-là y a même grande eau que dans Paris. Alors moi y a suivre le bord longtemps, longtemps, et enfin moi y a retrouvé ton case.
Et à ce dernier mot un large sourire éclaira la figure humide de Moussa.
Je compris 1 Des halles, mon brave Moussa s'était engagé sur le boulevard de Strasbourg ; à la gare de l'Est, on lui avait indiqué Teau la plus proche, le canal Saint-Martin a 1 eau tout petit », et il avait longé le canal jusquà Saint-Denis où enfin il avait rejoint la Seine. Une fois la « grande eau » retrouvée, il n'avait plus eu qu à la remonter ! Impossible de faire un raisonnement plus logique et plus juste. Hélas 1 Moussa ignorait que la Seine s'amuse à décrire un vaste demi-cercle autour de la moitié de Paris, comme si, après en être sortie, elle ne pouvait se décider à s en éloigner; et le malheureux avait fidèlement suivi toute la boucle par Saint-Ouen, Asnières, Gourbevoie, Puteaux, Suresnes, Saint-Cloud, Sèvres et Meudon. Pour revenir des haUes au quai Voltaire, il avait fait cinquante kilomètres !
Il était un peu vexé de s être perdu, mais il n'était pas ému du chemin parcouru. Ne m'avaitil pas proposé un jour, au Soudan, de retourner chercher un objet quil avait oublié à cent kilomètres ! Il lui semblait tout naturel de faire deux cents kilomètres, aller et retour, pour reprendre un canif laissé dans une case. Il ne connaissait pas le proverbe : quand on n'a pas
de tête, il faut avoir des jambes ; il l'avait inventé.
Cinquante kilomètres ! qu'était-ce pour lui ? Il ne voyait qu'une chose : il était arrivé. S'il n'avait pas pris le plus court, d avait pris le plus sûr. Son doux entêtement ne voulait pas en démordre.
A la campagne, où je le conduisis chez des amis qui avaient bien voulu se charger de lui, il n'eut pas moins d'aventures. Il lui fallut un certain temps pour s^habituer à sa nouvelle vie ; il était devenu trop parisien ; les halles et le boulevard lui manquaient. Il jugea tout de suite inutile de sortir, dédaigneux des simples villageois dont il excitait la curiosité. Cependant, en bon prince, il ne se refusa pas à leur contemplation; il s'y offrit seulement de très haut. Il logeait dans les environs des combles, et toute la journée, assis sur le bord de sa fenêtre, les jambes dans le vide, fumant gravement sa pipe, une boîte à musique à ses côtés, il écoutait les sons mélodieux de rinstrument, cadeau de ses amis de Paris. Il ne remuait que pour porter sa pipe à ses lèvres et l'en retirer, ou pour remonter le ressort de la précieuse boîte qui jouait sans interruption.
Au-dessus du toit s'envolaient les notes grêles des valses ou des marches, et tout entouré de mélodie et de fumée, Moussa de son troisième
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étage, tel un Dieu du haut du ciel, regardait béatement le monde s'agiter à ses pieds. Il avait certainement ' réalisé le rêve de F existence pour un noir. Mais au bout d'une semaine, j'estimai que mon boy avait été suffisamment admiré dans sa divinité; il était temps de le faire redescendre parmi les mortels.
J'invitai donc Moussa à abandonner la musique et les régions éthérées dans lesquelles il planait, et je suppliai mes amis de lui donner une occupation. Sa place était indiquée à la cuisine, ce fut là qu'il tomba de son ciel, sans récriminer, je le reconnais ; il entrevoyait des compensations au travail qu'il se proposait de réduire au strict minimum.
On le chargea de faire les couteaux. Il s'acquitta de cette délicate fonction à la satisfaction générale. Il s'en acquitta même si bien qu'il fut prié de recommencer le lendemain. Avec autant de zèle, il écrasa de nouveau la brique anglaise sous les lames d'acier qui reluisaient d'un éclat incomparable. Il semblait qu'il eût trouvé là sa véritable voie, c'était une vocation ; et le surlendemain, le polissoir lui fut encore confié. Mais ce jour-là, Moussa, après avoir longuement contemplé les couteaux, se tourna vers la cuisinière :
— Qui ça, interrogea-t-il curieusement, qui
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ça y a faire les couteaux avant que moi venir ici?
La brave femme, qui ne devinait pas le but sournois de cette interrogation, répondit simplement : c'était moi.
— Eh bien, reprit doucement Moussa, toi y a continuer.
Et d'un geste empreint d'une dignité ferme, il repoussa les couteaux vers elle.
A partir de ce jour. Moussa ne fit plus rien. Il se rendait compte qu on le traitait en gi'and enfant auquel on passe toutes ses fantaisies, il en usait et en abusait.
Il avait reconquis sa liberté; toutefois, il n'avait pu reprendre sa place au bord de la fenêtre, la température ne le permettait plus, Thiver approchait.
A la fin de décembre, la neige tomba. Devant ce spectacle nouveau, les yeux de Moussa allaient du ciel tout blanc à la terre plus blanche encore ; il regardait avec stupéfaction cette pluie de flocons mystérieux.
Longtemps, il contempla la couche immaculée. Son cerveau travaillait. Et soudain, sans rien dire, il gagna sa chambre. Une minute après, il en redescendait porteur de sa malle. Il ne rencontra personne dans l'escalier, nul ne le vit déposer
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cette malle devant la porte, la remplir de neige, la refermer et la remonter chez lui. Au moins, il pourrait, de retour au Soudan, montrer à ses concitoyens la pluie blanche à laquelle ils refuseraient de croire, si son récit ne s'appuyait pas sur une preuve.
Satisfait d'avoir ainsi préparé l'instruction de ses frères, Moussa fut à la cuisine réchauffer ses doigts engourdis par le froid.
Deux heures plus tard, la maison s'emplissait de cris : l'escalier était transformé en cascade, les paliers en marais ! On eût tôt fait de découvrir les neiges éternelles, source de ce torrent, et de deviner quelles espérances avaient guidé Moussa ! Son rêve avait fondu... comme fondent tous les rêves; il prenait sa première leçon de philosophie ! Il lui fallait renoncer à la gloire de raconter sa découverte à ses compatriotes! On ne le croirait jamais; car les noirs sont aussi méfiants à l'égard des récits qui leur viennent du Nord, que les blancs vis-à-vis de ceux qui leur arrivent du Midi.
Triste de sa déconvenue. Moussa résolut de ne plus quitter la cuisine devenue, par le froid, de plus en plus appréciable. Il servait de pendant au chien roulé en boule à l'une des extrémités du fourneau. Le bon animal ne dressait l'oreille qu'au bruit d'un os jeté dans la boite à ordures,
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et n'entr'ouvi'ait un œil que pour lancer un regard oblique sur le réceptacle de toutes les friandises; de même, Moussa n'avait d'ouïe que pour le grésillement des plats qui mijotaient, et ne soulevait une paupière alanguie que pour sui\Te les mouvements de la cuisinière tournant une sauce ou battant des œufs .
Pourtant, il ne vivait pas uniquement pour son estomac ; il avait aussi un cœur, très pitoyable même, et très susceptible de s attendrir sur les misères du prochain. Il le prouvait chaque fois qu'un pauvre sonnait et demandait l'aumône. Renonçant à son doux farniente, il se tenait devant la porte, faisait la conversation au mendiant, lui tenait compagnie, tandis que la cuisinière allait couper un morceau de pain. Il avait ses protégés; d intuition les figures lui revenaient ou ne lui revenaient pas. Un beau matin, il tomba sans doute sur une physionomie qui lui parut avenante, car au moment où le mendiant s'éloignait avec son morceau de pain, U le retint d'un mot : « Attends. » Et il se dirigea vers la cuisine.
En dépit de son éternelle somnolence, Moussa connaissait admirablement le contenu de chaque casserole. Il savait que, ce matin-là, un reste de macaroni chauffait au coin du feu. C'était ce macaroni qu'il était allé quérir pour l'offrir au miséreux.
La cuisinière poussa un cri d'indignation.
— Tu es fou, Moussa !
— Non, non, moi y a pas fou, répondit-il tranquillement, tout en cherchant du regard où déposer le contenu de sa casserole.
Cette hésitation ne fut pas de longue durée. Son front s'illumina de la lueur du génie triomphant ; d'un geste aussi prompt que sa pensée, il saisit ce qui servait de coiffure au vagabond, versa le macaroni dans ce récipient improvisé, et tendant au pauvre diable le couvre-chef d'où se dégageait un arôme inusité : « Prends, dit-il, ça y a bon. »
L'errant eut un moment de stupeur. Il avait vu bien des choses le long des routes, il avait appris à ne s'étonner de rien; mais il n'avait jamais supposé que son chapeau se transformerait un jour en casserole !
Quant à la cuisinière, qui redoutait sans doute le phénomène inverse, et craignait de voir la casserole se transformer en chapeau, elle entraîna rapidement Moussa que suivaient les bénédictions du mendiant revenu de sa première surprise.
Avec le printemps, Moussa sentit renaître en lui les instincts champêtres ; il abandonna les fourneaux pour le jardin ; puis, le soleil achevant de le réveiller, il se mit à courir à travers la cam-
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pagne. Il ne songeait plus à sa boîte à musique, il daignait converser avec les campagnards. On le rencontrait partout, sur les talus des routes où il s'asseyait en fumant sa pipe, derrière les haies dont Tombre protégeait sa sieste, à la ferme où on ne battait plus le beurre que pour lui fournir de larges tartines qui le laissaient luisant du menton aux oreilles.
Au bout de huit jours, il accompagnait les laboureurs et voulait bien reconnadtre la supériorité de la charrue sur la « daba » \ Il restait des heures à contempler la batteuse. On le vit même travailler ! mais sans utilité naturellement : il cassa quelques cailloux pour la joie de poser sur son nez les grosses lunettes du cantonnier. Il assistait souvent à la sortie de la bergerie ; le vaet-vient des chiens affairés, haletants, veillant aux écarts, harcelant les retardataires, était une chose nouvelle qui le réjouissait; il était curieux aussi de ce manteau de laine ignoré des moutons de son pays ! Car la nature a de ces bizarreries : chez les blancs, les hommes ont les cheveux lisses et les moutons portent une toison ; en Afrique, les hommes possèdent une toison et les moutons ont le poil lisse ! il ne s'arrêtait pas à cette comparai-
I. Daba : petite houe dont les noirs se servent pour remuer la terre avant d'ensemencer.
son ; il écoutait plutôt le troupeau marteler le sol de ses petits sabots avec un bruit de grêle, et il s'imaginait entendre claquer les élytres des grandes sauterelles qui, chez lui, passent en nuées. Son esprit vagabondait, revenait à son village dont il croyait reconnaître les cases aux toits pointus dans les meules coniques dressées sur la plaine. Ces meules remuaient en lui des sentiments que les maisons et les palais de Paris avaient été impuissants à faire naître ; pour les voir, et rendre Fillusion plus vivante, il allait parfois s'allonger au milieu des bœufs en train de paître, comme il le faisait dans la brousse. Les ruminements rythmés, les beuglements très doux, les clochettes des vaches l'endormaient, et dans son sommeil, son rêve se prolongeait. Le soir, il s'éveillait au souffle tiède d'un bon mufle étonné de découvrir un être d'une espèce inconnue ; alors il se levait, aidait le petit pâtre à rentrer les animaux, et noyé dans la houle des larges croupes, il poussait le sifflement spécial aux Peuhls * qui savent dompter les troupeaux les plus sauvages.
Il connaissait tous les secrets des Peuhls ! Il résolut même d'en faire bénéficier ses amis de la ferme avant son départ.