I. Peuhls, race de pasteurs dans le Soudan
La fermière venait de traire une vache. Toula coup, elle vit Moussa saisir la queue de la bonne bête, la relever, appliquer ses lèvres sous la naissance de cette queue, et souffler de toutes ses forces.
Elle faillit lâcher ses seaux pleins de lait :
— Moussa, qu'est-ce que tu fais ?
Mais lui, imperturbable :
— Ça y a manière peuhle pour avoir beaucoup du lait.
La fermière posa ses seaux afin de rire à son aise, la vache dirigea vers Moussa de gros yeux stupéfaits, tandis qu'il répétait gravement : « Moi y a bien connaître »
S'il pensait laisser ainsi à ses amis un souvenir durable de son passage, il ne se trompait pas. Comme disait Béranger : on en parlera longtemps sous le chaume !
Le jour où Moussa se rembarqua pour le Sénégal, je croyais n'avoir plus rien à découvrir de son caractère. Il me ménageait pourtant une dernière surprise. Je lui demandai :
— Qu'as-tu remarqué en France de plus beau, de plus étonnant ?
Il n'hésita pas. Sa bouche se fendit en un large sourire, ses yeux brillèrent d'une admiration rétrospective, et il me répondit :
— La botte !
Je demeurai un instant sans comprendre, puis la mémoire me revint. Dans une rue voisine des halles, Moussa était un jour tombé en arrêt devant une énorme botte rouge, enseigne d'un cordonnier. Ses yeux ne pouvaient s'en détacher, il n'avait encore rien vu d'aussi surprenant ! En face des miracles de la vapeur et de l'électricité, il était resté indifférent, du moins en apparence ; tout cela n'était que « manière de blancs », et s'il avait éprouvé quelque étonnement, il avait mis son amour-propre à ne pas le laisser paraître ; mais en présence de cette botte, il n'avait pu se contenir. Autant de fois il était repassé par la rue cil se trouvait une telle merveille, autant de fois il avait été ébloui.
Au moment de quitter la France, tous les autres souvenirs disparaissaient, un seul demeurait, celui de la botte géante, éclatante, rutilante ! Moussa n'avait rien rêvé d'aussi beau.